L'Orpheline du Temple
Marie-Thérèse Charlotte naît le 19 décembre 1778 à Versailles. Fille de Roi, elle est appelée Madame Royale, la différenciant ainsi de ses grand-tantes, les filles de Louis XV, dites Mesdames ; et de sa tante la Comtesse de Provence, épouse du frère de Louis XVI et nommé Monsieur. La Princesse est l’aînée des enfants de Louis XVI et Marie-Antoinette, après sept ans d’un mariage stérile.
La naissance est pénible et longue, la Reine manque mourir durant son accouchement. A cela s’ajoute la déception générale : ce n’est pas le Dauphin tant attendu. Mais pour le couple royal peu importe. Marie-Antoinette aime sa fille qu’elle peut davantage choyer que si ça avait été un garçon. Quant à Louis XVI, il est totalement fou du bébé, qu’il visite plusieurs fois par jour. La Princesse a déjà sa Maison, dirigée par la Mme de Guéménée, Gouvernante des Enfants de France.
En 1781, Marie-Thérèse, nommée ainsi en l’honneur de sa grand-mère maternelle l’Impératrice d’Autriche, est rejointe par le Dauphin Louis-Joseph. Elle adore son petit frère avec qui elle aura une grande complicité jusqu’à la mort de celui-ci, le 4 juin 1789. En 1785, naît Louis-Charles, Duc de Normandie, sur qui la petite reportera son affection après le décès de son frère aîné. Enfin naît en 1786 la petite Sophie-Béatrice, qui meurt à onze mois.
L'enfant est d’un tempérament très hautain. Elle aime son père à la folie mais n’apprécie que peu sa mère, trop sévère à son goût. En effet, Marie-Antoinette entend faire disparaître toute idée de hauteur dans le caractère de sa fille. Elle doit apprendre à être polie, à remercier, à partager, à rester simple. Marie-Thérèse en tient rigueur à la Reine et un jour qu’on lui apprend que sa mère a failli mourir suite à une chute de cheval, la Princesse déclare qu’elle en aurait été ravie, car ainsi elle aurait pu faire tout ce qu’elle voulait. En apprenant la réponse de sa fille, la Reine fond en larmes. Marie-Thérèse aura d’autres reparties du même style selon ses interlocuteurs. Son caractère est déjà très fort, ce qui lui vaut le surnom de « Mousseline la Sérieuse ».
Marie-Thérèse avec le premier Dauphin, Louis-Joseph
Marie-Thérèse et le second Dauphin, Louis-Charles, dans les jardins du Petit Trianon
Dans le même temps, ses parents affrontent le début de la Révolution. Marie-Thérèse ne le sait pas encore, mais elle va bientôt perdre toute l’insouciance de son enfance. En juillet, après la prise de la Bastille, Mme de Polignac s’exile. Elle est remplacée auprès du Dauphin et de sa sœur par Mme de Tourzel, dont la fille Pauline devient une compagne de la Princesse. En octobre, une foule de Parisiennes arrive sur Versailles. La famille royale est contrainte de s’installer aux Tuileries. Le voyage jusqu’à la capitale est un événement pénible pour Marie-Thérèse, qui voit les têtes des gardes du corps de sa mère au bout de piques. On en veut à la vie de la Reine et la Princesse est terrifiée. Ces images vont s’imprégner dans son esprit et ne le quitteront jamais. Perdant tout son aspect sacré, Marie-Thérèse n’est plus grand-chose aux yeux du peuple. Vouée à ne jamais régner, cette maigre importance lui sauvera la vie. Elle est totalement confiée à l’éducation de sa mère et subit cette vie nouvelle aux Tuileries. Durant la fuite manquée à Varennes, Marie-Thérèse, devenue Amélie pour l’occasion, est là encore traumatisée par le retour forcé de sa famille, sous les insultes et les menaces. Après cet événement, Louis XVI et les siens sont encore plus surveillés et épiés. Madame Royale vit dans la peur, notamment lors du premier assaut du palais en juin 1792 puis durant la prise totale du 10 août.
