La rose de Martinique
Marie Josèphe Rose Tascher de la Pagerie naît le 23 juin 1763 sur l’île de la Martinique. Premier enfant de Joseph Gaspard Tascher de la Pagerie et de Rose Claire des Vergers de Sannois, elle a également deux petites sœurs : Catherine-Désirée, née le 11 décembre 1764, et Marie-Françoise née en septembre 1766.
Rose grandit au sein d’une famille aimante dans la vaste plantation de la Pagerie, entourée d’une de ses tantes, Rosette, mais aussi de ses nourrices puis gouvernantes, et des esclaves de la maison qui l’aiment beaucoup. Elle joue avec les enfants des esclaves et prend vite les habitudes et airs de langueur des créoles (les créoles étant les anciens métropolitains expatriés dans les colonies) avec une démarche lente et cadencée. Enfant vive et curieuse, elle rêve de connaître la métropole dont son père lui a tant parlé, Paris, Versailles et les grands salons. Sa tante, la sœur de son père, Marie Euphémie Désirée, dite Edmée, a d’ailleurs exprimé le désir de recevoir sa jeune nièce de 3 ans chez elle pour parfaire à son éducation, restée très libre et légère. Mais le projet est plusieurs fois reporté, par manque d’argent ou par soucis de santé, la fillette ayant contracté la variole à 7 ans, sans en garder de traces.
A 10 ans, Rose est envoyée à la pension de Fort-Royal, futur Fort-de-France. Dans cette pension, Rose apprend à rédiger des correspondances, l’arithmétique, la géographie, le dessin et la broderie, ce à quoi s’ajoutent des cours de danse et de maintien demandés par ses parents. Une légende dit qu’un jour de 1777, elle était allée consulter avec ses amies une diseuse de bonne aventure, Euphémie David, et que celle-ci prédit à Rose qu’elle se marierait deux fois, que son premier mari serait un jeune homme blond, proche de sa famille, et que celui-ci l’emmènerait en Europe, mais ne la rendrait pas heureuse ; et qu’ensuite elle épouserait un « homme brun de petite fortune qui couvrirait le monde de sa gloire » et qu’elle serait « plus que reine ». Aucune preuve ne peut valider ou invalider cette légende, toujours est-il que Rose, devenue alors Joséphine, la relatera devant plusieurs personnes, bien avant de devenir Impératrice.
En 1777, la tante Edmée propose à son frère un beau mariage pour sa nièce, âgée de 14 ans. Il s'agit du fils du Marquis de Beauharnais, Alexandre. Bien que Rose soit une jolie jeune fille, son promis lui préfère sa petite sœur Catherine-Désirée car elle est plus jeune, mais l’enfant meurt d’une fièvre maligne. Alexandre se tourne alors vers la cadette, Marie-Françoise surnommée Manette, or celle-ci tombe malade peu avant le départ des Tascher de la Pagerie pour le continent. Attachée à son rêve de voir la France, Rose défend son intérêt en alternant crises de fureur et de larmes. Au vu de ce qui reste de sa progéniture, le père de la jeune fille consent à l’emmener avec lui : elle épousera donc Alexandre de Beauharnais. En septembre 1779, Rose a 16 ans, elle quitte la Martinique pour se marier.
Bien que très heureuse de découvrir enfin la France et de faire un beau mariage, elle passe un très mauvais voyage avec son père. En effet, le bateau l’Ile de France doit affronter de nombreuses tempêtes, souvent violentes, et sur lui pèse la menace de croiser un navire anglais alors que la France est en conflit avec l’Angleterre. Elle arrive enfin à Brest le 12 octobre 1779 et est très déçue de ce qu’elle voit en arrivant : un paysage gris et triste, loin de son île chaleureuse et colorée. Si Rose est fascinée par son fiancé, symbole pour elle du parfait gentilhomme parisien, et militaire de surcroît, Alexandre est déçu : sa promise est un peu ronde, ne porte pas de fard et a un fort accent créole. Lorsque Rose atteint enfin Paris avec son père et son fiancé, elle s’installe dans la petite maison de la rue Thévenot, futur domicile conjugal du couple, où elle retrouve sa tante Edmée et son amant, le père d’Alexandre. Le père de Rose la dote de 120.000 livres et lui commande un trousseau, toutefois ces richesses restent fictives, la situation financière des Tascher n’étant toujours pas bonne. L’argent du couple vient d’Alexandre, mais surtout d’Edmée Renaudin, qui leur offre sa maison de Noisy-le-Grand, à l’est de Paris. Le mariage est célébré le 13 décembre 1779 dans la plus stricte intimité, Rose n’ayant de son côté que son père et ses tantes.
