Des actes gratuits
Il y a des scènes de la vie qui demeurent en vous et qui ne s'expliquent pas avec évidence. L'âge aidant, l'enrichissement historique s'étoffant permet un regard plus lumineux sans pour autant répondre précisément à son interrogation première et excuser les faits.
La frénésie de la libération par les troupes américaines venait à peine de s'évanouir que déjà la vie sordide reprenait le dessus. Les profiteurs de situations sortaient de l'ombre et jouissaient au grand jour, forts de toutes impunités, mais pas toujours très braves à se dévoiler totalement. Je m'explique: Nous étions en famille dans la quiétude relative d'un foyer recouvrant enfin une nouvelle période qui nous espérions bien meilleure que ces quatre années noires de la guerre. Mon père était toujours prisonnier et ma mère qui avait, avant son départ pour les hostilités, demandé le divorce, venait enfin de l'obtenir. Nous vivions alors sous le toit de mes grands-parents maternels, unis dans la même adversité et solidaires dans l'épreuve et la joie.
Nous étions attablés pour le dîner. Mon grand-père, comme à l'accoutumé, tournait le dos à la fenêtre et présidait la cène. À l'autre bout de la table, je lui faisais face pour être constamment sous sa bienveillante surveillance. Je le vis se lever et se pencher sur la soupière, qui trônait au centre du plateau, quand à cet instant, une détonation sèche se fit entendre, suivie d'un bruit mat contre la cloison derrière moi. Grand-père, d'un bond, rejoignit la fenêtre, l'ouvrit et jeta un œil dehors, puis tranquillement, regagna sa place et poursuivit son repas avec une apparente indifférence, jugée inconcevable au regard de l'évènement.
Le lendemain, d'un œil avisé, il évalua la trajectoire du coup de feu et avec un sourire narquois et ironique, comme pour conjurer le sort, il éructa en Russe, à l'attention de l'inconnu, des propos indécents dont je compris le sens. Néanmoins, il avait échappé de peu à un attentat qui avait pour finalité de le supprimer physiquement. Jamais je n'eus d’ explications à ce sujet. Je ne lui connaissais pas d'activités contraires au climat moral de l'époque. Je le savais profondément anticommuniste. Cela s'expliquait par sa situation de réfugié fuyant le bolchevisme qui avait massacré toute sa famille dont le tort était de posséder des terres. Officier tsariste, prisonnier de guerre en 1917 par les Allemands, cette dernière position lui sauvait la vie.
Le grenier nous était interdit. Lors d'une autorisation accordée par la grand-mère, j'ai eu la surprise de découvrir fortuitement un pistolet automatique en pièces détachées, soigneusement enveloppées dans des chiffons, noyées dans d'autres. Aussitôt il fut remis en place, car j'avais à l'esprit le tragique accident, qu'il y eut dès la libération, provoqué par un camarade de mon âge qui avait tué l'un des compagnons de jeu en manipulant une arme dans un grenier. Je n'ai jamais compris ce risque de garder une arme de guerre qui dans le cas d'une fouille l'aurait sans aucun doute condamné à mort. Mais connaissant le truculent personnage, plus rien ne m'étonnait de sa part. Seule, sa femme vivait dans une inquiétude permanente qui la rendait taciturne.
Les jours suivants ce lamentable attentat, s'il en fut, sur la place de l'Abbatiale, une foule compacte s'agitait avec des gestes significatifs et vicieux. Elle vociférait des propos dissonants à l'attention de quelques femmes promenées nues, de vive force, dans les rues, éplorées, confuses, honteuses même. J'ai eu une immense pitié pour ces dernières sans connaître la justification de ce spectacle pitoyable. J'avais, néanmoins, une rage contenue envers ces agités qui prenaient plaisir à les humilier publiquement et j'observais avec attention la meute. Dans celle-ci, je distinguais des visages connus, rouges de fureur, les yeux exorbités, la bouche tordue pour mieux vomir l'injure. Parmi eux, certains détenaient un passé dégoûtant, avaient-ils eux aussi des choses à se faire pardonner pour s'octroyer des indulgences auprès des veneurs auréolés d'un prestige acquis de longues luttes.
Je n'ai jamais su, qui, à Mouzon, orchestrait cette cabale d'un autre âge et, si les victimes étaient réellement coupables des actes reprochés à l'époque. C'était tabou! On réprouvait les méthodes de l'ennemi et l'on s'empressait d'agir de même quand l'occasion se présentait. Comprenne qui pourra!