Confinée avec ses parents, sa tante Elisabeth et son frère dans la loge du logographe du Manège, elle est emprisonnée le 13 août 1792 au Temple. Elle en ressortira seule et orpheline. Le régime de vie au Temple est d’abord correct. Mais petit à petit, la famille royale déchue va subir des humiliations, des fouilles répétées, des insultes. La table, richement servie, va se vider rapidement. Les essentiels de couture ou broderie sont retirés aux prisonnières, de même que les livres de prière. A cela s’ajoute la séparation de Madame Royale, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et du Dauphin d’avec Louis XVI, dont le procès s’ouvre en décembre. Le 21 janvier 1793, le Roi est exécuté. La Princesse le revoit pour la dernière fois la veille. Elle est tellement ébranlée par la mort de ce père qu’elle chérissait, qu’elle s’évanouit. Sa santé est menacée au point que l’opinion publique pense qu’elle n’a pas survécu au décès du Roi. En juillet de la même année, le Dauphin est séparé de sa mère. Madame Royale ne le reverra qu’une fois en octobre, durant la préparation du procès de Marie-Antoinette. Vient ensuite le tour de la Reine qui est transférée fin août à la Conciergerie. La Princesse n’apprendra que deux ans plus tard l’exécution de sa mère.
Elle reste ainsi avec sa tante Elisabeth, dont elle est très proche. Extrêmement pieuse et courageuse, la sœur de Louis XVI veille sur sa nièce comme une mère. Elle lui apprend à se débrouiller seule, à garder leur étage propre, à s’occuper pour contrer l’ennui. Elle lui enseigne aussi la religion. Madame Royale ne trouvera la force d’affronter tous ces événements que grâce à sa piété. En mai 1794, Madame Elisabeth est emmenée à la Conciergerie et est exécutée le 10 du même mois. Là encore, Madame Royale ignore tout du sort de sa tante et reste ainsi seule dans sa prison. De temps à autre, elle entend du bruit provenant de l’étage inférieur et se doute de la présence de son frère. Mais lorsqu’il décède le 8 juin 1795, la Princesse ne le sait pas non plus. Elle garde le train de vie enseigné par sa tante : elle coud et découd le même ouvrage ; marche une bonne heure, montre en main, d’un pas rapide afin de faire de l’exercice ; lit et relit les mêmes livres qu’elle a pu conserver. Elle écrit sur un des murs : « Charlotte est la plus malheureuse personne au monde. Elle ne peut obtenir de savoir des nouvelles de ses parents, ni d’être réunie à sa mère, quoiqu’elle l’ait demandé mille fois. Vive ma bonne mère que j’aime bien et dont je ne peux savoir des nouvelles ! ».
Madame Royale et Renée de Chanterenne dans le jardin du Temple
Les conditions de détention de Marie-Thérèse s’améliorent après la chute de Robespierre et l’arrivée au pouvoir de Barras. Elle reçoit de nouveaux vêtements, des livres, ses repas s’améliorent, elle peut enfin descendre dans la Cour. En outre, on lui envoie une compagne, Renée de Chanterenne. Patriote, elle est choisie par la Convention pour son passé irréprochable durant la Révolution. Toutefois, elle s’attache sincèrement à la Princesse qu’elle parvient à amadouer à force de patience. En effet, à force d’être seule et de ne plus parler, Madame Royale finit par en oublier l’usage de la parole et est très craintive. Sevrée d’amour, Marie-Thérèse se prend d’une grand affection pour celle qu’elle va surnommer Rénette. Lorsque celle-ci s’absente, la jeune prisonnière la réclame très vite. C’est par elle que la Princesse apprend la mort de sa mère, de sa tante et de son frère. Elle en est terriblement secouée et en sera marquée toute sa vie. C’est aussi avec elle que Madame Royale écrit, en prison, ses mémoires qui seront plus tard remaniés par son oncle devenu Louis XVIII. Enfin, elle peut revoir d’anciennes connaissances, notamment Mme de Tourzel et sa fille Pauline.
