Karina a le cœur qui frémit d’impatience. Demain c’est le jour J ! Le grand chambardement ! Elle quitte définitivement ce petit coin de banlieue où elle vit depuis un grand nombre d’années. Vivre loin de la ville commençait vraiment à lui peser. Évidemment, pour élever les enfants l’endroit présentait un attrait évident. Mais maintenant, que la page est tournée, que le dernier a quitté la maison, les choses vont changer. Simon son compagnon et elle s’étaient toujours dit que, dès que le dernier des enfants aurait quitté le nid, ils iraient tous les deux vivre en ville, là où il y a de l’action et où les préoccupations ne se limitaient pas à obtenir le plus beau gazon ou encore la clôture la mieux construite de tous les environs. Bien sûr, tous les gens vivant en banlieue ne sont pas faits sur le même patron que Madame Adeline, une de leurs voisines. Celle-ci, dès qu’arrivent les beaux jours, se pointe le nez dehors, dès le petit matin. Régulièrement, on pouvait la voir en habit de jogging ou encore en short suivant le bon vouloir du temps, avec dans la main une petite bouteille. Cette dernière avait l’allure d’un vaporisateur. Mme Adeline parcourait des yeux son terrain, faisait quelques pas, se baissait puis lançait deux ou trois petits jets, sur ce que Karina supposait être une mauvaise herbe. Ensuite, elle se relevait, refaisait encore deux ou trois petits pas puis recommençait sa génuflexion en faisant à nouveau ses manœuvres de vaporisation. Toute la superficie du jardin y passait. Et cela tous les jours, sauf lorsqu’il pleuvait. Tout portait à croire que sa seule et unique ambition était la conquête d’un gazon uniforme sans le moindre soupçon d’herbe non conforme. Karina, pour sa part, n’avait jamais trouvé d’inconvénient à voir des brins d’herbe de visages différents. Quelques trèfles et quelques pissenlits au contraire mettaient à son avis un peu de variété de forme et de couleur. La seule activité qu’elle s’imposait était une chasse ardente à la nuisance que représentait cette fameuse herbe à poux.
Quand elle le pouvait, Karina évitait d’avoir à converser. Mme Adeline tenait à jour tous les potins du quartier et prenait un évident plaisir à les colporter. Karina, pour sa part, ne trouvait aucun intérêt à entendre déblatérer sur les uns et les autres et avait l’impression vraiment désagréable qu’elle perdait son temps. Mme Adeline sera absolument ravie de nous voir déguerpir, pensait Karina. Il est certain que je ne suis pas, pour elle, une voisine à l’ouïe attentive.
Depuis longtemps pour ne pas dire toujours, Simon et Karina étaient vraiment amoureux de la ville. Le côté culturel bien évidemment attrayant et puis cette faune urbaine cosmopolite, pleine d’odeurs et de saveurs exotiques. Ils avaient eu soin de chercher un logement au sein d’un quartier vivant et coloré, près des facilités. Après avoir cherché quelques mois, finalement ils avaient découvert un coquet appartement spacieux, qui sans être trop grand, était parfait pour deux. Moins d’entretien donc plus de temps libre pour jouir de tout ce que la ville avait à leur offrir. Cinémas, théâtres, expositions, concerts, galeries d’art, boutiques spécialisées.
Comme l’appartement était nettement moins grand que le bungalow de banlieue, il était impérieux de faire un tri sérieux des meubles et des objets. Un déménagement représente toujours une opération d’envergure qui demande organisation et structure. Cela n’avait rien pour effrayer Karina, bien au contraire. Celle-ci adorait faire des tris et jeter toutes ces choses qui, pensait-elle, étaient, pour la plupart du temps, inutiles et ne servaient en fin de compte à rien d’autre qu’à être le support d’un monceau de poussière. Un décor épuré s’entretient beaucoup mieux et donne une impression de plus grande légèreté.
Depuis déjà quelques semaines Karina avait commencé à placer dans des caisses ce qui avait reçu la mention « digne de conservation ». Elle arrivait au bout de l’opération. Simon, quant à lui, avait reçu comme mission de s’occuper des livres et des papiers se trouvant dans le bureau. À lui revenait aussi la tâche de veiller aux innombrables choses réfugiées au garage. Depuis le nombre d’années qu’ils vivaient ensemble, la répartition des activités avait toujours été parfaitement équitable. Karina, depuis le tout début de son mariage, avait mis le sujet sur la table; entre Simon et elle, un accord fut conclu. Dans les grandes lignes on pouvait déclarer que, la plupart du temps, il avait été dignement respecté.
Comme c’est l’été et, de plus, la période des vacances, leurs enfants sont partis aux quatre horizons. Mais heureusement pour les aider dans le branle bas de combat qu’entraîne inévitablement un changement de toit, Simon et Karina peuvent compter sur des amis fidèles. Jean et Sophie, Gilbert et Marie ont dit qu’ils seront là. Il est probable qu’ils pourront compter aussi sur les bras de Bernard. Ce dernier est un ami que Simon a retrouvé tout à fait par hasard voilà juste quelques semaines. Simon et Bernard avaient fait une partie de leurs études ensemble. Ensuite Bernard était parti vivre à l’étranger. Comme ni l’un ni l’autre n’avait la plume agile et le style facile, le silence entre eux s’était rapidement installé.
