Le temps des soupirs
La mixité toute nouvelle, oubliée depuis la maternelle, réjouissait les cœurs des nantis admis aux cours complémentaires sous réserve d'un examen de passage. Les filles et les garçons ne se côtoyaient que d'une table à l'autre sans qu'il y ait alliance sur le même banc. Les professeurs avaient dû se casser la tête pour arriver à un pareil résultat. Qu’à cela ne tienne, nous étions graves et gauches devant cette nouvelle situation. Les filles affichaient une beauté toute naturelle, aucun artifice ne transfigurait la pureté d’un teint parcheminé. Elles étaient à croquer dans leur beau tablier aux harmonieuses couleurs vives, réalisé assurément par les doigts de fée de leur maman en quête d'une singularité qui rehaussait encore l'éclat de la fillette. Les garçons n'étaient point préoccupés par le paraître, leur tablier était gris à l'image de celui du maître, ce qui avait pour avantage d'estomper les différences sociales.
Peu à peu, accoutumés à la présence des sylphides en herbe qui troublaient notre quiétude sauvageonne, nous découvrions des sentiments indicibles contraires à l'habituel partage sans équivoque avec nos camarades de jeux et de confidences. Nous ne connaissions pas encore les aboutissants de ce monde nouveau. À part les quelques vieux de la classe de 4ème et de 3ème qui se livraient à des conjectures, tout apparentes et démonstratives en dehors de l'enceinte scolaire, mais assez éloignés tout de même, pour ne pas être vus des professeurs-censeurs.
Nous avions alors des relations plus que platoniques ou à peine esquissées. Il eut suffi d'un sourire ou d'un regard appuyé pour que l'élu du moment se pâmât en rougissant, moqué par le camarade, témoin de la scène et qui exagérait la méprise en provoquant souvent de la part de la belle un haussement d'épaules significatif. Nous perdions alors toute prétention, relégués, voire même ignorés. Un trouble grandissait, un tourment contenu naissait, devenait encore plus intolérable quand la friponne jetait son dévolu sur un adonis aguicheur.
Certaines étaient inaccessibles, insensibles à nos prétentions puisque trop sages, trop prudes ou trop belles, c'était selon... Des soupirants plus audacieux, moins scrupuleux de l'étiquette, vous ravisaient l'élue avec une surprenante et déconcertante facilité. De quoi vous dégoûter de votre réserve respectueuse. Nous nous contentions d'admirer leur beauté et de boire avec délice et gourmandise leurs échanges de propos. Recroquevillés que nous étions dans une coquille d'ermite et prônant l'ascétisme qui avait pour effet d'être occulté des moins bêcheuses, prétendantes elles aussi sans espoir de retour. Une sorte de réaction en chaîne incontrôlable et absurde qui brisait une cascade de cœurs.
Pour mon compte, moins gourmand que d'autres, je me contentais d'un timide sourire suffisamment évocateur pour rêver d’un avenir prometteur plein d'aventures extraordinaires, riches de passions mentalement assouvies. Elles ont modestement et secrètement contribué à me donner un bonheur simple sans paroxysme ni extravagances. Cela suffisait à me transporter dans un éden où nul autre n’avait accès.
La surveillance était efficace, rien n'échappait aux enseignants et encore moins aux mères qui imposaient une vie quasi monacale à leurs protégées. En dehors des classes, plus aucune fille n'était visible et nous nous abandonnions, comme au bon vieux temps, à nos jeux traditionnels et surannés qui nous laissaient un goût amer bouleversant notre sérénité. C'était le temps des soupirs et il y en a eu. Nous savions, sans déclaration ni aveux aux copains, provoquer une rencontre secrète, uniquement pour le plaisir des yeux, de loin presque furtivement. La présence dans un même lieu, le cinéma ou la messe y pourvoyait. Le trouble s'accentuait, le cœur battait à rompre dans ces courts instants de bonheur ineffable. Nous étions heureux ainsi, sans en demander plus, sans s'autoriser davantage, il fallait attendre, remettre à plus tard nos espérances non échangées.
Un autre regard plus évocateur faisait que l'ex-préférée était reléguée, qu'un autre rêve remplaçait le précédent, le supplantait en magnificence. Comment ne pas y céder, elles étaient toutes mignonnes et désirables. Soyez rassurées, mes jolies, j'arrête là toute confidence et je vous laisse le soin de vous en souvenir. Plus tard, nous rêverons, certainement, des temps lointains où nous étions si proches.