Madame Royale apprend qu’elle sera libérée le jour de son anniversaire, le 19 décembre 1795. On lui propose d’emmener avec elle quelques personnes de confiance. On écarte d’office les dames de Tourzel et on lui refuse Rénette. Ce sera une ancienne sous-gouvernante, Mme de Soucy, qui accompagnera Marie-Thérèse dans son exil en Autriche. La Princesse a beau avoir été traumatisée par la Révolution, elle se sent Française. Aussi, c’est le cœur serré que le 19 décembre elle quitte sa prison, seule, pour rejoindre sa famille maternelle. Sur son passage, elle est acclamée par ce même peuple qui, quelques années plus tôt, a voulu la mort de ses parents. Cela, Marie-Thérèse ne le comprendra jamais. Elle restera toujours très distante par crainte et non par dédain, ce qui à terme lui sera reproché. Mais pour l’heure, elle roule vers l’Autriche. Elle tient rigueur à son cousin, l’Empereur François II, d’avoir totalement abandonné Marie-Antoinette à son sort. Toutefois, à force de côtoyer son oncle, la Princesse finit par s’y attacher sincèrement. Elle aime également beaucoup ses cousines les Archiduchesses Marie-Christine, Marie-Anne et la jeune Marie-Louise, fille de François II. Bien que rapidement séparée de sa petite Cour française (seuls Hue et Cléry, les anciens valets de son père, sont restés à Vienne), Marie-Thérèse se fait très vite à sa vie en Autriche dont la cour est très austère et privée.
Madame Royale en 1796 à Vienne, par Heinrich Friedrich Füger. Elle revêt une tenue de deuil. Son médaillon représente ses parents et son petit frère.
Elle a en outre une position particulière à la cour de Vienne : elle a la vie d’une Archiduchesse d’Autriche tout en restant Fille de France et étrangère. Malgré ce côté ambigu, Madame Royale s’intègre très bien dans sa famille maternelle et y a pleinement sa place. On songe même à lui faire épouser Charles, le jeune frère de François II, mais Marie-Thérèse refuse. Dès 1796, Louis XVIII évoque un mariage entre elle et son cousin le Duc d’Angoulême, fils de Monsieur, en présentant l’union comme une volonté de Louis XVI et Marie-Antoinette, ce qui est vrai. La Reine, traumatisée par son expérience de princesse quittant sa patrie et sa famille pour se marier à l’étranger, dans une cour hostile et inconnue, veut épargner ce sort à sa fille en la gardant auprès d’elle. Marie-Thérèse accepte ce mariage et écrit à plusieurs reprises à son oncle pour lui confirmer son accord.
François II accorde à sa nièce une « Maison », du moins son équivalent autrichien (ce qui, d’ordinaire, n’existe pas pour les Archiduchesses). La fille de la Grande Maîtresse de cette maison, Fanny, future épouse du Comte Esterhazy, deviendra la plus grande amie de Marie-Thérèse jusqu’à sa mort. Elle et sa mère aident la Princesse dans son quotidien et rythment ses journées. En outre, elles acceptent de fermer les yeux sur la correspondance entre Madame Royale et son oncle Louis XVIII. En effet, celui-ci est très controversé depuis sa prise de pouvoir après la mort de son neveu. Beaucoup de royalistes ne le reconnaissent pas et les puissances étrangères européennes non plus. Louis XVIII, de plus en plus obèse, ne représente pas l’idéal du Roi guerrier qui va reconquérir son trône par les armes. On est loin d’un Henri IV ou d’un Louis XIV ! En outre, il n’a pas d’enfants pour lui succéder. On le soupçonne d’être impuissant ou bisexuel, quand sa femme, Marie-Joséphine de Savoie, est ouvertement lesbienne. Il ne s’est jamais entendu avec elle et s’en est séparé avant de la rappeler dans sa petite Cour en exil. La Reine est laide, petite, alcoolique et repoussante. Il est évident que le couple n’aura pas d’enfant. C’est donc son frère Artois, devenu Monsieur, qui doit lui succéder. Les deux hommes sont en rivalité ouverte, chacun dans sa cour d’exil, l’un en Russie et l’autre en Angleterre. Louis XVIII compte donc profiter de la popularité de sa nièce pour servir sa cause, gagner en légitimité et en soutien, notamment celui de François II. Mais le champ d’action de Marie-Thérèse reste très limité. La Princesse est tiraillée entre les deux côtés de sa famille, elle reste aussi très surveillée par une partie des Français, notamment les émigrés qui espèrent retrouver auprès d’elle la place qu’ils avaient jadis à Versailles auprès de ses parents. Mais peine perdue, Marie-Thérèse se renferme dans une forme d’austérité qui ne la quittera pas. Elle refuse de recevoir des visiteurs et rejette les émigrés. Sa cote de popularité s’effrite, alors qu’elle est un lien vivant entre le passé et l’avenir.