La vie conjugale démarre mal. Très amoureuse de son mari, la jeune femme se rend vite compte que ses sentiments ne sont pas partagés. Elle passe ses journées seule chez elle. Introduite dans la vie mondaine par sa tante par alliance, Fanny de Beauharnais, elle est cependant rapidement contrainte par Alexandre à rester chez elle, celui-ci ayant honte de la gaucherie de sa femme. Les seuls moments qu’ils partagent, du moins dans les premiers temps, est la fréquentation d’une loge maçonnique. Lorsqu’il part en campagne, Rose reste seule avec sa tante Edmée et passe ses journées à se balader en fiacre dans Paris, couverte des bijoux offerts par Alexandre. La jeune mariée ne se sent pas à sa place dans ce monde où elle ne connait rien : elle danse mal, se maquille peu, préfèrerait un amour passionné avec son mari plutôt que les galanteries à la mode, n’a pas de conversation et déteste écrire du courrier. Alexandre lui reproche son manque d'engouement pour la plume et lui impose des « cours » de correspondance avec Edmée, corrigeant ses fautes et ses expressions dans son courrier. En retour, Rose lui écrit très peu et pas beaucoup de lignes, habitude qu’elle va garder toute sa vie. Alexandre, qui la trouve trop possessive et jalouse, la trompe. Homme à femmes, il collectionne les maîtresses, notamment Laure de Longpré, dont le second enfant est probablement celui de l’époux de Rose, et qui fera tout pour séparer le couple.
Le 3 septembre 1781 Rose met au monde un fils, Eugène. Si la naissance rassemble les époux pour un temps, ce n’est que de courte durée. Très vite, Alexandre repart vivre loin de son épouse. Lorsque Rose apprend qu’elle est de nouveau enceinte, elle espère voir son mari revenir. Il lui adresse des lettres douces et sentimentales, puis des courriers très secs. C'est ainsi que la jeune mère apprend le départ de son mari pour la Martinique, avec Laure de Longpré. Cette liaison scandalise les habitants des Trois-Ilets, où Rose est restée très appréciée. Il se plaît à inverser les rôles lorsqu’il écrit à sa femme toute sa déception de la voir au milieu des plaisirs (elle en est à son 7ème mois de grossesse !) sans jamais demander de ses nouvelles.
Eugène de Beauharnais
Hortense de Beauharnais
Le 10 avril 1783, Rose donne le jour à une fille, Hortense. Epuisée et blessée par l’attitude de son mari, elle ne lui en dit rien mais prévient sa famille. Lorsqu’Alexandre l’apprend, lui et sa maîtresse se mettent à raconter que la petite étant née avec 2 semaines d’avance, elle ne peut être sa fille. Ils cherchent de nombreux motifs de séparation et vont jusqu’à tenter de corrompre les esclaves des Tascher de la Pagerie, ce qu’ils ne parviendront pas à faire. Plus tard, Laure de Longpré en personne apporte une lettre d’Alexandre à Rose, où celui-ci l’accuse des pires maux. A le lire, elle s'est vautrée dans la luxure en Martinique, sur le bateau qui l’amenait en France et même chez eux. D'ailleurs, elle a eu Hortense avec l’un de ses amants ! Comme il ne souhaite plus être trompé de la sorte, il l'invite à partir dans un couvent et renoncer à ses enfants.
