Madame Lucifer
Le 9 février 1677, Madame de Montespan, favorite de Louis XIV, met au monde son sixième bâtard royal : une petite fille que l’on prénomme Françoise-Marie.
L’enfant naît au château de Maintenon, propriété de Mme de Maintenon, veuve Scarron, qui a élevé ses aînés. Cependant, Françoise-Marie est la fille de l’amour et du parjure, et la gouvernante de ses frères et sœurs refuse catégoriquement de l’élever. En effet, en 1776, afin de pouvoir faire ses Pâques, Louis XIV doit se séparer définitivement de Mme de Montespan, avoir une vie enfin rangée et sans scandale. Il légitime la dernière-née de ses amours adultères, Mlle de Tours, et l’esprit ainsi tranquille, il peut partir pour la guerre. Mais son amour pour sa favorite étant plus fort, à son retour du combat, alors qu’il ne devait lui faire qu’une visite de courtoisie entre « voisins » (elle était retirée à Clagny, au bout du parc de Versailles), l’entrevue tourne à la romance et la journée se termine au lit : ainsi est conçue Françoise-Marie. C’est donc pour cela que Mme de Maintenon refuse de s’occuper de la petite fille, qui restera à Maintenon quelques temps avant d’aller vivre dans la maison de la rue de Vaugirard, qui avait abrité ses aînés non légitimés plusieurs années auparavant. Elle sera rapidement rejointe par un dernier bâtard, Louis-Alexandre, et les deux enfants seront élevés par l’épouse de l’intendant Le Tellier dans le plus grand secret quand les plus âgés, eux, vivent à la Cour en tant que Princes et Princesses. Mais le Roi refuse pour le moment de légitimer les deux derniers : il commence à se lasser de sa favorite et a déjà légitimé six bâtards.
Avec l’affaire des poisons, la Marquise de Montespan voit son étoile pâlir et est accusée d’y avoir grandement participé. Son nom est sur toutes les bouches, mais Louis XIV refuse de croire que celle qu’il a aimée pendant douze ans et qui lui a donné sept enfants a pu s’adonner à de tels crimes. Elle est pieuse et craint Dieu, a une haute estime de son rang et de sa naissance, et malgré ses éclats elle n’a rien d’une criminelle. Depuis le début de 1781, les deux derniers bâtards sont installés à la Cour sur demande de Louis XIV. Afin de prouver toute l’estime qu’il a pour Mme de Montespan, le 22 novembre il signe les patentes de légitimation de Françoise-Marie et de son cadet : désormais elle sera Mademoiselle de Blois. Françoise-Marie est alors exposée à la Cour mais si son aînée, Mlle de Nantes, est jolie, elle à l’inverse l’est beaucoup moins. En 1685, Mlle de Nantes, la sœur de Françoise-Marie, épouse Louis III de Condé. Pour l’occasion, la Princesse est évidemment présente, et porte la longue traîne de son aînée. Du haut de ses huit ans, elle semble plus calme que Mlle de Nantes et promet d’être moins tapageuse, mais elle n’en est pas plus jolie que quatre ans auparavant, lorsqu’elle fut présentée à la Cour. Pour Louis XIV qu’importe : il a bien marié ses deux premières bâtardes, il mariera encore mieux la dernière.
Françoise-Marie est élevée par Mme de Montespan dont la faveur a cessé, et elle vit à la Cour ou à Clagny avec son cadet. Malgré la présence aimante de sa mère, elle reçoit comme ses aînés une éducation déplorable qu’elle transmettra à sa progéniture. Son éducation consistant à paraître à la Cour et tenir son rang de Princesse, elle y répondra, mais pour les mœurs et la culture, c’est une autre affaire. Cependant, en 1691, Mme de Maintenon, devenue l’épouse morganatique de Louis XIV, veut se défaire définitivement de son ancienne rivale. Pour cela, elle demande au Roi de confier l’éducation de Françoise-Marie à l’une de ses plus anciennes amies, Mme de Montchevreuil, ce que le Roi accepte. Mme de Montespan n’a, depuis la mort de la Reine, aucune fonction à la Cour : seule l’éducation de Françoise-Marie et de son cadet l’y retiennent encore. Louis-Alexandre étant passé aux mains des hommes et ayant fait ses premiers faits d’armes, la Marquise n’a plus rien à dire le concernant. Il ne lui reste que Françoise-Marie, mais une fois sa fille confiée à Mme de Montchevreuil, Mme de Montespan fait bien entendre au Roi ses quatre vérités puis quitte la Cour définitivement, après pertes et fracas. Néanmoins, son départ ne l’éloigne pas de ses enfants et elle continue de les voir régulièrement.
