Tout en sifflotant une rengaine totalement démodée, le ventre garni d'un énorme tablier et tenant dans la main une cuiller en bois, Karina touille le fond de la marmite. De beaux morceaux de bœuf s'y prélassent baignant dans une chaude mare d'huile. Ils sont paresseusement couchés sur un lit d'oignons et de carottes et prennent avec plaisir un beau teint basané. Karina affectionne cette recette qui présente la grande qualité d'être facile à faire et d'un goût agréable. Aussitôt que chaque morceau est bronzé sur ses quatre côtés, il suffit de les saupoudrer d'un nuage de farine. Ensuite, une averse de bouillon corsé envahit la marmite et noie chaque morceau. Ces derniers se doivent de rester planquer sous le liquide. Ils ne peuvent surnager, car dans un tel cas, le ragoût perdrait sa tendreté. Quelques pincées de sel, quelques jets de poivre et pour compléter le tout, un léger soupçon d'épices exotiques. Cela semble parfait. Mais aujourd'hui, triste jour de pluie, Karina pense qu'il y aurait lieu de mettre à cette recette un peu de fantaisie. Un ajout de tomates donnerait à cette tambouille une bien meilleure mine, se dit-elle.
Aussitôt pensé, aussi tôt fait. Fouillant dans le placard où sommeillent des boîtes de légumes, de fruits et sacs de pâtes, elle saisit une boîte, qu'elle ouvre prestement ; 5 grosses tomates juteuses glissent dans le bouillon avec un bruit de superbe plongeon. La boîte ainsi vidée aurait certainement, il y a peu, pris la route de la poubelle. Mais depuis quelque temps, les choses ont changé. Karina a décidé qu'elle se devait de faire un effort personnel afin de protéger l'environnement. À ce qu'on dit, ce dernier lance des signes désespérés et il convient que chacun en prenne conscience. Donc dorénavant, le lieu de repos des boîtes et des contenants, donc de la boîte de tomates, sera l'imposant récipient de plastique portant le sceau célèbre et qui a trouvé refuge dans le placard situé près de la porte d'entrée, où font le pied de grue les brosses, les vadrouilles ainsi que les souliers.
Il faut recycler, c'est impératif, rien ne sert de se fermer les yeux. La vie sur la planète en dépend. Pas un jour ne se passe, sans que le mot «recycler» ne vienne tinter à l'oreille. Recycler l'air, les pneus, les vêtements, le papier, le verre. Recycler est devenu un mot fort à la mode, pour les choses et même pour les humains. Il est de très bon ton, à ceux qui vous demandent comment vous allez, de répondre d'un ton assuré : «Merci je vais très bien, et d'ajouter, figurez-vous que d'ici quelque temps je retourne aux études, je vais me recycler». Aussitôt, vous voyez une lueur d'intérêt et d'approbation monter dans les yeux de l'interlocuteur. C'est ainsi, qu'après y avoir réfléchi, juste quelques heures, Karina s'était dit qu'elle suivrait le courant et irait se chercher un petit complément qui viendrait s'ajouter à tout ce qu'elle connaît.Dans le champ de ses activités et de ses intérêts, un petit recyclage au cœur de l'espace informatique saurait sûrement lui plaire et, à n'en point douter, lui serait des plus bénéfiques.
Voilà que soudainement elle se met à penser aux documents qui lui furent remis pour signifier qu'elle était belle et bien acceptée à l'Institut Infosuper. C'est vrai où sont ces documents? Où les ai-je mis se dit-elle ? Sur-le-champ, elle se met à fouiller autour d'elle. C'est alors qu'elle se rappelle; pour être tout à fait sûre de les retrouver, elle les a soigneusement placés dans la petite serviette de cuir qu'elle s'était achetée pour se féliciter de son initiative. Un retour à la vie étudiante exige un équipement qui soit à la hauteur et digne de l'entreprise. Mais où ai-je mis cette fameuse serviette se dit-elle ? Un coup d'œil dans la chambre, un autre dans le salon, toujours rien. Elle ne peut quand même pas s'être volatilisée. Peut-être l'ai-je laissée dans le placard, auprès de mes souliers. Pressée de vérifier, elle se dirige vers le placard et pousse un hourra. La serviette est bien là, coincée entre le mur et le fameux contenant servant au recyclage. Elle l'ouvre, question de vérifier, si les papiers n'ont pas pris la poudre d'escampette. Non heureusement ils sont toujours là. Elle prend le feuillet. Tiens! il est de couleur verte. Il mentionne le programme du cours. Elle lit la date et se rend compte que c'est déjà lundi prochain que débute la session. C'est vrai, se dit-elle, c'est dans trois jours que débute l'expérience. À cette pensée, soudain une petite crampe. Saurais-je m'adapter ? Avec qui vais-je me retrouver ? Je serai sûrement la plus vieille. Voyons, combien d'années se sont écoulées depuis que j'ai quitté l'école ? Ah ! oui, je me souviens, j'avais vingt ans tout juste quand le cœur léger j'ai quitté l'école Notre-Dame. Donc si je compte bien, en partant de la cinquantaine que je viens de coiffer, je soustrais vingt, cela donne un total de trente. Trente années exactement ont passé. Cela fait tout un bail. Le résultat obtenu, suite à ce calcul, tout à coup, vient de lui faire prendre conscience du côté un peu fou de ce qu'elle a décidé d'entreprendre. Mais peu de temps après, quelques secondes à peine, elle s'en veut d'avoir eu une pareille pensée. Folle expérience, point du tout, il n'y a rien de fou à vouloir apprendre. Et pourquoi ne serait-on pas capable d'apprendre à tout âge ? C'est lorsqu'on arrête d'avoir l'esprit curieux qu'on se ratatine et meurt à petit feu, se dit Karina.