Louis-Antoine d'Artois, Duc d'AngoulĂŞme
Lorsqu’elle était au Temple, elle a écrit à Louis XVIII, lui affirmant qu’elle le reconnaissait comme Roi et tuteur. Elle tient parole et le rejoint en Russie où il vit exilé. Marie-Thérèse quitte donc Vienne après trois ans passés là -bas. Peut-être à contrecœur, sa vie auprès de sa famille maternelle ne lui ayant pas déplu, quand la cour de son oncle est incertaine et précaire. Le 7 juin, Madame Royale est à Mitau, auprès de son oncle et de son cousin. Le 10 du même mois, elle épouse le Duc d’Angoulême. Louis XVIII utilise l’union de son neveu et de sa nièce comme le trait d’union entre le passé (elle est l’héritière de Louis XVI) et l’avenir (le Duc est voué à monter sur le trône un jour). Le Roi publie également des lettres de Marie-Thérèse montrant qu’elle pardonne volontiers aux Français égarés les erreurs de la Révolution. La Duchesse est au cœur des manipulations politiques de son oncle, mais elle est tout de même heureuse de l’avoir retrouvé. Elle voit en lui un second père. En outre, son mariage est très heureux. Dans l’intimité, elle et son mari se tutoient et se donnent des surnoms affectueux. Angoulême l’appelle « mia Gioia », « ma Joie ». Ils font lit commun et, quand ils sont séparés, ils s’écrivent quotidiennement. La Duchesse se pense plusieurs fois enceinte, mais les espoirs s’évanouissent rapidement. Elle songe alors qu’elle ne deviendra féconde qu’une fois revenue sur la terre de ses ancêtres.
Le mariage a beau être vu comme un renouveau pour les royalistes, les victoires de Bonaparte et sa nomination comme Premier Consul éloignent encore les Bourbon du trône. En attendant leur heure, ils recréent à Mitau un semblant de Cour comme celle de Versailles. Comme Marie-Joséphine de Savoie se tient retirée de la vie officielle, la Duchesse d’Angoulême a tout loisir de la gérer à la place de sa tante, avec qui elle ne s’entend pas. Le 20 janvier 1801, Louis XVIII est sommé par le Tsar Paul Ier, qui vient de se rallier à Napoléon Ier, de quitter Mitau. Tout juste obtient-il un jour de plus pour que Marie-Thérèse se recueille pour l’anniversaire de la mort de son père. Le 22, le Roi et sa nièce quittent les lieux. La Reine et le Duc d’Angoulême ne sont pas présents, aussi Louis XVIII et Madame Royale se retrouvent-ils à errer sur les routes, sans aucune préparation ni endroit où aller. Ils font escale à Memel. Le Roi en profite pour s’adresser à Frédéric-Guillaume III de Prusse, qui lui répond par la négative pour ne pas s’attirer les foudres de Napoléon. Marie-Thérèse intervient alors, poussée par son oncle, et s’adresse à la Reine de Prusse. Elle obtient gain de cause et Frédéric-Guillaume III accepte, mais à titre personnel. Les Bourbon s’installent alors à Varsovie, au palais Kazanowski. Quand Napoléon se fait couronner Empereur, Louis XVIII fait rédiger une déclaration annonçant l’Empire comme illégitime et illégal. Frédéric-Guillaume III n’admet pas cette déclaration ; pour complaire à Napoléon il chasse les Bourbon de Varsovie. Ceux-ci se tournent de nouveau vers la Russie. Paul Ier ayant été assassiné, c’est Alexandre Ier, son fils, qui règne. Il soutient Louis XVIII et lui propose l’asile. Le Roi, la Duchesse d’Angoulême et son mari, la Reine et le Duc de Berry, fils cadet de Monsieur, retournent donc à Mitau en 1805. Les Bourbon sont protégés par le Tsar qui leur accorde en outre une large pension. Toutefois, deux ans plus tard, Alexandre Ier se rallie à Napoléon. Trahi, le Roi quitte la Russie avec Angoulême et part en Angleterre où sont déjà Monsieur, les Condé et les Orléans. Mis devant le fait accompli, le gouvernement britannique accepte ces exilés, met à leur disposition le château de Gosfield Hall puis d’Hartwell et leur verse une pension minimale. Marie-Thérèse rejoint mari et oncle quelques temps plus tard. Elle retrouve alors Monsieur, son oncle et beau-père, qu’elle n’a pas vu depuis 1789. Par leurs idées politiques, par la nouvelle dévotion de Monsieur depuis la mort de sa maîtresse, la Duchesse d’Angoulême se sent bien plus proche de lui que de Louis XVIII. Cette complicité ne fera qu’augmenter avec les années. Elle rencontre en outre le Duc d’Orléans, fils de Philippe-Egalité qui avait voté la mort de Louis XVI. Bien que ses oncles se soient réconciliés avec leur cousin, Madame Royale ne verra en lui qu’un fils de régicide et ne l’appréciera jamais.