Bien que défendue par ses parents et sa belle-famille, qui se portaient garants de la vertu de Rose, celle-ci doit quitter le domicile conjugal et s’installe au couvent de Panthémont, dans le faubourg Saint-Germain. Décidée à laver son honneur et à récupérer ses enfants, Rose, aidée d’Edmée, accumule les preuves nécessaires contre son mari et lance une procédure légale de séparation de corps et d’habitation. Reçue par un juge du Châtelet, poursuivie par la vindicte de son mari, raison lui est donnée et, le 5 mars 1785, le mariage prend fin. Rose obtient la garde d’Hortense jusqu’à son mariage, ainsi que celle d’Eugène jusqu’à ses 5 ans. Elle a le droit de vivre où elle veut et perçoit une rente annuelle. Sa nouvelle vie démarre à 21 ans, à Panthémont, où elle comble les lacunes qu’elle traînait depuis son mariage. Alternant vie à Fontainebleau avec Edmée et vie parisienne aidée d’amis fortunés ou banquiers, Rose fait une nouvelle entrée dans le monde. Mais lassée de cette vie, elle quitte la France en juillet 1788 pour retourner en Martinique avec sa fille. Accueillie chaleureusement par sa famille, elle mène de nouveau la vie de son enfance et en fait profiter Hortense, alors âgée de 5 ans.
Rapidement le climat tendu de la Révolution pousse la jeune femme à repartir en métropole, la vie en Martinique devenant de plus en plus dangereuse pour les colons. En 1790, elle est de nouveau à Paris, où la situation est bien différente d’avant son départ. Rose s’installe dans la capitale, non loin du collège d’Harcourt où est son fils. Elle inscrit sa fille à l’Abbaye-aux-bois et tente de trouver sa place dans la société. Créole et fille de planteur, élevée dans un milieu royaliste mais adhérant à la monarchie constitutionnelle, elle se dit américaine, mieux vue qu’une créole, et préfère se déclarer trop indolente pour réellement prendre une position politique. Ce qu’elle veut surtout, c’est mener la vie qu’elle a toujours voulu avoir, sans se lancer dans des débats socio-politiques. Peu à peu, elle devient une figure incontournable des salons Parisiens, où elle retrouve sa tante Fanny, son amie Amalia de Hohenzollern-Sigmaringen, et où elle côtoie entre autres Mirabeau, Talleyrand, La Fayette, Charlotte Robespierre, sœur de l’Incorruptible, et bien entendu son ancien époux avec qui elle maintient une entente cordiale.
Souvent à court d’argent et vrai panier-percé, Rose sait se créer un réseau d’amis de tous bords prêts à lui venir en aide, et elle-même tente d’aider au mieux ceux qu’elle aime ou apprécie. Dès que la Terreur commence en 1793, Rose préfère quitter Paris et s’installe à Croissy avec ses enfants, en face de la Malmaison, dont le beau manoir lui fait très envie. Voulant éviter de se faire remarquer pour mener une vie aussi paisible que possible, elle fait apprendre à ses enfants un métier et ne participe qu’à des plaisirs simples et non tapageurs. L’appel à l’aide de sa cousine par alliance, fille de Fanny, arrêtée parce que son ex-mari a fui la France, la pousse à retourner à Paris où la guillotine fait rage.
En 1794, alors qu’il faisait partie des grands noms de la Révolution, Alexandre de Beauharnais est arrêté et mis en prison. Par répercussion, la maison de Croissy où vit Rose est perquisitionnée. Bien que rien de contraire aux intérêts de la République n’ait été trouvé, elle est arrêtée et rejoint son ancien époux au couvent des Carmes, devenu une prison. Rose connaît alors des conditions de détention difficiles, elle redoute autant de partir pour la guillotine qu’une récidive des massacres de septembre. En prison, Rose fait la connaissance de Lazare Hoche, ancien commandant en chef de l’armée de la Moselle, et entretient une liaison avec lui, bien qu’il soit marié et plus jeune qu’elle. En juillet 1794, quelques jours seulement avant la chute de Robespierre, Alexandre comparait devant le tribunal révolutionnaire et est exécuté. Rose craint d’être à son tour envoyée à la guillotine mais la chute de la Terreur fait qu’elle est sauvée et libérée le 6 août 1794, grâce à son ami Tallien, l’un des abatteurs de l’Incorruptible.
