Les gens de la cité
Il y avait dans ce quartier, des ménages d'ouvriers, à majorité de Polonais, point d'artistes ni de rentiers, dans ce monde socialement semblable sans distinction particulière. Un milieu uni dans la même misère, plus préoccupé du quotidien qu'il fallait assurer coûte que coûte par un travail qui payait peu. Des tâches supplémentaires étaient nécessaires à l'agrément d'un occasionnel superflu rompant la monotonie et qui donnait une part de rêve dans l'attente de la concrétisation. Ce petit peuple sans avenir et sans rêve dont le destin était lié à la situation de l'une des deux usines à laquelle il se satisfaisait sans rechigner ni même revendiquer. Il se contentait en somme d'être servile, qu'importe s'il était reconnu ou non, conscient de n'être que des bras dont on avait un grand besoin.
Les hommes, uniformément assortis, en bleu de chauffe. Bleu que l'on porte propre pour se rendre à la fabrique et que l'on change sur le tas contre un plus éculé et rapiécé qui fait l'affaire pour le travail salissant. Pour certains altiers, un ancien costume du dimanche, désaffecté que l'on soignait pour durer. Casquette de guingois, la musette en bandoulière pleine de petits secrets et le mégot collé aux lèvres souvent éteint par économie et que l'on rallume d'un coup de briquet puant l'essence. On casse le cou pour éviter que la longue flamme jaune-orange, mal maîtrisée, brûle la moustache que l'on soigne avec orgueil, seul signe ostentatoire qui les différencie selon qu'elle est plus longue, plus fournie, plus soyeuse, blonde ou brune ou bien blanche jaunie de nicotine. Souliers de cuir grossier, ferrés pour un usage plus long, qui crissent sur le gravier du chemin et martèlent le bitume de la route. Pas légers du matin et lourds en fin de labeur qui emplissaient les rues aux heures des usines pour se vider ensuite dans l'attente des heures scolaires et peu à peu ceux des ménagères au trot menu. Succession de vides et de pleins, de silences et de bruits, de vie et de mort.
Tous ces gens besogneux s'occupaient de jardin, de verger, de coupe de bois et soignaient les bêtes de leur élevage. Chassés-croisés d'individus qui rayonnaient et s'exprimaient sans animosité. Vivant en harmonie avec les saisons et le voisinage, s'entraidaient volontiers lors de réalisations qui nécessitaient du nombre. Aimant la vie et se contentant de peu, ils n'avaient que des distractions simples le dimanche : cinéma, jeu de quilles, parties de cartes chez soi ou bien dans les nombreux débits de boissons, offices religieux, promenades en famille à travers la ville ou à l’entour.
Les femmes entretenaient les lieux d'aisance communs. Elles lavaient le linge au lavoir, le séchaient au fil qui pendouillait ça et là près des baraques aux bêtes, où séchaient les quelques peaux de lapin retournées dans l'attente d'un ramassage contre quelques piécettes de dix ou vingt sous. Elles peinaient en partageant le travail de leur mari, secondairement aidées par les enfants d'âge scolaire. Toutes ces corvées ménagères emplissaient leur longue journée.
Ces années difficiles de l'après-guerre, étaient soumises aux aléas du ravitaillement, aux défauts d'approvisionnement de matières premières pour les usines, à la confiscation administrative des terres occupées anciennement par la W.O.L., au manque de moyens de transports et de matériaux pour la reconstruction. Tout était à refaire, les routes, occupées en priorité par les armées de libération, les ponts qui tardaient à être restaurés, les voies de chemin de fer détruites par les actions de sabotage des patriotes, pour mieux retarder l'envoi de renforts des troupes allemandes. Avec quoi, fallait-il rebâtir? Tout avait été pillé ou emporté dans le tourbillon de la folie des hommes. Les politiciens les invitaient à plus de patience et à davantage de travail.
