A croquer
Le mystère de la bête du Gévaudan marque sombrement le règne de Louis XV. Tout commence en 1764 dans la petite province du Gévaudan en Lozère, région isolée aux routes désertes, lorsqu’une jeune fille de 14 ans, Jeanne Boulet, est retrouvée morte égorgée. La plaie laisse penser à une attaque par un animal sauvage et féroce. Cependant c’est le premier meurtre étrange d’une longue série puisque environ 130 cadavres de femmes et d’enfants seront ainsi retrouvés égorgés, voire démembrés et même décapités. La panique s’installe dans la région, plus personne n’ose aller garder les bêtes dans les prés de peur d’être tué à son tour.
Comme c’est une région pauvre de France, éloignée des quelques progrès instaurés par Louis XV durant son règne, les familles envoient leurs enfants pour garder les troupeaux, et ils deviennent les principales victimes de cette bête que personne ne parvient à attraper. Il est à noter un élément important, si les victimes sont principalement des enfants ou des femmes et non des hommes, c’est parce qu’ils sont seuls dans les prés avec leurs troupeaux, non armés, tandis que les hommes sont groupés dans les champs et possèdent des faux ou des serpes. Si au départ les cadavres ne sont qu’égorgés, peu à peu la violence des attaques augmente, et l’état des cadavres est parfois calamiteux et horrible. A la fin de 1764, comme tout le monde pense qu’il s’agit d’un animal sauvage esseulé et affamé, une troupe de dragons part dans la forêt pour le traquer, mais les recherches restent vaines. Le capitaine des dragons, Duhamel, pense qu’il s’agit d’un loup et en fait tuer par dizaines sans que cela ne stoppe les attaques et va même les augmenter, poussant la fameuse bête à traquer les bergers dans les villages et les tuer sur place, parfois en plein jour.
Les quelques personnes ayant aperçu cette bête en font un portrait quasi surnaturel, encore aux prises avec les superstitions moyenâgeuses : « il apparaît plus long qu’un loup, avec une gueule énorme, le museau d’un cochon, le poil long avec une raie noire, et une queue touffue qu’il agite lorsqu’il passe à l’attaque ». Il est clair qu’il ne s’agit pas d’un loup ou d’un quelconque autre animal comme on peut en voir dans les forêts françaises. Les habitants parlent d’un animal démoniaque ou d’un loup-garou et l’Église évoque une punition divine infligée aux parents qui ne s’occupent pas de l’éducation de leurs enfants. Autant de « réponses » fausses qui n’arrêtent pas les massacres. En outre, l’animal reste très rapide puisqu’il parcourt des dizaines de kilomètres entre chaque lieu d’attaque en très peu de temps : des questions se posent sur les capacités de cet animal étrange.
En janvier 1765, la bête a déjà commis une trentaine de meurtres et Louis XV en est averti par son ministre Choiseul. Il décide alors de remédier à ces attaques et envoie dans le Gévaudan ses meilleurs chasseurs de loup, M. Denneval et son fils. Mais ils ne parviennent pas à tuer cette bête malgré les moyens employés et les meurtres continuent. Louis XV les remplace alors par son porte-arquebuse, maître Antoine de Beauterne. Celui-ci passe tout l’été 1765 à chasser dans les forêts alentours en répandant du poison un peu partout, sans succès. Il doit réussir sa mission personnellement confiée par le Roi et pense avoir réussi lorsqu’il tue un gros loup qui rôdait non loin de l’abbaye de Chazes, en septembre. Antoine de Beauterne fait alors naturaliser le loup et le ramène à Versailles, ravi de sa prise. Louis XV le félicite et les habitants du Gévaudan sont soulagés.
Mais il s’agissait d’une erreur et dès décembre de la même année, des jeunes enfants sont retrouvés égorgés alors qu’ils gardaient des vaches. Mais le Roi ne veut pas entendre parler de ça, car admettre que son porte-arquebuse a échoué, c’est admettre son propre échec en n’envoyant pas de personnes compétentes. Il clôt alors l’affaire du Gévaudan et les laisse littéralement tomber dès janvier 1766. Les habitants de la région se tournent alors vers Dieu et enchaînent les pèlerinages.