La Duchesse d’Angoulême se sent bien en Angleterre, où elle est très populaire. Les relations entre les Bourbon et la famille royale anglaise sont excellentes. George III et son fils sont farouchement opposés à Napoléon et soutiennent Louis XVIII, qu’ils reconnaissent officiellement comme Roi. Quand l’Empereur épouse Marie-Louise, la fille de François II d’Autriche et compagne de Marie-Thérèse jusqu’à 1799, tous sont outrés à la cour de George III. En 1813, l’Angleterre, la Prusse, la Russie et l’Autriche s’allient contre Napoléon. Les Bourbon ne pèsent pas grand-chose dans la balance politique, mais il existe un vivier royaliste à Bordeaux. Le Duc d’Angoulême s’y rend alors en mars 1814. Totalement inconnu en France, il y est acclamé comme « l’époux de la fille de Louis XVI ». Le 3 avril, Napoléon est déchu. Le 6, le Sénat appelle Louis XVIII sur le trône. Le 12, Monsieur entre dans Paris. Marie-Thérèse est aux anges : elle rentre enfin dans son pays après dix-neuf ans d’exil.
Le 24 avril, la Duchesse et Louis XVIII arrivent à Calais et sont à Paris le 3 mai. Durant le trajet, Marie-Thérèse est acclamée. La famille royale restaurée s’installe aux Tuileries. On peine à imaginer ce que Madame Royale a pu ressentir en revenant dans ces lieux hantés par le passé et les fantômes de ses parents. D’autant que tous les regards sont tournés vers elle et, bien qu’elle ne soit pas Reine, beaucoup la voient comme telle. Personnage le plus connu de la famille, elle est très populaire et amenée à régner à la mort de ses oncles. Toutefois, après quinze ans de mariage, la Duchesse n’est pas parvenue à enfanter. Traumatisée par la Révolution ou mariée à un homme stérile, on l’ignore. Mais il est évident que le couple Angoulême n’aura pas d’héritier. Ne pas être mère est un drame supplémentaire dans la vie de Marie-Thérèse. Malgré tout, elle reste au cœur de la politique de Louis XVIII, de qui elle s’éloigne sur ce plan. En effet, le Roi a bien compris qu’aucun retour en arrière ne serait possible. Il n’aime pas l’héritage révolutionnaire mais doit composer avec. A l’inverse, la Duchesse et Monsieur veulent une monarchie comme avant 1789. Cette opposition va s’aggraver durant le règne de Louis XVIII. A cela s’ajoutent des tensions entre les Maisons des membres de la famille. Certains serviteurs, fidèles depuis toujours aux Bourbons, sont en opposition avec des plus récents issus de la noblesse d’Empire. Là encore, le Roi doit composer avec tous pour se rallier la majorité. Mais Marie-Thérèse, maladroite et manquant de tact, va se mettre une partie de la Cour à dos. Elle est populaire auprès des Français, mais auprès des royalistes, sa cote s’effrite petit à petit. On la juge hautaine, distante et froide. Enfin, la politique de Louis XVIII, en totale opposition avec celle de Napoléon, fait beaucoup de mécontents et notamment dans l’armée. Tous ces facteurs permettent à Napoléon de reprendre le pouvoir.
