La longue et pénible guerre venait tout juste de baisser les armes. Débarrassé des bombes meurtrières, le ciel avait renoué avec la sérénité et la paix tant espérée avait fait une entrée très appréciée. Donc cette année, pour célébrer Noël, toute la famille pourrait, en sécurité, délaisser la capitale pour se rendre dans un petit village des Ardennes belges, là où vivaient deux des sœurs de mon père. Mes tantes Rita et Renée étaient célibataires. Parlant d’elles, certains disaient qu’elles n’avaient toujours pas trouvé chaussures à leurs pieds. L’enfant, que j’étais alors, estimait que les adultes tenaient, parfois, un discours fort bizarre. Car bien évidemment, toutes deux possédaient des pieds chaussés. Je m’en souviens très bien car leurs chaussures luisantes comme des miroirs avaient l’étrange propriété de faire soupirer les lattes des planchers cirés. Mes chères tantines habitaient une spacieuse villa qui se prélassait au sein d’un jardin aux allures sympathiquement désordonnées. Cette magnifique demeure avait été baptisée du nom de Riant Abri. En cette année d’après guerre, nul doute, que cet abri rieur accueillerait les rires heureux de retrouvailles affectueuses.
Le matin du 24 décembre fut la date fixée pour le voyage. Mes parents ne possédant pas d’engin motorisé, nous devions nous rendre à la gare afin d’y prendre un train. Tout comme mes trois sœurs ainées, j’avais le cœur battant au rythme de ma hâte. Si l’expédition fut longue, je n’en eus pas conscience tellement elle m’apporta le sentiment merveilleux de découvrir le monde.
Vibrantes de joies impatientes, les deux tantines nous accueillirent avec des exclamations enthousiastes et de fougueuses embrassades car la nature les avait dotées d’un tempérament d’une chaleureuse exubérance.
Rita, veux-tu t’occuper de Simonne et d’André, s’empressa de dire Tantine Renée. Moi, je me charge des petites. Mon petit doigt me confie qu’elles ont hâte de découvrir le sapin et la crèche. Allez, mes chéries, venez vite au salon. D’un geste vif, elle s’empara de la première menotte à sa portée. Ce fut la mienne. Devant le spectacle qui s’offrait, le quatuor resta totalement muet. Le gigantesque sapin croulait sous un monceau de décorations et un superbe ange en couronnait le sommet. Les murs étaient tapissés de superbes guirlandes d’un vert tendre. Quant au lustre, à chacune de ses branches pendaient des boules, des flocons, des étoiles et un variété de petits personnages colorés. Cependant, et il n’y avait là rien pour nous étonner, on ne pouvait relever aucun trace de cadeaux emballés. C’est que le vieil ami des enfants sages, le grand Saint Nicolas était venu nous gâter dès le début du mois de décembre.
Sous la protection du majestueux sapin, se trouvait une imposante crèche couronnée d’une étoile illuminée. Elle était habitée par une sainte vierge et un saint Joseph, tous deux agenouillés devant un petit berceau en bois garni de quelques brindilles de paille. Mais, étonnamment, il était vide, aucun bébé n’y sommeillait. Dans le fond, tout à côté d’un bœuf joufflu se tenait un âne plutôt maigrelet. Plusieurs bergers et leurs moutons complétaient l’œuvre offerte à nos yeux pâmés d’admiration.
Renée, les enfants, venez, il est l’heure de manger, le souper est prêt, cria la tantine Rita depuis la cuisine, d’où s’évadait un parfum chatouillant agréablement les narines. Rita était, sans contexte, un fin cordon bleu car ce repas fut délicieux et animé. Il y avait tant de choses à se raconter. Mais, l’heure d’aller me coucher arriva bien vite. Mes parents estimaient que j’étais trop petite pour veiller. Je suivis, sans protestations, ma sœur ainée qui était chargée d’aller me border. Cependant, j’avais reçu la promesse que l’on me réveillerait quand serait venu le temps de se rendre à la messe de minuit.
