Veillée
« C'est à sept heures que l'on mange! » Précisait ma mère à notre interrogation. Un point c'est tout, inutile de lui réclamer un délai supplémentaire. Sans la moindre montre, il était difficile de se concentrer aux jeux sans cette arrière-pensée de l'horaire qui nous taraudait l'esprit. Pas question non plus d'arriver une minute en retard. Alors les coups de l'horloge de l'hospice se comptaient à partir de six heures et à l'annonce de moins le quart, nous étions, mon frère et moi sur le chemin de la maison. Il était mon ombre, voire mon poisson pilote sans pour autant me dépouiller du parasite qu’il était.
C'était plus souple du temps de la grand-mère qui poussait son appel à tous les coins du quartier. « Rôôgiii!, Rôôgiii! ». On savait où elle se trouvait, et l'on ne se manifestait pas tant qu'elle ne nous tombât pas dessus. Cela nous laissait du temps aux jeux. Parfois, ce fut court, elle fondait directement sur nous, pas moyen d'y échapper. Nous la suivions comme deux petits poussins dans les pas de la maman-poule, tout en piaillant notre désenchantement. Pour ma sœur, plus âgée de cinq ans, son rayon d'action était plus important et de ce fait dissuadait la Mémère de lancer des appels. Un accord tacite était scellé entre elles. De ma mère point d'appel ni de recherche dans tous les coins, ce n'était pas son genre, elle commandait militairement sans accepter de réclamations. « La réclamation n’est permise que lorsque l'on a obéi » Il fallait être à table avant qu'elle ne fût assise à se restaurer. La punition était exemplaire : une taloche, un repas vite avalé et hop!... au lit.
À peine entrés, nous recevions l'ordre de passer au robinet. Les quatre mains se confondaient et se chamaillaient, des baffes rétablissaient l'ordre et apportaient le calme. À table, les deux garçons, assis face à face, évitaient de croiser leurs regards pour ne pas exploser dans un fou rire qui les auraient conduits à recevoir une paire de gifles, rappelant les convenances. Ma mère, tout en dégustant son potage, avait l'oreille accrochée à la T.S.F. Son œil courroucé nous invitait à fermer notre clapet et à écouter le programme. Une Reela radio, 7 lampes et œil magique, achetée récemment pour la coquette somme de 15.000 francs; « le prix de deux tailleurs pour dame », aimait à rappeler mon père, tout en appréciant quand même la diffusion de certaines émissions. Une fantaisie de pauvre qui enrichissait l'esprit et rendait les soirées plus attrayantes.
Jacky et moi, nous nous efforcions de gagner du temps à la veillée en faisant mine de nous intéresser au programme. Parfois, la journée avait été si éprouvante physiquement, que nous avions de la peine à retenir la tête qui venait heurter le plateau de la table. Cela sonnait le glas. Nous n'étions pas les seuls, c’était le cas pour notre père qui en prenait tout autant que nous de la mère manifestement en furie. « Allez donc, vous coucher ! ». Alors, les trois hommes, de concert, disparaissaient de la pièce pour rejoindre leurs chambres respectives. J'aurais aimé entendre : « la chanson douce que me chantait ma maman, en suçant mon pouce, j'écoutais en m'endormant. » Sacré Salvador, ce n'est pas à nous que cela arrivait d'entendre des chansons douces, sauf à la Reela radio. Ces chansonnettes avaient la faculté d'émouvoir la mère, l'espace d'un instant seulement. La fin du chant rompait le charme. On rêvait parfois que d'autres suivraient afin de prolonger le contentement. Elle était pourtant capable d'essuyer une larme à entendre l'air du chaland qui passe. J'eus tant aimé que ce chaland passe et repasse jusqu'à que les eaux, par les larmes de ma mère, débordassent. Mais je n'étais pas chef des programmes de la Reela radio pour abuser du pouvoir d'émouvoir.
Nous fûmes invités à écouter une soirée théâtrale, à la condition de ne pas chahuter, ni bavarder. La séance débuta relativement tard. Nous attendions avec impatience les trois coups annonçant l'ouverture du rideau. Il y eut bien les trois coups, suivis d'un quatrième dont l'origine provenait de la rencontre du front de mon frère avec le plateau de la table. La soirée se termina là pour nous deux.
L'hiver, toute la famille se répartissait autour de la cuisinière ronronnante. Le coude posé sur la main courante de laiton, religieusement, nous communions en pensée avec le programme diffusé à notre intention. Nous évitions de résister au sommeil à cause de la plaque de fonte surchauffée qui nous aurait indubitablement marqué le front à vie. Quand les premiers indices de l'assoupissement nous prenaient, sans attendre l'ordre de la maîtresse de maison, courageusement nous montions nous coucher. Sans trop de regret puisque la chaleur était vite retombée et qu’il n'était plus question de recharger le poêle.
Je regrettais, néanmoins, les veillées d’antan où nous étions invités chez des amis ou les recevions. Il y avait de l'entrain et des histoires contées avec brio qui nous faisaient rêver ou, tout au contraire, nous effrayaient. Nous allions fréquemment chez les mêmes voisins dans l'étroitesse d'un baraquement de la cité Nègre. La mine empourprée par le petit calorifère rouge-vif surchauffé, nous avions du vague à l’âme.
Les femmes et les hommes relataient leurs histoires en même temps, nous ne savions plus qui écouter. Les récits étaient en polonais ou en russe mêlé de français, tout ce charabia complexe était compris de tous. J'en saisissais le sens, par habitude et aussi grâce aux gestes qui appuyaient un terme significatif. Quelqu'un osait crânement à exprimer une phrase complète en français, comme pour montrer le degré de connaissance dans la langue du pays d'accueil. Il en détachait chaque mot, en s'assurant de la justesse d'un regard adressé aux gosses scolarisés qui ne manquaient pas éventuellement de le corriger. C'était comique à voir, on avait l'impression que personne n'écoutait son interlocuteur et continuait à s'exprimer avec volubilité sur un sujet différent. Des rires fusaient, détournant l'attention des autres qui ne comprenaient pas la raison et cherchaient à savoir pour en profiter un peu. Des plats assortis de petits gâteaux-maison circulaient sans cesse ainsi que des petits verres de liqueur ou d'alcool fort. Plus ce petit monde en prenait, plus le ton montait et l'échelle tonale augmentait. On ne s'entendait plus, on ne se comprenait plus et pourtant, tous étaient joyeux et heureux d'être là ensemble dans ce raffut insupportable. Nous avions aussi le droit à la parole, entre enfants, s'échangeant quelques banalités vite épuisées. Cela changeait de la Reela-radio qui nous imposait un silence dictatorial et qui vers la fin de 1949 s'octroyait le droit de diffuser dès 7 heures 45 au lieu de midi. Ma mère en profitait d'autant plus que la taxe radiophonique augmenta, de 800 francs à 1000 francs la première année, ce qui faillit l'étrangler de rage. Heureusement que le grand-père ne fut pas là pour me demander de transformer les 1000 francs en sous. Ouf ! les bons contes font les bons amis.
La cité Nègre sise à l'ouest de Pivenelle, au fond, à gauche :
les premières constructions de la cité des Cadres, à droite : une partie de la caserne, la route nationale séparait les deux cités.