Madame Royale embarquant à Pauillac pour rallier l'Angleterre, suite au retour de Napoléon
Le 21 mars 1815, il est à Paris. Louis XVIII abdique le 23 mars et s’enfuit en Angleterre. Madame Royale est alors à Bordeaux avec son mari. Recevant tous pouvoirs de son oncle, elle tente un soulèvement royaliste. Voyant son peu de moyens et les trahisons qui s’accumulent, elle passe en revue une dernière fois les troupes fidèles avant de quitter la France le soir du 1er avril sous les acclamations des bordelais. Après un passage en Espagne, elle rallie Londres le 21 avril et espère y trouver le soutien nécessaire à une nouvelle Restauration. L’attitude courageuse de la Princesse force l’admiration des royalistes, des Français, des puissances étrangères et même de Napoléon qui déclare qu’elle est « le seul homme de la famille des Bourbon ». Toutefois, elle vient de briser l’image de l’héroïne romantique, la petite orpheline fragile, qu’elle avait depuis 1795. Elle compte sur l’appui de l’Angleterre pour regagner le trône, tout en souhaitant le reconquérir sans aide étrangère. Elle veut aussi éviter un bain de sang, une guerre civile. Ce paradoxe lui est vivement reproché et ses ennemis la dépeignent comme une vieille femme qui se mêle de politique, rongée par la haine, assoiffée de sang et de revanche, cherchant à exterminer les bonapartistes et les révolutionnaires. Pour ses soutiens, elle est au contraire la seule à être restée et à s’être battue, Louis XVIII ayant lâchement pris la fuite.
Après la défaite de Waterloo, Napoléon est contraint d’abdiquer. Louis XVIII remonte sur le trône et est à Paris le 8 juillet. Les conditions de la Seconde Restauration sont loin d’être idéales. Le Roi doit faire des concessions, notamment intégrer Talleyrand et Fouché au gouvernement, ce qui déplaît fortement à Marie-Thérèse. Pour montrer son mécontentement, elle ne rejoint son oncle qu’à la fin du mois. Cette divergence politique reste présente, mais elle n’empêche pas l’affection entre la Duchesse et le Roi. Madame Royale reste fille de France et à ce titre, elle a la préséance sur son mari. Toutefois, elle comble l’absence de Reine – sa tante étant décédée en Angleterre – et maintient la légitimité du Régime. Sa place à la Cour est et sera toujours cruciale, tant sous Louis XVIII que sous Charles X. Lorsqu’une nouvelle Chambre des députés est élue en septembre 1815, on y trouve une majorité d’ultraroyalistes, qu’on désignera plus tard par le terme « Ultras ». Marie-Thérèse se rallie à leurs idées, de même que son oncle Monsieur. Ce n’est que la suite du bras de fer politique entre la Duchesse et le Roi. Elle refuse également la grâce des traîtres des Cent-Jours qui sont condamnés à mort. Son image de femme dure et sévère en est encore renforcée. En 1817, Louis XVIII fait publier, après l’avoir relu et corrigé, le Mémoire que la Princesse avait rédigé au Temple. Le Roi a insisté alors même que sa nièce aurait voulu le garder privé. Dans le même temps sont réédités les ouvrages de Hue et Cléry : ce triptyque littéraire va constituer une véritable bible du royalisme.
Louis XVIII dissout la « Chambre introuvable », nom donné à la Chambre des députés Ultras. Ça ne freine en rien les actions politiques de Monsieur et de la Duchesse d’Angoulême. Cette opposition va durer jusqu’au 13 février 1820, avec l’assassinat du Duc de Berry. Le couple Angoulême n’ayant pas eu d’enfant, l’avenir de la dynastie repose entièrement sur le cadet de Monsieur. Si lui non plus n’a pas d’héritier, la couronne passera à Louis-Philippe d’Orléans, ce que personne ne souhaite. Berry vivait en concubinage avec une Anglaise jusqu’à ce qu’il se range aux ordres de Louis XVIII et revienne à la Cour. Il épouse en 1816 Marie-Caroline de Naples, une cousine à la fois Bourbon et Habsbourg, ce qui convient très bien à Marie-Thérèse. Après deux enfants morts jeunes, la Duchesse de Berry donne naissance à une fille qui survit. Quand le Duc est assassiné, sa femme est enceinte, mais on ignore si ce sera un garçon et s’il vivra. La chance tourne, c’est un fils : Henri d’Artois, Duc de Bordeaux, titré ainsi en hommage à la ville qui a permis la Restauration et donc à sa tante.