Veuve et sans ressources, elle se tourne vers plusieurs amis prêts à l’aider financièrement. Grâce à eux, elle s’installe rue de l’Université et se remet bientôt en couple avec Hoche, qui ne délaisse pas pour autant sa femme légitime. Lorsque celui-ci part commander l’armée de Vendée, il propose à Rose d’emmener avec lui Eugène pour le former, ce qu’elle accepte. Elle le sait entre de bonnes mains et espère qu'il deviendra un bon militaire. Rose devient une femme en vogue. Vêtue à la dernière mode (robes quasiment transparentes, coiffures à l’antique), Rose fréquente le salon de son amie Thérèse Tallien où elle rencontre Bernadotte, Sieyès, l’acteur Talma, Juliette Récamier et un certain Bonaparte. Elle participe à la vie mondaine, fait et défait les modes avec ses amies et assiste à de nombreux « bals des victimes », où tous les participants qui ont perdu un proche durant la Terreur viennent avec des coiffures dites « à la victime » (cheveux coupés courts au-dessus de la nuque ou avec un ruban rouge autour du cou). Un humour noir comme un pied-de-nez à la guillotine. Rose renoue aussi avec l’un des instigateurs de la chute de Robespierre : Paul Barras. Bien que personnage de petite vertu et de mauvaise réputation, c’est un grand et bel homme. Elle succombe à son charme et devient sa maîtresse. Cette liaison lui est salutaire, car elle lui fournit assez d’argent pour subsister et mener le train de vie qu’elle aime. Elle place ainsi Hortense à l’Institut National de Saint-Germain, école créée par Madame Campan, l’ancienne gouvernante de Marie-Antoinette, et s’installe rue Chantereine à Paris, où elle meuble son nouvel intérieur avec beaucoup de goût.
Rose fait la connaissance de Bonaparte fin 1795. Plus âgée que lui, ils ne semblent pas avoir de points communs, pourtant ils s'en trouvent : ils viennent tous deux d’une île rattachée à la France peu de temps avant leur naissance et aucun ne se fit réellement à la vie en métropole.
La jeune femme a déjà eu des aventures tandis que Bonaparte est novice en amour. Elle n'est pas dépourvue de charme, elle est en vogue, écoutée, elle a une conversation intéressante. Le Caporal est subjuguée, elle s'amuse avec lui. Il n’a pas la prestance et la beauté de Barras ou de Hoche, mais elle l’apprécie et ils deviennent rapidement amis.
Petit à petit, cette amitié laisse place à une intimité, Napoléon étant déjà très amoureux de Rose. Il lui envoie des lettres passionnées. Lorsqu’il la demande en mariage, elle hésite longtemps : il n’est pas riche et ne peut lui offrir la vie dont elle rêve, le rang de Bonaparte est inférieur au sien et surtout il n’est pas à son goût. Le conseiller de Rose, Raguideau, lui dit même que Bonaparte n’a à lui offrir que sa cape et son épée ! Pourtant, elle finit par accepter. Le mariage a lieu en très petit comité le 9 mars 1796 à l’hôtel de Mondragon, non loin de l’avenue de l’Opéra, après une longue attente de deux heures parce que le marié, pris par la préparation de la campagne d’Italie, n’a pas vu le temps passer. Le couple s’installe ensuite rue Chantereine, mais la nuit de noces reste un désastre : mécontente d’avoir fait le pied de grue le jour de son mariage, Rose a préféré dormir avec son carlin.
Peu avant son mariage, Napoléon décide de renommer sa future épouse Joséphine. Certains historiens avancent comme explication qu’il voulait effacer le passé peu vertueux de Rose. Or elle n’a pas mené de vie débridée malgré ses quelques liaisons post-séparation d’avec son premier mari, son passé n’est donc pas si sulfureux. De plus, lorsqu’il entretenait une liaison avec Désirée Clary, Napoléon l’avait renommée Eugénie. Or Désirée n’avait rien à se reprocher sur le chapitre de la vertu. Ainsi, peut-être était-ce plus une « manie » de Napoléon de renommer les femmes qu’il a aimées. En outre, selon Sigmund Freud, issu d’une famille corse, « le privilège de l’aîné est un principe sacré, observé avec la plus grande révérence… Le frère aîné se pose donc en rival naturel ». Ce qui n’empêche Napoléon d’aimer son aîné, Joseph, et ce qui explique, outre le prénom « Josèphe » que porte Rose, le choix final de Joséphine, sorte de transferts sur sa femme des sentiments qu’il éprouve pour son frère.