La querelle des partis fit que les gouvernements, aux mandats limités, se succédèrent à un rythme effréné, ce qui entravait l'engagement de mesures véritables afin d'améliorer la situation économique qui auraient garanti le pouvoir d'achat des salariés. La vie sociale loin d'être valorisante se dégradait davantage, on craignait le chômage, la pire des plaies. Les étrangers de la cité éprouvaient de l'inquiétude pour le renouvellement du contrat de travail, l’épée de Damoclès en éternelle suspension au-dessus de leur tête. Déjà quelques familles polonaises s’en étaient retournées au pays, alléchées par les discours des bateleurs communisants qui leur promettaient des terres sur celles confisquées à l’Allemagne vaincue. Curieusement ces rabatteurs ne les suivirent pas, et s’enrichirent à leurs dépens.
Tout ce petit monde, dans ce contexte épineux, réagissait avec une certaine philosophie et ne suivait pas la voie des démagogues, ces marchands d'espoirs et d’illusions. J'étais trop jeune, pour en mesurer les conséquences. J'écoutais toujours avec une attention particulière les échanges des adultes quand ils avaient le courage de s'exprimer sur un sujet politique, jugé souvent tabou ou inutile. On sentait bien, qu'ils ne partageaient pas les mêmes raisonnements, mais il était de bon ton d'être de l'avis de la grande gueule patentée qui menait le débat sans accepter la contradiction. Un regard torve adressé à l'antagoniste suffisait à le remettre dans le rang. C'était ainsi ! On espérait toutefois qu'il aurait raison et puis on digérerait une nouvelle fois sa déception.
Quelque fût l'origine des parents, la plupart des enfants étaient nés dans la commune et se fréquentaient sans différenciation. Par tranche d'âges plus ou moins élastique, filles et garçons s’accordaient dans les jeux ou les déplacements scolaires, soudés dans l'adversité ou lors d'une agression des bandes formées par quartier, plus par jeux que par une quelconque discrimination à connotation raciale. La cour de l'école unifiait l'ensemble, chacun retrouvait son compagnon des bons et des mauvais jours, parfois d'un quartier différent. C'était l'affinité qui comptait le plus et non le groupe d'appartenance ou la résidence. Il y eût bien des petites phrases assassines vite oubliées dans la connivence d'un divertissement. Mais en dehors de l'école, il ne fut pas question de fréquenter le quartier de son voisin de banc, la bande reprenait ses droits et le faisait savoir à l'intrus. En général, le polygone d'épanouissement se limitait à la cité, augmenté des pâtés de maisons voisins, autrement dit : dans la partie comprise entre la cité Jeanne d'Arc, la cité Fonderie et la cité Nègre, riverains de la côte de Pivenelle, limité au Sud par le canal et au Nord par la route Nationale.
Le quartier, appelée généralement "cité polonaise "au lieu de "cité de la Fonderie", comme ses proches voisins, souffrait de l'absence de commerces, tous pratiquement localisés dans le centre ville. Ce centre était, par la force des choses, une zone neutre, un no man's land, dans lequel une convention tacite permettait un pacte de non-agression. C'est aussi là, que se trouvaient les lieux du culte et les écoles communes à tous.
Cependant, les produits laitiers frais étaient distribués par la ferme Fédrich sur la Route Nationale ou par la ferme la Vignette plus connue sous le nom de Vigette. Cette dernière, très éloignée, restait l'exception. Je redoutais de m'y rendre, car le chemin était relativement long et montait sur toute sa longueur, un indocile ruisseau, débordant de tendresse pour le petit sente, le rendait encore plus impraticable. Les souliers trempés et glaiseux devenaient lourds à porter et refroidissaient les pieds. Une corvée de nettoyage au retour s'imposait. Et puis l’hiver, en fin de journée, quand la nuit tombait trop rapidement, les lieux prenaient de sinistres effets. Une descente précipitée par ce mauvais chemin n’assurait pas la stabilité, en témoignaient les nombreuses ecchymoses ou salissures. Quand l’ordre fut donné d’aller à la Vigette, il y avait toujours de notre part une geignarde plainte infructueuse.