Dès lors, la rivalité entre les deux Duchesses va aller crescendo. Marie-Caroline est jeune, aux idées modernes. Elle a pu enfanter et a mis au monde un fils voué à régner, ce qui renforce sa position à la Cour. Marie-Thérèse a des idées radicalement opposées à celles de sa belle-sœur, elle souffre de sa stérilité et bien qu’elle ait toujours l’oreille du Roi, elle n’apprécie pas outre-mesure l’importance que la Duchesse de Berry a gagnée auprès de Louis XVIII. En outre, Louis XVIII a longtemps répété à sa nièce que l’attitude désinvolte de sa mère avait joué sur la déchéance de la famille royale. Aussi, elle met un point d’honneur à respecter scrupuleusement le protocole, quoi qu’il lui en coûte. Elle est une personnalité publique à la vie privée très relative, ses journées sont réglées comme du papier à musique. Or sa belle-sœur ne l’entend pas de cette oreille et, comme Marie-Antoinette avant elle, elle essaye d’avoir un maximum de vie privée. Cet élément est aussi un facteur de désaccord entre les deux femmes. Enfin, la Duchesse d’Angoulême entend s’occuper de l’éducation du Duc de Bordeaux et de sa sœur, ce qui exaspère la Duchesse de Berry. Madame Royale reporte sur eux toute son affection maternelle et espère les éloigner des idées trop libérales de leur mère.
Louis XVIII en famille. De gauche à droite : Madame Royale, le Duc d'Angoulême, Louis XVIII assis, au-dessus son frère le futur Charles X portant dans ses bras son petit-fils le Duc de Bordeaux, la Duchesse de Berry avec sa fille.
Marie-Thérèse est une femme qui voyage beaucoup. Elle souhaite connaître son pays et elle y est toujours reconnue. En outre, la religion a une place très importante dans la vie de la Duchesse. La foi a été le pilier de Marie-Thérèse quand elle était prisonnière au Temple et sera toujours un moteur pour elle. Par sa foi et ses liens avec les Ultras, la Duchesse va renforcer la position de l’Eglise auprès de la monarchie. Trône et autel sont indéfectiblement liés. A cela s’ajoute la grande générosité de la Duchesse. Ses œuvres de charité sont peu nombreuses (mais on ne les connaît sans doute pas toutes), toutefois elle s’investit énormément dans chacune. Elle protège également la Chapelle Expiatoire, construite de 1815 à 1826, à l’emplacement où ses parents ont été inhumés. Elle se rend très souvent là -bas, en noir et le plus discrètement possible (l’étiquette lui interdisant de paraître ainsi en public pour des messes en l’honneur de son père), mais elle est chaque fois reconnue et applaudie. Marie-Thérèse collectionne les souvenirs de famille ainsi que les œuvres représentants ses parents, sa tante et son frère. Elle est un musée vivant représentant l’Ancien Régime.
La Duchesse d’Angoulême, femme généreuse qui patronne plusieurs institutions
En 1824, Louis XVIII s’éteint. Monsieur monte sur le trône et devient Charles X. Il applique ainsi sa politique Ultra, limitée par son frère durant son règne. Contrairement à son prédécesseur, il se fait sacrer à Reims, renouant avec les traditions de l’Ancien Régime. En outre, il montre ostensiblement son attachement à l’Eglise, ce qui déplaît fortement dans l’opinion publique. La Duchesse d’Angoulême, devenue Dauphine de France comme l’avait jadis été sa mère, soutient son oncle et beau-père. Mais petit à petit, le manque d’habileté politique, les faux pas et les mauvais choix de Charles X vont rendre le trône impopulaire ; la cote de Madame Royale ne suffit plus à le maintenir en place. Inquiète, elle tente de conseiller son oncle, en vain. Charles X va à l’encontre de la Charte qui assurait l’équilibre du pouvoir de Louis XVIII. A l’été 1829, il nomme comme Président du Conseil Jules de Polignac, le fils de la favorite de Marie-Antoinette. C’est un tollé général, la famille de Polignac étant totalement impopulaire. La Duchesse d’Angoulême sent le vent tourner. En juin 1830, elle part en cure à Vichy, rassurée par son oncle qui lui promet de ne rien décider sans elle. Peine perdue, elle a à peine tourné les talons qu’il publie, le 25 juillet, quatre ordonnances : suspension de la liberté de la presse, dissolution de la Chambre des députés, réformation des élections et convocation des collèges électoraux pour septembre. La Révolution de 1830 éclate, ce sont les Trois Glorieuses. Charles X est alors à Rambouillet, mais il refuse tout bain de sang et ne mobilise pas la troupe. Quand Madame Royale apprend ce qu’il s’est passé, elle quitte Mâcon en urgence et remonte vers la capitale. Elle se trouve à Rambouillet le 1er juillet, le lendemain son oncle abdique en faveur de son fils. Marie-Thérèse est Reine de France. Une souveraine éphémère puisque son mari abdique à son tour en faveur de son neveu, qui devient Henri V pour les royalistes. Le Roi déchu semble fataliste. Il espère une régence de Louis-Philippe durant la minorité de son petit-fils, mais Orléans met de côté tous les documents liés à cette régence. Il s’empresse d’accepter le trône qu’on lui présente sur un plateau et devient Louis-Philippe Ier le 9 août, tandis que Charles X, son fils et ses belles-filles sont encore en France.