Dès le premier instant où Karina fit la connaissance de Bernard, elle le trouva fort sympathique. De plus, ce qui ne gâche rien, il n’a pas d’attaches et est célibataire. Tout de suite Karina pensa à son amie Hélène. Depuis quelques mois, cette dernière a le cœur à prendre. De plus, c’est une fille formidable et le garçon qui saura la comprendre et faire le saut par-dessus ses rares accès d’humeur, peut être assuré de connaître le bonheur. Karina en est convaincue. Depuis le temps qu’elle connaît Hélène jamais elle ne fut déçue. Hélène est une fille entière, pleine de passion de vivre et quand elle aime, c’est profond et totalement sincère.
Karina se sent pousser l’âme d’une entremetteuse. D’ailleurs elle en a glissé un mot à Simon qui pense qu’elle a raison. Il faut parfois mettre les êtres en présence et donner un coup de pouce au destin. Notre amie se dit que le déménagement sera une merveilleuse occasion pour faire se rencontrer Bernard et Hélène dans une atmosphère très peu protocolaire et vraiment sans façon.
As-tu terminé, dit Simon, sortant ainsi Karina de ses réflexions. Je crois que nous ferions mieux de nous coucher. Demain nous aurons de quoi nous occuper; la journée va être fort chargée.
Je viens, dit Karina, il restera juste les quelques babioles qui traînent dans la salle de bains. Je compte m’en occuper demain.
Il fallait s’y attendre, Karina et Simon n’ont pas très bien dormi. Tous deux éprouvaient un de sentiment confus. De la joie, oui, mais saupoudrée de quelques brins de tendre mélancolie. Un peu d’émotion aussi de déserter ce lieu qui les avait vus vivre durant tellement d’années. Ce lieu où ils avaient construit leur famille, dans lequel avaient résonné tant d’éclats de rires, qui avait vu aussi bien évidemment des averses de chagrin
Le lendemain matin vers 9 heures, les amis sont là. Les fidèles, les vrais. Jean et Sophie, Gilbert et Marie. Hélène se fait attendre. Mais il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Elle ne va pas tarder. L’exactitude pour elle est absolument impossible à respecter. Tiens voilà Bernard qui arrive en grande forme et tout en sourire. Comme il ne connaît pas les personnes qui sont là, Simon fait les présentations. On se serre la main. Karina se rend compte que tout se passera bien car Bernard est à l’aise et il est évident que son charme opère.
À peine les présentations terminées soudain retentit une voix qui lance à la volée: « Salut le monde, comment ça va!. Excusez mon retard. En forme pour le combat! ». C’est Hélène qui vient d’arriver à la porte d’entrée.
Elle vient d’achever sa phrase quand elle aperçoit Bernard qui la regarde avec les deux yeux complètement pantois:
- Mais ma parole qui est-ce que je vois? C’est Bernard Toupin en personne!
Bernard s’exclame à son tour
- Hélène, Hélène Deriverieux, ça alors, ce n’est pas possible, je n’en crois pas mes yeux. Qu’est ce que tu fais ici?
Je pourrais t’en demander autant répond Hélène en riant. Puis elle ajoute:
- Je suis une amie la famille. Karina et moi, nous nous connaissons depuis pas mal d’années. Mais toi, comment diable es-tu ici aujourd’hui? Bernard Toupin, mon ancien voisin c’est à peine croyable, quel étrange hasard!
- J’ai connu Simon à l’université. Cela fait maintenant un bon nombre d’années, répond Bernard. Et il ajoute: ensuite je suis parti à l’étranger. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes perdus de vue. Nous venons tout juste de nous retrouver par hasard. Ce qui est formidable c’est que jamais je n’aurai pensé revoir ici, et de plus lors d’un déménagement, ma petite et jolie voisine de la rue des Glycines.
Tout le monde a assisté un peu surpris à ces étonnantes retrouvailles, Après quelques minutes, Karina pense qu’il est temps pour elle de mettre son grain de sel. Ainsi, dit-elle, vous vous connaissez. C’est génial! Qui aurait pu imaginer une telle coïncidence! La vie montre parfois un visage étonnant!.
Soudain on entend une portière qui claque brusquement et on voit arriver un bonhomme aux allures de géant. C’est Julien, le chauffeur du camion de déménagement qui désire savoir quand va débuter le chargement. Avec Julien, ils sont neuf personnes à se mettre à la tâche. Cela fait un total de 18 bras pour faire du transport. Ce changement de toit va, c’est certain, s’effectuer dans les règles de l’art et vraisemblablement vers le milieu de la journée tout devrait être terminé.
Karina a toujours pensé qu’une bonne planification et une organisation impeccable sont indispensables à la bonne marche d’un projet qu’il soit d’envergure ou encore modeste. Et l’organisation c’est quelque chose que vraiment elle connaît. Toute petite déjà on lui reconnaissait un talent d’organisatrice émérite.
