Le sciage
L’outil à scier était une sorte de bâti, monté sur deux roues empruntées à une automobile hors d’usage. Une scie circulaire de grand diamètre trônait en son milieu, protégée par une carrosserie métallique fixée sur un plateau mobile en métal où reposait latéralement une butée réglable. La scie était entraînée par la robuste courroie d’ un moteur thermique de forte puissance.
Décrochée de sa traction, la scieuse était positionnée au plus près du tas de bois pour gagner en gestes et en déplacements. Le propriétaire de la machine aidé du quêteur commençait le travail aussitôt après la vérification du nombre de stères à débiter pour en fixer le prix. Le préposé réglait la butée à la dimension de la coupe souhaitée par le client. Ce dernier présentait jusqu'à la butée, une brassée de charbonnettes ou un seul morceau de forte section, à cause du poids. Le scieur bloquait l'ensemble avec ses mains et d'un coup de rein, l’abdomen poussait le plateau mobile vers la scie en mouvement. Une plainte lancinante, obsédante, annonçait le martyre de la coupe. De la main droite, le scieur rejetait en arrière le résultat obtenu et répétait inlassablement ces trois gestes : bloquer, pousser, jeter !....bloquer, pousser, jeter !... au rythme du gémissement intolérable de la scie et du moteur qui montait en puissance lors de l’effort. Cet ouvrage nécessitait une complicité entre les deux hommes, des gestes précis d'automate vite acquis pour obtenir un synchronisme, gage d’efficacité dans le rendement. Quand l'amoncellement des bûches sciées devenait trop important ou gênait l’activité, les deux hommes déplaçaient l’engin d'un mètre ou deux plus avant et imperturbablement continuaient l’ouvrage jusqu'à épuisement du stock.
Des effluves odoriférantes, subtil mélange de parfums des différentes essences, se dégageaient du bois coupé, contrariées par les vapeurs d'essence brûlées ou des gaz d'échappement. La sciure poussiéreuse colmatait les trous de nez et les oreilles, collait à la sueur, s'engouffrait sournoisement dans les cols et les manches, emplissait les bottes. À l'aide de la brouette, les femmes et les enfants s'associaient au ramassage des bûches et les rangeaient dans la remise pour les protéger des intempéries. Par commodité, le scieur restait dans le voisinage jusqu'à la liquidation des stocks des voisins. Pendant plusieurs jours, nous entendions dans le quartier, les lamentations geignardes de la scie mordant le bois avec exaspération.
Dès la fin de la guerre, pour des raisons financières, les affouagistes ne faisaient pas encore appel au scieur, pas plus qu’au transporteur. C'était encore l'époque héroïque et pénible de l'abattage des arbres qui se faisait à la hache ou à la scie passe-partout. Débité et stéré, le bois séchait sur place. Au moment climatique favorable pour le charroyer, on usait d'une carriole à bras. Au fur et à mesure des besoins, le bois était scié à la main et fendu si nécessaire à la hache sur le billot, en petits rectangles prescrits par le volume du foyer.
Quelle somme de travail cela représentait, que de temps perdu et d'efforts soutenus, mobilisant force bras. On comprit très tôt la recommandation des parents concernant l'alimentation parcimonieuse en combustibles de la cuisinière à bois.