La lune de miel est courte, moins de deux jours après la noce, Napoléon quitte sa femme pour la campagne d’Italie. A peine parti, il la couvre de lettres – jusqu’à trois par jour – alternant déclarations enflammées et lourds reproches de n’avoir quasiment aucune réponse, ou bien très courtes. La situation est inversée : elle qui était l’amoureuse transie face à un Alexandre inflexible, c’est aujourd’hui Bonaparte qui joue l’amoureux de roman face à une Joséphine placée sur un piédestal. Pour qu’il reste concentré sur ses objectifs militaires, le Directoire refuse à Bonaparte que sa femme vienne le rejoindre. Elle doit donc rester à Paris, ce qui l'arrange. Reine des mondanités, elle préfère de loin demeurer à la capitale parmi ses amies et auprès de son nouvel amant, Hippolyte Charles, capitaine de hussards. Lorsque, désespéré par l’absence de sa femme, Bonaparte commence à s’impatienter et à vouloir rentrer à Paris, le Directoire pousse Joséphine à le rejoindre en Italie. Joséphine fait le voyage à contrecœur mais prend soin d'emmener avec elle son amant. Les retrouvailles ne durent pas longtemps, vu l’avancée de l’armée autrichienne, Napoléon a peur pour la sécurité de sa femme. Elle s'éloigne puis le retrouve après l'armistice qui met fin à la première campagne d’Italie. A cette occasion, Joséphine rencontre sa belle-famille à Mombello. Ca se passe mal : déjà peu aimée de ses beaux-frères Joseph Bonaparte et Joachim Murat, elle se heurte à l’hostilité de Pauline, la plus jeune sœur de Napoléon, qui la déteste et l’appelle « la vieille », ainsi qu’à celle de sa belle-mère, Letizia, qui la méprise.
A son retour à Paris fin 1797, la jeune femme reprend sa vie mondaine habituelle, avec le gros avantage d’être l’épouse du vainqueur d’Italie. Partout l’aura de son mari rejailli sur elle. Joséphine elle-même commence à voir les qualités de Napoléon, quand elle n’en voyait que les défauts. Le couple part pour la campagne d’Egypte. Comme pendant celle d’Italie, elle n’est pas autorisée à le suivre et s’arrête à la station thermale de Plombières avec deux de ses amies. Suite à la chute d'un balcon où elle se trouvait, elle est bloquée à cause de ses blessures. Elle regrette de ne pouvoir rejoindre son mari en Egypte, d'autant plus que son fils l'informe que Napoléon sait tout de ses infidélités. Lorsqu'en août 1799 son mari rentre de sa campagne, qui est un fiascon elle veut à tout prix le retrouver avant son beau-frère Joseph. Celui-ci veut perdre Joséphine dans l'esprit du Premier Consul pour obtenir leur divorce. Elle quitte Paris en toute hâte, mais les aléas du chemin font qu'elle n'arrive pas à le rejoindre. Quand elle retourne au domicile conjugal, Napoléon a déjà interprété son absence selon les dires de son frère. Réclamant le divorce, on lui avance que vu sa popularité, ce serait synonyme d’instabilité et que ça ruinerait sa réputation. Il renonce donc pour le moment. Ce n’est que lorsque Joséphine, en larmes et après avoir passé toute la nuit devant sa porte, entre chez lui avec ses enfants qu’il finit par céder, mais à la condition qu’elle cesse toute relation extraconjugale, ce qu’elle accepte avec empressement. Joséphine rompt donc avec Hippolyte Charles et se console rapidement.