Elle a pour la vie un goût très prononcé. Sa tête fourmille toujours de projets et d'idées. Parfois même, certains de ses amis lui reprochent de n'être pas, à son âge, plus raisonnable. À son âge, plus raisonnable ! La consonance de ces mots là ne lui sied pas du tout. Karina n'aime pas entendre l'écho de la raison et préfère de beaucoup mettre au menu de sa vie des graines de fantaisie et des élans de cœur. Elle se dit souvent, que le jour où elle sera devenue raisonnable, elle sera tout juste bonne à mettre au rancart. Elle connaît un certain nombre de personnes tellement raisonnables que lorsqu'on les rencontre, si on le pouvait, on tournerait la tête. Ils jouissent pourtant d'une excellente santé mais n'ont plus de projets, plus de rêves. Ils ont sur leur vie, déjà tourné la page. Leurs yeux restent constamment fixés sur leurs souvenirs. Ils se lamentent en regrettant le temps heureux de leur jeunesse aujourd'hui disparue. Ils réclament sur tout, ne s'intéressent à rien. Pour parvenir à leur faire jaillir juste un petit éclat de rire ou pour arriver à leur décrocher ne fusse qu'un sourire, il faut déployer une telle énergie que cela tient du véritable exploit. Encore en vie peut-être, mais déjà des momies, se dit Karina. Que dieu me garde de ce fléau terrible, pense-t-elle en souriant à cette idée qui lui semble tellement farfelue.
Soudain, une légère odeur vient la frôler et passe sous son nez. On dirait quelque chose qui brûle Le boeuf, je l'ai complètement oublié se dit-elle. Oui, mais comment se fait-il que tout le bouillon se soit si vite évaporé ? C'est alors qu'elle aperçoit le couvercle qui traîne sur le coin du comptoir. Elle avait oublié de placer le chapeau sur la marmite et de surcroît avait omis de baisser l'intensité du feu. Cela explique tout. Sans couvercle il est évident que le bouillon s'est fait un plaisir de se disperser dans les airs. C'est le mot recycler qui est le responsable. Adieu pour le souper, je mangerai un sandwich ou encore une petite salade. Tout compte fait c'est moins lourd que du boeuf et bien meilleur pour la santé, se dit Karina qui est dotée d'un caractère pas compliqué pour deux sous et qui trouve vite un remède à tout.
Mais que faire du gâchis ? Il faut le recycler. Y jetant un coup d'un œil, Karina se rend compte que son état n'est pas si lamentable. S'il n'est plus bon pour moi, j'irai le porter à Julia. Julia c'est la voisine du bas, qui a un chien gourmand comme ça ne ce peut pas. Toujours à l'affût de se trouver quelque chose à se mettre dans l'estomac. Biscuit, c'est un chien aux origines douteuses, sans grâce, mais si gentil. Il a un appétit d'ogre. Il ne fait aucun doute qu'il recyclera avec joie le bœuf un peu trop cuit.
Depuis l'événement, trois jours se sont passés. Ce matin, en soulevant le store vénitien qui garnit sa fenêtre, Karina a vu que le soleil lui faisait un clin d'œil, comme pour lui dire bonne chance. Il ne faut surtout pas que je sois en retard se dit-elle. Dépêche-toi ma fille et surtout n'oublie rien. Ta belle serviette de cuir avec les documents, un crayon pour écrire. Vite, juste un dernier contrôle au miroir de l'entrée, un comique pied de nez qu'elle lance à son image et le cœur rempli d'impatience et de curiosité, Karina, s'en va se recycler.