Les US au pont "Biais"
L'alerte est donnée, tout le troupeau de gosses de la cité polonaise dégringole vers le canal et le pont Biais détruit en mai 1940. Seul le second pont du canal avait eu la faveur des Allemands pour une reconstruction provisoire. Des engins blindés et des camions, identiques à ceux déjà vus lors de la libération ou des fréquents passages sur la route nationale, ont envahi la rue de la Fourberie et les abords de l'ancien pont. Des militaires américains de haute taille, en uniforme caca d'oie, s'affairent sur des engins et débarquent du matériel et des outils inconnus de nous. Un chef énergique gueule des ordres retransmis aussitôt par des sous-chefs qui regueulent le même ordre à des hommes silencieux et attentifs. Ces derniers réagissent en s'exécutant mollement, ils adressent un sourire bonasse à des civils venus en curieux qui, agglutinés, presque au contact, gênent les mouvements des militaires amusés par la scène. Ils font mine de les repousser plus loin. À nouveau la foule comblait le vide d'autant qu'une distribution de cigarettes et de chewing-gum a été faite dès leur arrivée. Les filles reçoivent leurs tributs, plus fréquemment, les grandes s'entend! Les U.S. espèrent quelques compensations amoureuses de leur part. Des grands gaillards de noirs font des propositions explicites à forces de gestes et de baragouinages dans une langue infantile pour mieux se faire comprendre. Les filles rient à gorge déployée et rougissent quelque peu sans oser s'approcher de ces géants qui les intimident par leur faciès, à la fois doux et effrayant. Les plus timides déjà occupés par les travaux émettent des cris et des rires de gamins en s'interpellant. C'est cocasse de les voir ainsi se contenter d'une infime participation. Une fille se met à hurler quand une main d’ébène lui frôle son épaule nue, elle tente de s'enfuir, retenue par les comparses amusées par l'inattendue. Les gars jaloux quadrillent les filles, tout en ignorant les militaires. La différence de taille fait en sorte que la polémique est de ce fait systématiquement écartée. Elles n'ont cure des reproches et des conseils, elles jouissent de l'insolite instant, hors des vues des parents. De temps en temps, elles chassent les petits témoins qui deviennent bien vite encombrants et risquent de tout colporter.
Auparavant, j'avais eu le contentement d'être présent en ces lieux avant l’arrivée de la troupe. Une équipe armée de poêle à frire avaient fouillé les abords de la route avec des gestes de balayage à chaque progression de pas. Elle n'avait pas trouvé d'objets ressemblants à des mines. Le contraire m'eut étonné, car avec nos fréquents allers et retours en quête d'armes ou d'ustensiles militaires qui, en cas de découverte, s'échangeaient avec les plus grands pour quelques broutilles, nous avions, en vain, ratissé le coin avec soin. Cette fois encore, une équipe, armée de mêmes outils, avait renouvelé l’opération aux abords du pont comme pour mieux assurer une sécurité à l’ensemble.
J'observe avec attention les deux gendarmes français s'acheminant à pied sur le halage. Ils tiennent le vélo par le guidon, la sangle de la serviette de cuir et le baudrier croisés sur la poitrine, houseaux de cuir et souliers rutilants. Pourquoi faut-il que le couple soit aussi dissemblable ? Autant l’un est grand, maigre et imberbe que l’autre est petit, gros et moustachu. La mine renfrognée, ils viennent en direction de l'attroupement et s'empressent de chasser les enfants d'abord et de rendre raison aux plus âgés en les invitant à quitter les lieux afin que les militaires accomplissent leurs œuvres. Les plus petits, à la vue des gendarmes, se sont naturellement dispersés. Quant à moi, ils m'impressionnent tellement, dans leur uniforme foncé et leur œil inquisiteur, que je m'éloigne subrepticement en m'adressant aux autres camarades qu'il y a ailleurs d'autres sources d'intérêts. Dans mon for intérieur, je les maudis de m'avoir privé d'un si beau spectacle.