Au printemps 1767, un certain Jean Chastel affirme qu’il va tuer cette bête. Il fait fondre le métal de médailles de la Vierge et en fait faire des balles qu’il veut employer à cette tâche. Le 19 juin de la même année, Chastel participe à une chasse organisée par le marquis d’Apcher. La piste de la bête est fraîche car ils chassent dans une zone où une attaque vient d’avoir lieu, dans les bois de la Teynazère. Ce jour-là, Chastel tue un animal étrange avec ses balles de la Vierge. Il pense qu’il s’agit de la fameuse bête du Gévaudan, et en effet dès lors, plus aucune attaque n’est perpétrée. Il fait donc autopsier cet animal.
Là, les témoignages sont évasifs et flous, mais le rapport d’autopsie du notaire Marin reste assez complet. Certains penchent pour un loup, un ours ou encore un cochon, d’autres ont pensé à un animal exotique non connu des habitants du Gévaudan comme une hyène d’Orient, mais sa morphologie ne correspond pas. D’autres enfin pensent au croisement entre un loup et un chien.
Stèle érigée en l'honneur de Jean Chastel
Cette thèse séduit car elle confirmerait que la bête n’agissait pas seule et avait été dressée par un homme, ce qui expliquerait entre autres que certains corps étaient retrouvés déshabillés, avec leurs vêtements proprement pliés à côté d’eux, et aussi décapités. Car autant un animal affamé pourra égorger ou éventrer une victime, autant il ne les décapitera pas… Le rapport de Maître Marin évoque une sorte de gros loup aux proportions démesurées, avec des poils tirant vers le roux, de grosses pattes à 4 doigts, un col très poilu comme un lion et des rayures comme les tigres. De plus, des morceaux des victimes attaquées sont retrouvés dans son estomac.
Dès lors, les soupçons commencent à se tourner vers Chastel. En effet, plusieurs éléments troublants vont contre son honnêteté et sa bonne foi. Tout d’abord, la facilité qu’il a eue à tuer cette bête aussitôt après avoir annoncé qu’il désirait l’abattre, là où des dragons, des chasseurs et un porte-arquebuse royal ont échoué. De plus, certains voient cette facilité à tuer la bête comme une proximité entre Chastel et l’animal : s’il l’a dressé, alors il ne s’est pas méfié et Chastel en aurait profité pour l’abattre par le devant (face à la bête, la balle ayant traversé l’artère et touché l’épaule gauche) et non sur le côté comme le font généralement les chasseurs. En outre, Chastel, cabaretier et chasseur de profession, passe pour un marginal et un sorcier, il est assez étrange et a une personnalité ambigüe. Lorsqu’il avait participé aux battues de 1765 avec son fils, on l’avait arrêté pour entrave aux recherches et mis en prison pendant un temps. Durant cette période les attaques s’étaient arrêtées et n’avaient repris que lorsqu’il fut libéré.
D’autres voient en la personne du dresseur le Comte de Morangiès, membre de la noblesse de la région, réputé pour sa cruauté et son sadisme. L’imaginaire collectif le voit parfaitement en dresseur de la bête sauvage, abusant de chaque enfant avant de le livrer à son animal diabolique. Enfin, dernière principale thèse, un complot collectif de l’ensemble de la noblesse pour se venger d’une affaire vieille de 100 ans durant laquelle les accusations des paysans de la région avaient conduit un grand nombre de nobles à la condamnation à mort.
Durant l’été 1767, Chastel amène le cadavre de la bête à Versailles pour le montrer à Louis XV. Mais n’ayant pas pris soin de le faire naturaliser correctement puisque seuls les viscères ont été retirés et remplacés par de la paille, le cadavre empeste et commence à se putréfier. Repoussé par l’abominable odeur qu’il dégage, le Roi refuse de recevoir Chastel et fait enterrer la bête dans l’un des jardins de Versailles. N’ayant pas été déterrée depuis, elle y est toujours.
Rien ne peut prouver qu’il s’agissait d’un animal seul ou une d’une meute, ou bien qu’il ait été dressé ou non, et si dresseur il y avait, s’il s’agissait d’une seule personne ou de plusieurs. La seule certitude est le point commun de toutes les attaques : la plaie à la gorge, attaque caractéristique d’un canidé, et qui correspond tout à fait à un chien, un loup ou un hybride chien/loup. Toutes ces thèses, très nombreuses, ne sont toujours pas prouvées ou réfutées aujourd’hui, et le mystère plane donc toujours. D’autres exemples d’attaques animales envers des hommes à d’autres périodes et dans d’autres endroits de France ont été notifiées, mais jamais d’une telle ampleur.