Hans le prisonnier
Je ne sais de quel stratagème ou de quelle connaissance administrative mon grand-père avait usés pour l'affectation d'un prisonnier de guerre allemand à des fins d'aide à ses menus travaux journaliers. En tout cas les faits sont là et valent qu’on les évoque.
Hans, la taille petite néanmoins athlétique, affichait un visage poupon et avenant. Ce blondinet nous aimait bien, nous les gosses que nous étions encore fin 1944. C'était aussi, peut-être, à cause de son âge, à peine sorti lui-même de l'adolescence quand la guerre le prit à son service et peut-être aussi en considération d' une jeunesse confisquée. Je le revois encore, en pantalon retenu par de larges bretelles, les manches de la chemise amplement remontées, jouant de ses beaux muscles à l'attention des gamines du quartier qui ne cessaient de venir l'observer comme une bête curieuse. Prudentes au début, elles prirent peu à peu de l'assurance, car ce garçon ne ressemblait pas à ses semblables du temps de l'occupation.
Associé à mon grand-père, ils formaient une belle équipe de compères. Ce dernier souffrait sans doute d'être le seul homme de la maisonnée depuis le départ de mon père à la guerre qui ensuite, après les durs combats d’Inor, fut fait prisonnier et emmené en captivité en Allemagne. Nous l'apprîmes beaucoup plus tard par l'un de ses camarades libérés. Coupes de bois et travaux divers de jardinage, Hans soulageait d'autant l'aïeul des travaux durs, qui lui étaient naturellement dévolus. Notre prisonnier était content de montrer ce dont il était capable. Il en tirait un certain plaisir pour lui-même, d'être libre, au dehors de son enfermement, dans une famille d'accueil satisfaite de ses services.
Au travail, sans aucun doute, trop de sérieux nuit. Alors les deux hommes naturellement étaient de connivence pour produire quelques farces au détriment des enfants. Précisons que le grand-père maniait la langue germanique suffisamment bien pour instaurer une complicité sans faille. À part ce climat de confiance, Hans bénéficiait, selon ses propos, d’une récompense appréciable, il était l’invité à notre table le midi. Le soir, il rejoignait les autres prisonniers à la caserne, la poche de sa veste déformée par un morceau de pain garni de cochonnaille-maison.
Un jour, les deux complices, en manque de plaisanteries, eurent l'idée de convier les enfants à une démonstration d'abattage d'un canard, commandé par la cuisinière. Grand-père prit un billot de bois et l'installa au milieu de la cour pour plus d'aisance. Hans tenait d’une main les ailes de la première victime et assujettit, tant bien que mal, le cou de celle-ci sur le billot. Grand-père, étonnamment concentré, d'un geste de professionnel, trancha la tête d'un seul coup de hachette. Hans promptement lâcha volontairement le palmipède guillotiné qui se mit à danser un one-step pataud autour du billot en arrosant copieusement de son sang les deux adultes hilares. Des éclats de rire fusèrent de leur part en nous voyant décamper à toutes jambes tout en hurlant notre frayeur et notre déconvenue. Grand-mère, attirée par le vacarme, vint nous réconforter et cracha son mépris aux deux farceurs. Puis, jugeant que le massacre était accompli, appella et entraîna le troupeau des rescapés vers un lieu plus sûr, "Cani, cani, cani!..."S'ensuivirent les "coin coin" joyeux attirés sans doute par la nourriture que la grand-mère dispensait à profusion après les avoir réunis par le rituel appel.
Le lendemain le canard sacrifié trônait sur la table, appétissant à souhait. Les enfants n'y touchèrent, à cause de la scène encore présente dans leur esprit. Les deux hommes discrètement s'efforcèrent d'étouffer leurs rires sous l’œil réprobateur de grand-mère qui décidément était peu encline à oublier l'incident.
Vint le jour où Hans nous annonça son départ pour son Heimat dorf. Il promit de nous écrire rapidement pour donner de ses nouvelles. Nous avons attendu vainement une lettre de lui.
Grand-père nous expliquera plus tard, que Hans résidait en Allemagne de l'Est, chez les bolcheviques, selon son expression, et qu'il avait retrouvé une autre prison, cette fois-ci pour longtemps.