Le sacrifice du cochon
Voilà l'hiver qui s'annonce, sera-t-il aussi frisquet que le précédent? Il faut prévoir des provisions de viande et soulager les labeurs de la Grand-mère qui passe beaucoup de temps à soigner le cochon. Un cochon bien gras sous un cuir aux poils soyeux. Le grand-père a pris la décision ce jour de le faire passer de vie à trépas. C'est un spectacle inoubliable, un rituel auquel les enfants assistent avec curiosité et appréhension. Nous aimions bien ce porc, habitués à le voir quotidiennement dans sa soue malpropre d’où émanait une forte odeur aigrelette qui vous prenait à la gorge et laissait un peu de souvenir sur vos vêtements. Malgré les soins de grand-mère pour le rendre propre, il avait une disposition à se vautrer dans ses excréments. Ce qui avait pour effet, l'été, d'être protégé de la torture des mouches et autres insectes peu ragoûtants et l’hiver du froid piquant grâce à une couche plus épaisse qui lui servait de manteau.
Dans son réduit de planches ajourées, le cochon, à notre vue, grogne un peu, heureux de vivre. Le faire sortir de l’étroit abri n'est pas chose facile, il ne comprend pas ce qu’on lui veut, car de son existence, il n'a jamais franchi le seuil. Grand-père s'y emploie, aidé par un voisin, le cochon, de bonne grâce, cède enfin et entame une fuite vers le jardinet, heureusement clos. Il grommelle au rythme des pas qui lui font sursauter les oreilles en cadence. Puis fait volte face et s'éloigne vers la cour dépourvue de clôture. Nous, les gosses, sommes là, avec des camarades venus en curieux qui s'allient pour former un barrage plus serré. Le porc s'arrête brusquement et nous observe de ses petits yeux rouges, malicieux. Décontenancé, il bougonne et nous contemple un instant avant d'esquisser un demi-tour. Trop tard, les hommes sont sur lui et l'immobilisent sur place. Ce ne sont que cris stridents que pousse l'animal. « Il en fait trop » dit grand-père, comme pour mieux nous rassurer. Les mains sur mes oreilles je m'efforce de ne plus les entendre, j'ai comme une pointe de regrets d'avoir coopéré à sa capture et d'assister à son exécution. Néanmoins je n'ose quitter les lieux de peur que le cochon fuit à cause de moi et d’en être la risée.
La bête enfin ligotée traîtreusement par les deux hommes déjà en sueur malgré le froid. Elle tombe à terre, se couche sur le flanc. Ses yeux s'affolent et montrent le blanc. Inaccoutumée à un tel traitement, elle réitère ses cris de plus en plus insupportables. Le voisin lui enfonce dans la gueule un morceau de charbonnette pour neutraliser les éventuelles morsures. D'un geste précis, mon grand-père lui plante le couteau effilé dans le garrot, les cris deviennent presque suppliants, j'ai envie de hurler et de pleurer! Le chien Siki attiré par le vacarme vient en curieux et flaire la bête. Ma grand-mère à l'aide d'une cuvette recueille prestement le sang qui sort par flots. « C'est pour le boudin » dit-elle comme pour s'excuser. Je sais qu'elle souffre intérieurement. Elle aime sa bête qu'elle soignait avec des gestes maternels et lui confiait ses secrets. C'était pour elle un confident attentif et patient qui manifestait par quelques grommellements son contentement.
Grand-père agite l’un des antérieurs du verrat pour aider à l'écoulement du précieux liquide. Peu à peu l'animal s'éteint, ses plaintes sont imperceptibles et de plus en plus espacées. Son corps sursaute une dernière fois et s'immobilise à jamais. Sur les joues de grand-mère deux larmes glissent lentement freinées par les vagues de rides. Cette fois, j'éclate en sanglots devant les copains qui, un instant surpris, déclenchent un fou rire repris par les deux hommes.