La volonté de Bonaparte d’accéder aux plus hautes marches du pouvoir devient l’essence qui soude le couple. Pour aider son mari, elle amadoue Barras et Gohier, un de leurs amis, dans l’organisation d’un coup d’Etat. Leur faisant miroiter de hautes places dans le nouveau gouvernement en préparation, ceux-ci se rendent compte de la duperie mais il est trop tard : suite au coup d’Etat du 18 brumaire, Bonaparte devient Premier Consul. Applaudi par la foule qui se lassait du Directoire, Napoléon s’installe aux Tuileries. Dans ce palais hanté par les fantômes de la monarchie et où règnent encore les traces de la Révolution, Joséphine se sent très mal à l’aise et redoute d’occuper la chambre appartenant autrefois à Marie-Antoinette. Devenue consulesse, elle se glisse dans le rôle de l’épouse modèle. On ne la voit que rarement en public, mais elle tient à la perfection son personnage de Première Dame et suit son nouvel emploi du temps à la lettre : réceptions, dîners, bals, lecture et réponses aux lettres de doléances, etc. Dans son couple aussi, la situation a changé. Désormais très éprise de son mari, c’est lui qui s’en éloigne et prend des maîtresses occasionnelles, sans pour autant délaisser son épouse. Joséphine le supporte sans rien dire, et va même jusqu’à accepter de ne plus revoir certaines de ses amies comme Thérèse Tallien, même en cachette, sous peine d’une grosse colère de Bonaparte. Les années du Consulat sont toutefois les plus heureuses, le couple reste équilibré et paisible.
Elle se consacre à la Malmaison, dont elle fait un véritable hameau de paix loin du tumulte des Tuileries. Elle s'y adonne à sa passion pour la botanique. Toutefois, Napoléon estime la demeure trop petite pour son nouveau rang et impose à son épouse de vivre à Saint-Cloud. Dès lors, un système d’étiquette comme sous l’Ancien Régime se met en place. Napoléon adopte de plus en plus l’attitude des rois en usant de cette nouvelle organisation de Cour ou en allant à la chasse. Cette étiquette a pour but d’asseoir son pouvoir et de s’attirer le soutien des royalistes, encore très présents. Joséphine se voit imposer une maison avec Dames du Palais, Dames d’Honneur et Dames d’Atours.
Le grand drame de Joséphine, c’est de ne pouvoir donner d’enfant à son mari. Celui-ci se croit stérile puisque sa femme en a déjà deux de son premier mari, mais rapidement on se rend compte que Joséphine est désormais trop âgée pour en avoir. De plus, il est probable que ce qu’elle a vécu durant la Révolution l’ait traumatisée et ait accéléré son processus de ménopause. Au retour d’une cure à Plombières pour aider à la procréation d’un héritier, elle marie sa fille à Louis Bonaparte, frère de Napoléon. Par ce mariage, Joséphine devient la belle-sœur de sa propre fille ! C’est pour elle un déchirement : Hortense et son mari sont bien mal assortis et la jeune femme est malheureuse en ménage. Mais c’est le seul moyen, pour Napoléon, de lier son sang à celui de Joséphine. L’incapacité de celle-ci à donner un enfant à son mari se fait encore plus ressentir lorsqu’il est nommé Consul à vie en 1802. Pour elle, chaque pas que Napoléon fait vers le haut du pouvoir est un pas de plus qui l’éloigne d’elle.
Joséphine doit aussi affronter les tromperies de son mari. L’une de ses petites maîtresses prend rapidement de l’importance. Marguerite Joséphine Weimer, comédienne dont le nom de scène est Mlle George, est une jeune fleur de 16 ans. Elle envoûte complètement le Consul à vie et les larmes de la consulesse ne parviennent pas à bout de cette idylle. Au contraire, Napoléon les trouve ridicules et impose à sa femme de se taire, lui assurant qu’elle a toujours toute son affection.