Dès la même année, des rumeurs de mariage circulent. La première bâtarde du Roi a épousé un Prince de Conti, la deuxième un Prince de Condé, cette fois Louis XIV veut frapper plus fort : Françoise-Marie est destinée au Duc de Chartres, fils de Monsieur, neveu du Roi et cousin de l’intéressée. Bref une fille légitimée par Prince du sang, et de préférence en y allant crescendo. Ce mariage satisfait évidemment Françoise-Marie qui ainsi sera la seconde femme de la Cour après Madame. En outre, lorsqu’elle sera Duchesse d’Orléans à la mort de Monsieur, elle aura le pas sur toutes les dames de la Cour, même sur ses sœurs. Cependant Madame ne l’entend pas de cette oreille, d’autant que ni elle ni son époux n’apprécient les bâtards légitimés du Roi. La Palatine disait de sa belle-fille qu’elle « ressemblait à un cul comme deux gouttes d’eau ». L’affaire fait grand bruit. Louis XIV met son neveu dans la confidence et le Duc de Chartres, espérant ainsi gagner les faveurs du Roi qui le « boude » injustement au profit de ses fils (légitime et légitimés), accepte. Monsieur fait de même, obtenant ainsi des avantages pour le Chevalier de Lorraine et son frère. Les Ducs d’Orléans et de Chartres ayant capitulé, Madame ne peut y échapper et accepte aussi, à contrecœur. Quant à Françoise-Marie, elle ne songe qu’au profit qu’elle tirera de ce mariage, et lorsqu’on lui rapporte que son fiancé tourne autour de sa sœur, la Duchesse de Bourbon, elle répond : « Peut me chaut. Je ne me soucie point qu’il m’aime, je me soucie qu’il m’épouse ».
Ainsi, le 18 février 1692, Françoise-Marie épouse Philippe, duc de Chartres. Ils ont huit enfants :
une fille (1693-1694), Mademoiselle de Valois ;
Marie-Louise-Élisabeth (1695-1719), « Mademoiselle », Duchesse de Berry ;
Louise-Adélaïde (1698-1743), Mademoiselle de Chartres, Abbesse de Chelles ;
Charlotte-Aglaé (1700-1761), Mademoiselle de Valois, Duchesse de Modène ;
Louis-Philippe (1703-1750), Duc de Chartres puis Duc d’Orléans ;
Louise-Élisabeth (1709-1750), Mademoiselle de Montpensier, Reine d’Espagne ;
Philippine-Élisabeth (1714-1734), Mademoiselle de Beaujolais, épouse de l’Infant d’Espagne Don Carlos ;
Louise-Diane (1716-1736), Mademoiselle de Chartres, Princesse de Conti.
Le couple ne fut ni uni, ni soudé, mais l’entente était correcte : tel était leur contrat. Ils ne s’aimaient pas mais ne s’étaient pas épousés pour ça : Françoise-Marie tenait à son rang et ne cherchait pas à plaire à son mari, ni à ce qu’il lui plaise. Voici ce qu’écrit la Princesse au lendemain de son mariage : « Dans le parfait contentement où je suis, vous pouvez croire avec raison que je n’ai plus rien à désirer ». Quant à Chartres, il passe son temps libre non usé à la guerre auprès de ses maîtresses, ce dont son épouse se plaint à son père.
