Karina a horreur des sonneries et plus spécialement celle qui lui ordonne de s’extirper du lit. C’est pourquoi, chaque soir, elle accomplit scrupuleusement le même rituel qui consiste en une vérification minutieuse de son radio-réveil, qui l’assure que l’accueil au nouveau jour se fera sous ambiance musicale. Voilà qu’aujourd’hui, en ce matin de septembre, c’est Aznavour, un de ses chanteurs préférés, qui accompagne ses premiers pas dans la journée nouvelle. «Hier encore j’avais 20 ans», fredonne, de sa voix envoûtante, le beau Charles. Tiens, tiens, se dit Karina, moi aussi, il me semble qu’hier encore j’avais 20 ans et aujourd’hui voilà que j’en ai un peu plus que trois fois plus.
Tout en sortant un peton de dessous la couette, sans trop d’enthousiasme, tout à coup elle se ravise et s’interpelle: non ma fille, mais qu’est-ce qui te prend! Qu’est-ce donc que ce petit pincement que, soudain tu ressens ? Si tu n’as plus 20 ans, ce ne sont pas les flammes des 61 bougies qui feront un brasier de ta vie, la réduisant en cendre et les éparpillant au vent. Voyons, tu as encore le temps et une manne de projets qui fusent dans ta tête. Oui, cette tête où il arrive encore que s’agitent quelques idées indignes pour une mère-grand, une tête, qui au passage du temps, s’est vue peu à peu couronnée de nombreux fils d’argent. Ce qui compte, ma fille, c’est qu’aujourd’hui tu connais et tu sais plus de choses que tu n’en savais hier et obligatoirement moins que tu en sauras demain, tout cela est sûr, certain et évident.
À cette pensée, Karina sourit, car, ado, elle usait toujours de ces trois derniers mots «sûr, certain et évident» pour ponctuer et renforcer ses affirmations. Il lui semblait alors, qu’elle n’offrait aucune chance à son interlocuteur, que ce dernier n’avait pas d’autre choix que de s’incliner devant son raisonnement. Il était reconnu qu’ado le caractère de Karina savait, à l’occasion, se montrer quelque peu intransigeant.
Karina, ma belle, surtout pas de regrets d’un hier qui n’est plus. Marcher à reculons n’est pas la bonne manière. Garde tes yeux ouverts t’obligeant à chaque jour à leur offrir à la vue quelque chose d’harmonieux. Garde l’esprit curieux et surtout conserve précieusement dans le coffret où loge ta mémoire que, de chaque instant, il te faut profiter, il te faut le choyer, il te faut l’aimer, il te faut le savourer oui le savourer comme si, il devait être le tout dernier…