Bien que le décor ne me fut pas familier, je m’endormis aussi facilement que je me réveillai quelques heures plus tard. Le grand moment était arrivé. On m’habilla à la hâte, prenant soin de me vêtir d’une paire de guêtres pour tenir au chaud mes jambettes. Quand tout le monde fut prêt, c’est bras dessus bras dessous, que tous ensemble nous prîmes, à pied, le chemin menant à la petite église du village. Pour cette nuit solennelle, elle avait revêtu sa parure destinée aux grandes festivités. Éblouie, par tout ce que je découvrais comme par tout ce qui se déroulait autour de moi, je fus d’une sagesse remarquable. Les vitraux, tels de magnifiques livres d’images me chuchotaient de fascinantes histoires. La musique, les chants, les belles robes brodées d’or des officiants, le parfum pénétrant des bougies mêlé à celui de l’encens, tout concordait à la magie du moment. Mais, je pense que ce qui me fascinait plus que tout, c’était tous ces petits garçons qui semblaient jouer un rôle fort important. Pourtant, ils n’étaient encore que des enfants car il me semblait avoir plus ou moins l’âge de mes sœurs. L’avouerais-je, je crois bien que je les enviais secrètement.
Dès que la cérémonie fut terminée, sans empressement, l’assistance sortit de l’église et se retrouva sur le parvis. Les tantines échangèrent de nombreuses et amicales poignées de mains accompagnées de souhaits pour un noël des plus heureux. Puis, vint le moment de se séparer car il se faisait tard et le vent se faisait plus mordant.
De retour au Riant Abri, le petit Jésus étant né, il convenait de le porter au salon rejoindre ses parents, les bergers, le bœuf, l’âne et bien sûr les moutons. Vu que le nombre de mes années était le plus proche de l’âge du nouveau-né, je fus chargée de cette précieuse mission. C’était à moi, la benjamine, que revint l’honneur de confier le divin bébé à sa maman. Sous les yeux de la famille attentive, je reçus des mains de tantine Rita le précieux petit Jésus de plâtre. Tremblant un peu de peur de le laisser tomber, j’allais le poser tout doucement sur les brins de paille avec au cœur un bonheur qui avait saveur de fierté.
C’est un fait établi, les émotions creusent l’appétit. La cuisine sentait bon le chocolat chaud. Pour satisfaire les gourmandises, sur chaque assiette, se prélassait un appétissant cougnou, sorte de brioche aux raisins ayant la forme d’un bébé emmailloté. Il faut savoir que le ventre doré d’un authentique cougnou que certains se plaisent à nommer cougnolle, doit obligatoirement accueillir un petit Jésus en sucre rose. Le moment était venu de se mettre à table afin d’assouvir le petit creux que chacun ressentait. Je décidais de commencer par mordre dans la pâte briochée, lui imposant une petite et rapide baignade dans une tasse que tantine Renée, avait eu la bonne idée de remplir d’une mousse onctueuse chocolatée. Très rapidement, au centre de l’assiette, le petit Jésus ne fut plus entouré que de quelques miettes. Grandement apprécié, le cougnou avait disparu, et il était clair qu’un sort identique s’appliquerait à la friandise en forme de nouveau-né. Avec lenteur, pour faire durer le plaisir éprouvé, je me mis à sucer puis à croquer les pieds sucrés. Ensuite, ce fut le corps dodus et rosé, pour se terminer par la tête du bébé. Si cette façon de communier était inusitée, à mes yeux comme à mon palais, elle présentait l’avantage de se montrer bien agréable.
Mais, vous le savez comme moi, quand un véritable bonheur loge dans les cœurs, on ne voit pas passer les heures. La journée de Noël allait bientôt pointer son nez. Pour les adultes comme pour les enfants, il était plus que temps d’aller retrouver couette et oreiller. Avant de se séparer, on s’offrit encore des bouquets de souhaits pour un très heureux noël. Ensuite, fusèrent des dormez bien, des faites de beaux rêves, des à demain matin. On entendit encore quelques souffles légers de baisers échangés, puis en tendre complice de cette nuit remplie de féérie, le chaleureux et sympathique Riant Abri doucement s’assoupit.
Marybé décembre 2008