Mlle de Blois en Héra
Françoise-Marie a hérité de « l’esprit des Mortemart » transmis par sa mère, a un peu de charme et de la grâce, mais elle n’est pas belle : elle a un côté plus large que l’autre, ses sourcils sont manquants et recouverts de plaques rouges, des grosses joues et une nonchalance qui se retrouve jusqu’à sa voix : elle parle lentement, comme si elle avait des cotons dans les joues. Fière de sa naissance quoi que déçue d’être bâtarde, elle use de son statut de Princesse légitimée. Souvent en rivalité avec sa sœur la Duchesse de Bourbon, elles sont pourtant proches lorsqu’il s’agit de boire et manger à outrance à la table de leur père, pour fumer en cachette et pour lancer des piques aux autres, dont leur demi-sœur la Princesse de Conti. En outre, Françoise-Marie est une femme égoïste et froide : son seul bien l’intéresse, le reste ne l’inspire pas. Elle est incapable d’aimer et fainéante. Son mari la surnomme rapidement « Madame Lucifer »… Elle passe ses journées avachie sur son canapé à discuter avec les femmes de son cercle, et ne s’occupe nullement de ses enfants, dont elle se moque. Son seul éclat, elle le fit à la naissance de sa dernière fille, Louise-Diane, en 1716. Voyant qu’encore une fois il s’agissait d’une fille et non d’un fils longtemps attendu, elle se met à pleurer. Pour ce qui est de l’éducation des enfants du couple, seul le fils unique de Françoise-Marie frôle la bigoterie et est bien éduqué. Mais les filles sont totalement laissées de côté. La Duchesse espère s’en débarrasser en les faisant entrer en religion, mais une seule se sentit l’âme d’une nonne. Pour les autres, la femme qui avait éduqué la fille de Madame (et donc la belle-sœur de la Duchesse de Chartes) ne connait aucun succès auprès des filles de Françoise-Marie. Et celle-ci s’en moque éperdument, elle incite sa marmaille à en faire de même. Mieux, les filles de la Duchesse n’aiment pas leur mère. Comment le leur reprocher ? La froideur que Françoise-Marie ressent à leur égard se retourne contre elle : elle n’a aucune influence sur sa progéniture qui n’hésite pas à lui renvoyer sa bâtardise à la figure. Ironie de l’histoire lorsqu’on sait qu’elle a longtemps reproché à Mme de Montespan d’être née bâtarde !
La rivalité avec sa sœur aînée s’installe dès ses fiançailles avec le Duc de Chartres : future première dame du royaume, elle est deux fois plus dotée que ses sœurs et a eu le meilleur mari, c’est-à-dire pas un homme violent comme celui de la Duchesse de Bourbon, et plus viril comparé à celui de la Princesse de Conti. En outre, l’écart de rang entre les sœurs veut que la Duchesse de Bourbon nomme sa sœur « Madame » lorsqu’elle lui parle, mais se refusant, elle ne la nomme que « Mignonne », ou pire, elle n’en parle même pas et l’ignore. Autant de « gamineries » qui opposent les sœurs. Plus tard, la rivalité devint aigreur et tout ce qui pouvait déranger l’une plaisait à l’autre.