"Allez les gosses apportez la paille!, Mettez-en partout sur le corps ! Et éloignez-vous, j'y mets le feu !" ordonne grand-père comme pour chasser mon désarroi dans l'activité fébrile. Quand la paille s'est consumée, les hommes d'un coup de balai sur l'épiderme noirci de la bête le débarrassent de la cendre volatile. Ils raclent ensuite à l'aide d'un long couteau cette peau de soie brûlée. Le corps est lavé avec de l'eau chaude, brossé avec des bouchons de paille afin d'en enlever les impuretés. La peau est maintenant rose propre... du travail de professionnels. Une échelle-chevalet reçoit le dos de l'animal attaché par les postérieurs. Il faut toute la force conjuguée des hommes pour le dresser contre le mur de la maison. La tête du cochon est en bas, les oreilles touchent le sol revêtu d'une couche de paille. Le chien en profite pour le mordre en grognant. Chassé d'un coup de pied, il s'éloigne, rageur, il sait qu'il faut être patient, qu'il aura sa part en temps voulu. Alors il se tient coi en observant le ballet des bipèdes. Avec précaution, grand-père tranche du haut en bas l'abdomen rebondi, les viscères apparaissent, lourdement et lentement tombent au sol sans se détacher, au fur et mesure l'expert les libère de leur point d'ancrage avec dextérité pour ne pas crever les boyaux. Une odeur chaude fume dans le froid du matin. C'est fini pour les hommes.
Le dur et long travail des femmes commence. Des kilos d'oignons sont épluchés pour le boudin, les intestins sont vidés et lavés soigneusement, puis retournés comme des chaussettes, ensuite triés selon leur grosseur, destinés au boudin, aux saucisses de différents gabarits. Ma mère et ma sœur œuvrent déjà au hachoir à main pour couper la viande qu'elles aromatisent. Le boudin cuit dans une énorme bassine et les saucisses pendent sur un bâton suspendu dans l'attente d'être fumées pour certaines et d'être séchées pour d'autres. Pendant ce temps, je m'efforce avec des copeaux de bois à activer un feu à la base d'un bidon métallique de 200 l, sans son fond. Sur la partie supérieure, des barres de fer recevront les morceaux à fumer. Peu à peu, je recouvre les braises obtenues par de la sciure, juste assez pour ne pas étouffer le feu et pour qu'il dégage une fumée épaisse dans cette sorte de cheminée improvisée. On couvre partiellement le haut afin de limiter le tirage et concentrer les produits gazeux et brûlants. Grand-père veillera scrupuleusement sur cette opération qu'est la fumaison nécessaire à la conservation des viandes. Pendant ce temps j’entretiens le feu en remuant la sciure pour qu'elle s'embrase un peu afin de la recouvrir d'une nouvelle pelletée. C'est fastidieux, nous y passons la journée et une bonne partie de la soirée. Cependant, les femmes se sont mises à la salaison des tranches de lard et des jambons. On recommencera le lendemain pour achever l'œuvre. Le ventre au chaud, la face rougie et le dos glacé, que nous nous empressons d'exposer ce dernier lui aussi près de la tôle brûlante pour le réchauffer, grand-père contemple le travail. Son œil est ironique, c'est bon signe, il est satisfait et moi aussi par mimétisme. La barbarie du crime est oubliée.
Plus tard, grand-mère portait dans ses bras, un joli petit cochon qui, visiblement, appréciait la câlinerie. C'était reparti pour quelques mois encore de complicité et de soins attentifs. Je la revois chaque jour chercher des échaudures*, les bras et les mains nus, insensibles à la brûlure. Elle préparait amoureusement la nourriture du cochonnet tout en lui faisant la conversation. Cette fois je me promis d’ignorer totalement le porcelet afin de ne plus avoir à ressentir la cruauté de l'acte final.
* Echaudures : terme de patois ardennais désignant les orties.