Le 16 août, les Bourbon embarquent pour l’Angleterre. C’est le début d’un nouvel exil de vingt-et-un ans pour Marie-Thérèse, qui ne reverra jamais son pays. Monarchie libérale, l’Angleterre voit d’un mauvais œil l’installation des Bourbon sur ses terres. Ils partent donc pour l’Ecosse, à Edimbourg, qui les tolère. La famille s’installe à Holyrood, mais l’ancien château des Stuart n’est absolument pas prêt à les recevoir. Les travaux durent un an durant lequel le couple Angoulême loue une maison sur Regent Terrace. Charles X entend retrouver son pouvoir. Marie-Thérèse observe sa belle-sœur embarquer pour la France dans l’espoir de se faire nommer Régente durant la minorité de son fils. L’expédition échoue, elle est arrêtée à Nantes et emprisonnée à Blaye. Si la Duchesse d’Angoulême tente une approche auprès de François II pour aider Marie-Caroline, elle s’arrête très vite quand elle apprend que sa belle-sœur s’est remariée et est enceinte. En agissant ainsi, la Duchesse de Berry perd titre, prérogatives et rang auprès des Bourbon. Marie-Thérèse reprend alors l’éducation d’Henri V et de sa sœur et limite les visites de Marie-Caroline auprès de ses enfants.
Le château de Frohsdorf, dernière demeure de Madame Royale
En septembre 1832, les Bourbon s’installent à Prague, au château du Hradshin, mis à la disposition des exilés par François II. Trois ans plus tard, ils posent leurs valises à Gorizia où Charles X décède en novembre 1836. Le Duc d’Angoulême, pour éloigner toute tentative de sa belle-sœur, redevient Louis XIX jusqu’à l’entrée en politique de son neveu. Il décède en juin 1844 à Gorizia. Après la perte de sa famille, deux exils, la mort de ses oncles et l’impossibilité d’avoir des enfants, la mort de son mari est l’ultime drame de la vie de la Duchesse d’Angoulême. Il a été son compagnon durant quarante ans et était le dernier membre de sa famille à avoir connu Versailles et la Cour d’avant 1789. Marie-Thérèse s’éloigne alors de toute forme de politique. Elle rachète le château et la terre de Frohsdorf au Duc de Blacas et passe ses dernières années de vie. Ses journées continuent d’être réglées comme des horloges, elle vit avec son neveu et l’épouse de celui-ci, qu’elle a choisie, Marie-Thérèse d’Autriche-Este. Le 16 octobre 1851, bien que malade, la Duchesse insiste pour assister à la messe en mémoire de sa mère. Trois jours après, elle s’éteint d’une pleuro-pneumonie. Elle est inhumée entre son mari et son beau-père au couvent franciscain de la Castagnavizza de Gorizia. Sa mort est célébrée par plusieurs messes en France, même le futur Napoléon III y assiste. Sa popularité est telle que son décès est marqué par un respect général dans son pays de naissance. On évoque même la possibilité de rapatrier ses cendres, ce qui n’aboutira jamais.