Tout en poussant un magistral et retentissant ouf, Zoé ouvre précipitamment la porte et butte sur un impressionnant colis planté dans le hall d'entrée. Crénondezeus !, mais qu'est-ce que c'est que cet engin fout ici ? De quel droit se permet-il de gêner la circulation d'un piéton alors que je viens d'être coincée plus d'une heure comme un vulgaire saucisson dans un horrible bouchon. Évidemment comme ce pays qui n'est pas un pays, mais l'hiver, comme le chante ce cher poète Vigneault, il en est toujours ainsi quand tombe la première neige.
Retirant prestement ses bottes, son manteau, ses gants et tout en se frottant le bout du pied, Zoé sent la curiosité se pointer le nez. Par quel tour de passe-passe cette encombrante chose est-elle arrivée dans le confort de son foyer ? Bof ! Ce doit être Gaston qui l'a réceptionné et trop pressé comme toujours, il l'a laissé poiroter dans le hall d'entrée. Ce pourrait-il qu'il s'agisse, cette fois encore, du cadeau de Noël de l'oncle Odilon. Ce dernier à l'habitude de se manifester dès le début du mois de décembre et chaque fois Zoé et Gaston restent pétrifiés devant l'étrangeté du contenu. Odilon est un vieux monsieur, qui en plus d'être farfelu et un tantinet avaricieux, a quelque peu perdu la notion du temps comme de l'actualité. C'est ainsi qu'il est persuadé qu'il est indispensable de faire revivre les choses du passé afin de les faire apprécier par cette jeunesse qui ne respecte rien. Tous ces jeunes qui ne pensent qu'à suivre les courants d'une mode dépravée.
Généralement, une fois l'émotion de surprise passée, pour Zoé et Gaston c'est l'éruption de rires. Ce fut le cas l'an dernier, quand découvrant une sorte de petit cube en chêne d'environ 50cm de côté, ils eurent la surprise en soulevant le dessus de se trouver nez à nez avec un couvercle qui surplombait pudiquement un pot de chambre en faïence. Dans le fond du pot parmi un décor de roses se trouvait un bout de carton agrémentée d'un joyeux Noël et de la signature d'Odilon. Où donc avait-il déniché ce qui avait tout l'air d'être une chaise percée ? Bien évidemment dans son vaste grenier rempli d'un tas de vieilleries démodées ?
A ce souvenir, Zoé sourit quand soudain, un bruit d'un pas familier se fait entendre. C'est Gaston qui rentre. L'accueil est coutumier, une petite chiquenaude suivie d'un baiser toujours appréciable Mais, notre amie a hâte de passer à l’action. Ayant réceptionné le fameux colis, Gaston sait ce qu'il lui faudra faire sans tarder. Déballer ce colis est un impératif, depuis le nombre d'années qu'il partage la vie de Zoé, il sait qu'il ne sert à rien de rechigner.
Il s'agit bien du cadeau du Tonton Odilon, l'écriture de l'adresse en fait foi, les voilà qui s'activent. Des cordes à couper, des rubans à décoller, finalement la boîte laisse découvrir sous quelques vieux journaux chiffonnés un amas de tiges de bronze entourés de chaines dorées des fils savamment entortillés, des colliers de perles nacrées, des tas de pampilles de cristal qui semblent être différentes tant par la grandeur que la forme, et même quelques ampoules électriques brûlées. Cette fois ce n'est pas un pot de commodité en faïence, mais ce qui ressemble à si méprendre à une sorte de luminaire géant démonté et dont le vieux monsieur a jugé bon de délester son vaste grenier.
Misère de misère ! Qu'est-ce qu'on va pouvoir faire de ce bidule lumineux, dit Zoé en pouffant d'une sorte de petit rire nerveux ? Tiens, si encore, l'Odilon avait eu l'idée de joindre un plan de montage, un quelconque mode d'emploi, nous aurions pu envisager de lui rendre son aspect premier. Minute ! dit soudain Gaston, il me semble voir un p'tit bout de papier. Effectivement, quelques mots y sont griffonnés. Sans attendre, Gaston lit à voix haute : à manipuler avec soin, luminaire d'époque fin 19ème, à remonter. Prendre les 2 morceaux de la tige centrale et les fils. Visser les socquets et les douilles. Fixer les tiges. Enrouler les chaines. Accrocher les perles, suspendre les breloques aux bras.
Décidément, voilà une notice qui aurait eu le mérite de se montrer plus claire. Offrir un luminaire mais omettre offrir ses lumières pour le rendre utilisable, c'est un cadeau plutôt inusité et assez ardu à apprécier, non !
Gaston, qu'allons-nous faire ? demande Zoé qui m'envisage pas une minute qu'un lustre d'un tel style vienne éclairer sa salle à manger. De plus, elle imagine déjà l'horreur que représente la tâche de le dépoussiérer.
Il vaut mieux renoncer à remonter une telle antiquité, Zinou, dit Gaston d'un ton qui indique qu'il est hors de question pour lui d'envisager une telle tâche. Tu sais, je suis prêt à jurer qu'il manque un tas de morceaux. Ce serait une réelle perte de temps. De plus, as-tu vu l'état des fils électriques ? Il faudrait tout refiler à neuf. Je tiens à la vie moi, pas à mourir électrocuté.
Sais-tu, mon loup, j'ai une idée, dit Zoé d'une voix assurée. Comme cette antiquité a quitté un grenier, qu'elle a été forcée de voyager tout emballée, faisons-lui la grâce de ne plus la bousculer. Ne lui imposons pas le fardeau de devoir nous éclairer. Permettons-lui de continuer à sommeiller. Tiens, encore mieux... Peut-être pourrions-nous l'offrir à une firme dont la mission est la réparation de ce type d'objets désuets. Qui sait, peut-être serait-elle intéressée ?
Pas bête, pantoute, Zinou. Mais sais-tu, me semble que l'heure du souper est largement dépassée ? Allez, ouste à la bouffe ! Le dernier arrivé à la cuisine aura l'honneur de nous fricoter de quoi nous sustenter. Attention, je compte : un, deux, trois, go partez...
Et qui donc pensez-vous qui est arrivé le premier et qui n'aura pas à cuisiner ? Ben, je vous l'dis, c'est Zoé pardi !
Marybé -décembre 2009
Texte placé sur les Impromptus littéraires sous le titre « Mode d'emploi»