Le déménagement va bon train. Chacun y met du sien et l’on entend fuser des éclats de rires. Karina jette de temps en temps un coup d’œil sur Hélène et voit avec plaisir que Bernard n’est pas loin. La maison se vide, vite et bien, et le camion est presque déjà tout plein.
Une demi-heure se passe durant laquelle on charge encore une dizaine de caisses et voilà finalement le camion rempli. Karina et Simon jettent un dernier regard pour voir s’ils n’oublient rien. En route, Madame, dit Simon en donnant un baiser sonore sur la joue de Karina. Une vie nouvelle nous attend: bienvenue au changement. Karina sourit mais sa bouche laisse voir quand même un petit tremblement. C’est juste un petit peu d’émotion en suspens! Elle ne peut s’empêcher de penser à toutes ces années qui déjà appartiennent au passé. Rapidement elle secoue toutes ces nostalgiques pensées et sourit en pensant à son nouvel appartement.
Pour se rendre à la nouvelle adresse cela ne prend que peu de temps, une demi-heure à peine. Maintenant il s’agit de faire tourner le manège à l’envers. Extraire tout du camion. Toujours le même nombre de bras, donc cela ne traîne pas. En deux heures à peine tout est déchargé et plus ou moins placé de la bonne manière. Tout le monde se permet alors des commentaires. Le décor est charmant, fonctionnel, calme et ensoleillé. Le quartier est vraiment sympathique; il paraît impossible de ne pas s’y plaire.
Simon et Karina avaient précédemment repéré un petit restaurant. Quoi de plus normal que d’inviter tous les bénévoles à souper. Il est près de 5 heures. Tout le monde a faim. On décide donc d’aller se restaurer chez « Mémère Gaston ». La spécialité de la maison est le poulet grillé avec frites maison. Le poulet fait l’unanimité. Comme il fait beau, on se met d’accord pour s’installer dehors, sur la petite terrasse. La commande est passée. Personne ne trouve à redire si l’on boit du vin rouge? demande Simon. Non, au contraire, tout le monde l’apprécie. Alors Simon commande le pichet du patron. L’ambiance est à la fête et à la détente. Lorsque sur les assiettes il ne reste plus rien, Bernard se lève, frappe légèrement son verre et dit: « je demande quelques minutes d’attention s. v.p. Je voudrais que l’on boive à la santé de Simon et de Karina. Pour qu’ils soient encore plus heureux que jamais dans leur nouveau décor et en l’honneur de cette belle journée qui m’a permis de retrouver Hélène et de me faire de nouveaux et très sympathiques amis »
À peine a-t-il fini son discours que Jean et Sophie, Gilbert et Marie, Karina, Hélène et Simon se mettent à l’applaudir. Dans un coin silencieuse, la serveuse discrète attend le moment propice pour venir présenter les desserts.
Le choix est imposant: gâteau, mousse au chocolat, crème caramel, tarte aux fruits, crème glacée. Chacun hésite un peu et finalement la crème glacée remporte tous les suffrages. Prendrez-vous du café ou du thé, demande sur un ton interrogatif la serveuse. Ce sera du café pour Jean, Sophie, Gilbert et Karina. Du thé pour Simon et Marie. Bernard et Hélène déclarent spontanément: non merci jamais de café ou de thé, mais si vous avez, je prendrais une tisane.
Un goût commun c’est un heureux présage, pense intérieurement Karina qui avait entendu la phrase prononcée d’une seule voix.
Il se fait tard et le repas s’achève. Voici l’heure venue de passer aux adieux. Chacun s’embrasse, un peu fatigués mais heureux; on se promet de se donner très bientôt des nouvelles. Je t’appelle demain, dit Hélène à Karina. Je veux savoir comment vous vous sentez dans votre nouveau décor. Mais tout en parlant elle fait un clin d’œil. Cette dernière a compris qu’elle désire surtout lui faire part de ses impressions sur l’ami retrouvé. D’accord, répond Karina. Vers 11 heures, j’attends de tes nouvelles.
Chacun s’éloigne et Karina tendrement saisit le bras de Simon; elle lui glisse à l’oreille:
- cela a été une belle journée tu ne trouves pas? Je suis heureuse et toi?
Et elle ajoute: de plus si St Valentin est tant soit peu malin il fera ce qu’il faut. Je sens que nous allons vivre un autre déménagement.
Un autre déménagement? dit Simon. Mais tu es folle, on vient juste de finir.
Simon mon chou, tu es vraiment un être adorable mais légèrement confus. Évidemment ce n’est pas de nous qu’il s’agit. Je veux parler de Bernard et d’Hélène. N’as-tu pas vu le brillant de leurs yeux? Tous les deux n’ont plus l’âge de voir défiler les saisons sans prendre de décisions. J’ai la conviction que prochainement ils vont nous annoncer qu’ils cherchent un appartement! Et crois-moi, ce ne sera pas long. J’en ai l’intuition. Et Chéri, tu le sais bien, lorsqu’une femme dit, j’en ai l’intuition, elle a toujours raison!
Marybé