Napoléon se proclame Empereur des Français le 18 mai 1804. Se pose alors la question du couronnement de Joséphine ou d’un potentiel divorce, car désormais il doit fonder une dynastie. Le clan Bonaparte, qui déteste prodigieusement la jeune femme, le pousse vers un divorce rapide et un remariage avec une princesse européenne, l’idéal pour asseoir son pouvoir et faire reconnaître sa dynastie. Mais Napoléon hésite. Il veut un héritier – il a déjà adopté ses beaux-enfants, Hortense et Eugène – mais il aime Joséphine. Jalouses de leur belle-sœur qui a un rang au-dessus d’elles, Pauline et Caroline Bonaparte enchaînent les crises auprès de leur frère qui ne veut rien entendre. Finalement, après moult tergiversations, Napoléon maintient son mariage et accepte de couronner sa femme. Impératrice très attentive au bonheur des autres, généreuse et sympathique, elle « gagne les cœurs », comme le dit son mari. Elle convainc même le Pape Pie VII de célébrer un mariage religieux et d’assister à la cérémonie du sacre.
Le 2 décembre 1804, Napoléon se sacre lui-même, puis dépose la couronne sur la tête de Joséphine. Arrivée aux plus hautes marches de l’Etat, elle doit s’habituer à cette nouvelle vie. Le protocole et un emploi du temps serré sont son lot quotidien. Sa journée est prévue à la minute près, et si quelque chose est décalé, l’Empereur peut entrer dans de grandes colères. Elle doit également vivre en public et s’y faire le plus vite possible. Et surtout, sa Maison s’agrandit de plus en plus, jusqu’à dépasser en effectif celle qu’avait Marie-Antoinette. Tout ce faste ne convient guère à la nouvelle Impératrice.
Devenu tout-puissant, Napoléon fait et défait l’Europe, en plaçant ses frères et beaux-frères, mais aussi son beau-fils, Eugène, qu’il nomme vice-roi d’Italie et à qui il fait épouser Augusta de Bavière. Par la nombreuse descendance de ce mariage heureux, le sang de Joséphine coule encore aujourd’hui dans de nombreuses familles royales européennes. Mais cette nouvelle séparation, ajoutée au malheur conjugal d’Hortense, sont un nouveau coup pour Joséphine. Une nouvelle fois, Napoléon lui reproche sa trop grande sensiblerie, et s’éloigne d’elle. En compensation, Joséphine protège les arts et se fait peindre à de nombreuses reprises ; mais elle est aussi très généreuse et vient en aide à beaucoup de monde : tout d’abord sa mère, restée en Martinique, mais aussi ses tantes Rosette et Fanny, sa famille maternelle, sa domesticité, son ancienne rivale Laure de Longpré (maîtresse de son premier mari et cause de la fin de son mariage) et bien d’autres dont la veuve de Collot d’Herbois, un des noms de la Révolution.
Ce qui va sonner le glas du mariage de Joséphine, c’est la naissance de bâtards de son mari, qui se croyait stérile. Deux maîtresses, dont Marie Walewska, lui donnent des fils. Le sujet de l'héritier, et donc d'un divorce, revient sur le tapis. Après plusieurs hésitations, Napoléon annonce à sa femme, fin octobre 1809, qu’il la quitte. Joséphine pousse un grand cri et s’évanouit. Obligée de céder, elle négocie les conditions de son sacrifice : elle garde la Malmaison et peut y vivre, obtient une rente et Napoléon impose qu’elle garde le rang d’Impératrice.
Sa dernière apparition publique a lieu le 14 décembre, lorsqu’elle fait ses adieux à la Cour. Elle part ensuite pour la Malmaison où, quelques jours plus tard, Napoléon vient lui rendre visite, se baladant avec elle dans les jardins du château.
La nouvelle Impératrice est Marie-Louise d'Autriche. Napoléon impose à son ex-femme de quitter la Malmaison, jugée trop proche de Paris, pour le château de Navarre, en Normandie. Obligée de se soumettre, Joséphine s’y installe et meuble les lieux à son goût. Malgré tout, la correspondance entre les deux anciens époux reste très douce. Napoléon a toujours pour Joséphine une tendresse particulière et celle-ci l’aime toujours. Cette relation déplaît fortement à Marie-Louise, très jalouse de celle qui l’a précédée. Au moment de la naissance de l’Aiglon, fils de Marie-Louise et Napoléon, Joséphine doit s’exiler une nouvelle fois à Navarre. L’ancienne souveraine, à force d’insistance, obtient de l’Empereur de rester à Malmaison. Ainsi, elle parvient à venir secrètement aux Tuileries (Marie-Louise n’est pas au courant) afin de voir cet enfant pour qui elle a fait un si gros sacrifice. Le bébé est beau et rose, avec des yeux bleus. Joséphine le prend en affection aussitôt et regrette moins son divorce, puisqu’il a permis cette si heureuse naissance.
