Les soins du corps
Il arrivait que nos maîtres nous témoignassent beaucoup de sollicitudes et s'attachassent à nous inculquer la pratique des soins corporels élémentaires.À l'occasion de rassemblements du matin, avant de donner l'ordre de prendre place en classe, l'un d'eux éprouvait le besoin d'inspecter un à un les élèves qui sans indignité s'y prêtaient de bonne grâce. Les oreilles, les mains, le cou et les cheveux étaient sa prédilection. Pas un mot lors de la vérification, seulement une injonction à l'adresse de tous, qu'il était nécessaire de donner à son corps une propreté absolue pour soi-même et par respect de son voisin. Enfreindre les règles d'hygiène c'était s'exposer aux risques d'être relégué parmi les sujets les moins fréquentables qui ont une tendance à ignorer les lois de la vie communautaire.
Qu'avions-nous à l'époque comme moyens pour se toiletter, pratiquement pas plus qu’aux siècles précédents : Une cuvette émaillée posée à même la pierre d'évier, remplie d'une part d'eau chaude soutirée à la bouilloire toujours à demeure sur le feu et d'une brassée d'eau froide d'autre part soutirée à un broc ou à un seau que nous avions pris soin la veille de remplir à la pompe de la rue. Cela suffisait pour les soins sommaires, à la condition de ne pas être trop nombreux à les pratiquer à la même heure. Chez les nantis, l'eau chaude était plus abondante grâce à un réservoir inclus à la cuisinière d’où on la captait à l'aide d'un robinet de cuivre. L'eau usée, d'une teinte laiteuse, disparaissait dans le trou de la pierre d'évier, canalisée par un tuyau de plomb, elle pissait son débit dans la rigole du trottoir aux pierres disjointes en se délayant ensuite dans le caniveau avec les eaux usées des voisins. Une forte pluie nettoyait le tout, quand ce n’était pas la mère qui, d'un coup de seau énergiquement, effaçait les traces des passages répétés. Un balai de boule poussait plus loin les flaques retenues dans les caniveaux de mauvaise facture jusqu'à la porte du voisin en aval qui faisait de même sur toute sa longueur de trottoir. Il valait mieux habiter en amont de la pente à peine perceptible pour avoir le moins de salissures accumulées émanant des voisins. Les eaux de vaisselle et des lessives empruntaient la même voie. On savait ce qui se mangeait ou ce qui se faisait chez Untel.
Le dimanche ou après un travail salissant en semaine, surtout l'été, nous nous servions de la grande bassine réservée à la lessive et nous nous lavions le corps entier à tour de rôle. Cela demandait de nombreux allers et retours à la pompe et des récipients de grande contenance à chauffer. Gare à la dépense en bois! Plus tard quand enfin, les bains communaux se remirent à fonctionner, nous eûmes le plaisir de nous doucher pour une somme modique. Un bâtiment de l'hospice, ouvert sur la rue des marronniers, était aménagé en bains-douches, desservis par un employé scrupuleux qui minutait notre temps de passage et actionnait la durée du débit depuis l'extérieur de la cabine. Nous étions propres comme des sous neufs et nous sentions bon le savon de Marseille, gros cube qui servait aussi au lavage du linge. Pas de sent bon, ni de savonnette qui étaient hors de prix. Peu à peu, les maisons s'équipèrent d'une arrivée d'eau à l'évier et des années après, d'une salle de bain. C'était un progrès considérable, il n'y avait plus d'excuses à se négliger.
Une fois par mois, les gars allaient chez Rogelet, rue de la Porte de Bourgogne, se faire couper les cheveux réglementairement, les oreilles bien dégagées, la nuque de même. Une raie sur le côté était notre seule fantaisie. Peu importe, le béret de feutre en forme de globe masquait le tout. Comme disait papa : « un béret ça n'a pas de sens. » De quel sens voulait-il parler ? Plus tard, quand les immeubles tout neufs poussèrent dans la cour à Gérardin, nous allions chez Louis, appelé sobrement : Le Marcel. Rogelet avait un apprenti qui excellait dans le défrichage et le patron finissait le travail en réparant les dégâts. Plus il y en avait plus la coupe à blanc augmentait. Un miroir passé furtivement nous décrochait un satisfecit d'obligation pour ne pas froisser l'homme de l'art. Les hommes d'alors, se rasaient à domicile, une fois ou deux par semaine à l'aide d'un rasoir-couteau, appelé aussi coupe-chou. Il était au préalable affilé sur le revers de la ceinture de cuir du pantalon, dégagée de celui-ci de quelques 20 à 30 centimètres pour faciliter les passages de la lame. Ils en profitaient pour passer chez le coiffeur pour se faire couper les cheveux et se raser la barbe de plus près.
Dans l'attente de notre tour, nous observions, subjugués, la dextérité du patron-coiffeur, affûtant le rasoir couteau sur un cuir à deux faces, puis passant d'un geste sûr la lame sur les joues en deux ou trois coups de sabre, pinçant le nez du patient pour assurer la bonne présentation de la lame au-dessus de la lèvre supérieure et enfin, appuyant fortement les doigts de la main libre sur le front du client permettant à son cou de se dégager par un mouvement de bascule de la tête en arrière. Les deux ou trois raclages précis sous la gorge terminaient l'épreuve. Une application d'une serviette bien chaude sur les parties vives, un essuyage ôtait l'excédent de savon et un passage de la pierre calmait l'irritation. Voilà l'homme, avec un nouveau visage, rajeuni de 10 ans. Le client s’admirait sur toutes les coutures dans la grande glace, manifestement satisfait du travail de l'artiste qui l'épiait du coin de l’œil dans l'attente du compliment et du prix à payer.
Ces artisans avaient la science infuse, ils étaient au courant de tout ce qui se passait dans le quartier. Ils émettaient également un avis sur les sujets les plus divers de l'actualité. Ils alimentaient la conversation, quand le client se livrait peu, en l'orientant sur ce qui le touchait le plus, ce qui nécessitait une connaissance parfaite des préoccupations de la clientèle. Dans ces courts moments, nous en apprenions assez pour le colportage, cela marchait plus ou moins bien selon la réceptivité de l'interlocuteur et le degré de connaissance sur le sujet. Pas de quoi de couper un cheveu en quatre et encore moins de le raser de son savoir, l’homme de l’art avait plus de science, à chacun son métier.
Une bibliothèque a remplacé les bains-douches.