Le cadeau
Monsieur Pérignon, avait, cela est vrai, consacré du temps afin de nourrir nos cerveaux obtus de connaissances indispensables à la réussite du certificat d'études primaires. Les résultats avaient été surprenants à la satisfaction générale. Pour récompenser les efforts de notre professeur du cours complémentaire, quelques inspirés avaient pris la résolution de lui offrir un cadeau et bien sûr s’étaient efforcés de réunir un maximum d'adhésions auprès des nouveaux diplômés. Autrement dit, nous n'avions pas le choix.
Chacun s'était à nouveau fendu l'esprit pour choisir le présent correspondant au goût de monsieur Pérignon. Devant la dissension régnante qui tournait au vinaigre, Maurice, d'une belle autorité, s'octroya la responsabilité d'assurer de bout en bout la mission et nous imposa à tous d'en être solidaires. Les filles approuvèrent unanimement, trop contentes d'en être déchargées. Les mollassons, dont je fus, s'inclinaient devant cet état de fait. Le jour fut fixé ainsi que l'heure, il avait tout prévu d'emblée, un vrai chef quoi! Rien à dire, c'était un battant, plein d’énergie, il avait même suggéré de pratiquer le ramassage des membres à leur domicile, par cela même, on n'y coupait pas, ce qui gênait considérablement ma secrète traîtrise de manquer le rendez-vous.
Je ne m'opposais pas à l'idée de cadeau, j'avais simplement un manque de moyens pour y participer. J'en voulais à Maurice qui lui avait eu un prix en espèces, cela lui était facile d'en imposer aux autres privés de cette somme considérable au vue de nos maigres ressources. Pendant cette réunion informelle, je me creusais la tête à évaluer ma misérable fortune. L'argent de poche n'existait pas et les différents travaux et services rendus aux braves vieux du quartier n'apportaient qu'un satisfecit dont je me contentais. Emprunter la somme nécessaire à ma mère qui tenait les cordons de la bourse, il n'en était pas question. Je connaissais la réponse d'avance et cela aurait été sans appel. J'étais acculé devant un problème insurmontable non prévu dans les cours de Math, que nous enseigne-t-on à l'école ? Un dilemme qui gâtait mon quotidien.
Le dit jour vint, j'avais supposé, grosso modo, leur passage vers 11 heures, 11 heures 30 et je fis le choix de rester au lit prétextant une indisposition. La bande serait confrontée à ma pingre de mère qui la recevrait avec son habituelle indélicatesse. L'essentiel était de ne pas être témoin et de subir son ire devant mes camarades.
Les intrépides frappèrent à la porte. Le cœur serré, la peur au ventre, je tendis l'oreille aux invectives. Étrangement, je n'entendais rien, les sons ne parvenaient pas à moi. J'osai quelques pas dans les escaliers afin d'assouvir une curiosité. En me penchant un peu, je vis la scène, Annie et Maurice devisaient posément avec ma mère apparemment calme. C'est alors, d'une voix de stentor elle m'ordonna de descendre et de m'habiller vivement en me traitant de paresseux. Je m'exécutai prestement, je n'avais pas d'autres alternatives que de me présenter benoîtement tout en craignant les foudres et l'humiliation.
La petite communauté endimanchée me sourit et ma mère me reprocha d'en n’avoir rien dit. A ce moment-là, je la vis donner à Maurice quelques piécettes. Libéré d'un coup d'une oppression mal contenue, hardiment, j'invitai le groupe à continuer la mission. En fermant la porte, je croisai le regard de ma mère qui me haussa les épaules.
Nous nous rendîmes à la cité St Laurent du Jura, le cœur à l'aise, par une belle matinée d'été, garçons et filles associés à la noble action. Monsieur Pérignon qui pour le principe s'étonna de notre visite impromptue nous fit asseoir dans un beau salon feutré, richement décoré d'objets hétéroclites. Son épouse, toute souriante et gracieuse nous tendit un plateau de boissons alcoolisées, du porto, je crois! C'était ma première expérience à l'alcool, je sentis monter en moi un trouble nouveau, les jambes gourdes et l'esprit embrumé. Quand vint mon tour d'être remercié par le professeur, j'eus du mal à sortir de ma douce léthargie, je tentai une formule usuelle exprimée en quelques bafouillages qui mirent en excitation l'aréopage de demoiselles. J'en fus quitte pour piquer un magnifique fard, heureusement atténué par l'atmosphère tamisée de la pièce. Les filles n'étaient plus contrôlables et nous étions passablement confondus de cette situation imprévue. Ce fut un beau dimanche.