Dans sa demeure, Joséphine œuvre considérablement à l’augmentation du patrimoine naturel français. Espèces animales rares peuplent les jardins du domaine, et plantes exotiques font leur apparition en France. Alternant ses séjours à Navarre et à Malmaison, elle voyage également en Suisse et en Italie où elle retrouve son fils, sa belle-fille et ses petits-enfants qu’elle adule. Quant aux fils d’Hortense, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon (futur Napoléon III) qu’elle surnomme Oui-Oui, elle les reçoit à la Malmaison tous les étés et les couvre de jouets et de bonbons. Ils peuvent tout faire chez elle, même sucer les cannes à sucre de la serre de leur grand-mère. Pour ce qui est du quotidien, Joséphine a ordre de maintenir un train de vie impérial avec gens en livrée, escorte lors de sorties et semblant de protocole. Les visites rendues à l’ancienne Impératrice sont fréquentes et même très prisées. Passer une journée avec elle est très « tendance » on y est toujours bien reçu. Même sans sa couronne, elle reste l’une des souveraines préférées des Français.
La campagne de Russie, qui est un échec total, rend Joséphine folle d’inquiétude pour Napoléon et pour Eugène. Malgré un semblant de bonne humeur lors des fêtes données au retour de l’Empereur à Paris, l’ambiance reste tendue. Lorsqu’il repart en campagne, Joséphine est de nouveau inquiète, d’autant que toute l’Europe se ligue contre la France, mais elle est très fière de voir qu’Eugène et son épouse Augusta – pourtant fille d’un ennemi de la France – restent fidèles à l’Empereur. Les inquiétudes de Joséphine ne sont pas sans fondement. La nouvelle campagne est une catastrophe. Napoléon doit capituler et Marie-Louise quitte Paris avec son fils pour l’Autriche. En apprenant la nouvelle, Joséphine s’enfuit à Navarre avec ses plus belles parures cousues dans la doublure de son manteau. Mais une lettre du Tsar Alexandre Ier la pousse à retourner à la Malmaison où Hortense la rejoint avec ses fils. Charmeuse et fine diplomate, elle s’en fait un allier et adoucit ainsi légèrement le sort de Napoléon. Le futur Léopold Ier de Belgique vient même en aide à Joséphine et Hortense, les assurant de tout son soutien, d’autant que le sort de Napoléon est fixé : il est exilé sur l’île d’Elbe. Joséphine est alors prise de gros accès de tristesse et redoute pour l’avenir de ses enfants et petits-enfants.
Le 14 mai 1814, elle accompagne Hortense à Saint-Leu où elle reçoit le Tsar. Lors de cette journée, elle prend froid mais ne s’en alarme pas. Elle continue ses rencontres diplomatiques et insiste même pour ouvrir un bal avec le Tsar une semaine après. Mais ces sorties aggravent son mal. Le 26 mai, elle doit garder le lit et des plaques rouges commencent à recouvrir ses bras et sa poitrine. Le lendemain, sa langue a gonflé et on suggère des traitements inefficaces. Hortense veille sa mère autant qu’elle peut, lui amène ses petits-fils et Eugène la visite également, mais ils se rendent compte que c’est trop tard. Après deux jours à voir son état de santé se dégrader, Joséphine s’éteint le 29 mai 1814 à la Malmaison. Son corps est exposé dans son château et une immense foule vient lui rendre un dernier hommage. Le 2 juin, le cercueil est refermé et porté à l’église Saint-Pierre-Saint-Paul de Rueil, juste à côté de la Malmaison.