A gauche, Mlle de Bois, Duchesse d'Orléans, à droite sa sœur, Mlle de Nantes, Duchesse de Bourbon
En 1701, Françoise-Marie perd sans chagrin son beau-père, Monsieur, mort d’une crise d’apoplexie. Elle devient ainsi Duchesse d’Orléans et gagne une place importante à la Cour : elle est plus riche qu’auparavant, le Roi la gâte ainsi que son mari, sa belle-mère et son mari doivent se soumettre au Roi et rendre à Françoise-Marie les honneurs dus à sa naissance. Surtout, elle domine ainsi sa sœur la Duchesse de Bourbon, qui entonne une chansonnette de son cru sur sa cadette. Celle-ci ne le lui pardonnera pas et ne lui reparlera que peu. En 1707, Mme de Montespan meurt aux bains de Bourbon-L’Archambault. N’étant pas officiellement sa fille, Françoise-Marie ne peut prendre le deuil. Peinée mais pas autant que sa sœur aînée ou que son cadet, elle pleure malgré tout sa mère et se rapproche pour l’occasion de la Duchesse de Bourbon. La situation ne dure pas et la rivalité entre sœurs va continuer avec les cabales qui s’opposent à la Cour. Tandis que la Duchesse de Bourbon règne sur l’esprit du Dauphin à Meudon dans son « Parvulo », Françoise-Marie, sans vraiment prendre parti, penche plutôt vers le côté du Duc de Bourgogne et de sa femme. En 1710, Louis XIV veut marier son troisième petit-fils, le Duc de Berry. Or la Duchesse de Bourbon souhaite, en passant par le Dauphin, lui faire épouser sa fille Louise-Elisabeth. Mais ce mariage desservant ses intérêts, Mme de Maintenon, qui pense à son avenir et penche pour le côté Bourgogne, manigance pour le mariage entre Berry et une fille de Françoise-Marie : Marie-Louise-Elisabeth. Opposée à la Duchesse de Bourbon, l’épouse morganatique du Roi s’allierait en prime sa cadette. Louis XIV accepte à la plus grande fureur de Madame la Duchesse et à la plus grande fierté de Françoise-Marie et de Madame. En 1712, quand meurt le couple Bourgogne, des rumeurs que l’époux de Françoise-Marie a empoisonné la branche Bourgogne au profit de la branche Berry (sa fille est la Duchesse de Berry) circulent. Louis XIV ne goûte que peu ces rumeurs et regarde de plus en plus mal son gendre. Loyale, Françoise-Marie, soutient son époux contre son père et Mme de Maintenon.
En 1715, Louis XIV décède. Françoise-Marie pleure son père pour la forme, mais comme son aînée elle le craignait plus qu’autre chose. Dans son testament, le Grand Roi n’accorde à son gendre et neveu qu’une régence de parade, seuls le Duc du Maine et le Comte de Toulouse, les frères de Françoise-Marie, ont un rôle politique à jouer. Philippe d’Orléans parvient à faire casser le testament et récupère les pleins pouvoirs de la Régence : Françoise-Marie est la première dame de France. Elle se moque totalement de la débauche de son mari et ne s’en offusque pas. Toujours en entente cordiale dans leur couple, il continue de la visiter la nuit et s’enquiert de sa santé ce qui lui suffit. Etre cocue ne la dérange plus le moins du monde.
En 1719, Françoise-Marie rachète le château de Bagnolet à François Le Juge. Ce petit château devint rapidement son endroit favori. Elle y fait quelques améliorations comme l’ajout de deux ailes, la réorganisation des jardins et l’ouverture d’une grande allée, l’« avenue de Madame », qui lui permet d’accéder à son domaine sans passer par Paris. La même année, Françoise-Marie perd sa fille, la Duchesse de Berry. Loin de l’attrister, cette mort au contraire la soulage. Les scandales que sa fille provoquait (on l’accusait de relations incestueuses avec son père !) et la haine qu’elle manifestait à l’égard de sa mère étaient devenus intolérables pour la Duchesse d’Orléans. Elle gagne un brin de fierté lorsque ses filles, Mlles de Montpensier et de Beaujolais, épousent respectivement Louis Ier et l’Infant don Carlos d’Espagne. En 1723, Françoise-Marie est la belle-mère du Roi d’Espagne ! La même année, elle devient veuve. Son époux, le Régent, meurt d’apoplexie dans les bras de sa dernière maîtresse. Cette mort n’émeut que peu la Duchesse qui n’a jamais aimé son mari, mais qu’elle respectait. Elle se retrouve donc Duchesse douairière d’Orléans, vieille, fanée, n’ayant jamais été belle, et sans grand rôle à jouer à la Cour. Dès lors et jusqu’à sa mort, elle mène une vie très paisible, la plupart du temps chez elle à Bagnolet, à Saint-Cloud ou dans son appartement de Versailles, où Louis XV, qui l’apprécie, lui rend de nombreuses visites. Elle y reste entourée de ses dames d’honneur, toujours les mêmes et qui lui vouent une admiration sans bornes. Elle meurt à Paris le 1er février 1749 et est inhumée à l’Eglise de la Madeleine de Tresnel.