Le trafic du canal
À l'appel de la trompe du convoi en errance qui annonce l’ amorce d'un virage sur l'étroit canal, moteur au ralenti, il invite la population à un spectacle à ne pas manquer. Telle une envolée de moineaux, les bambins criards, exultant leur joie, dévalent la rue de la cité polonaise pour rejoindre le bord du canal, près du pont biais (encore en passerelle).
Formant un rang le long de la berge du halage, les enfants admirent, avec une attention propre à cet âge, l'arrivée d'un chaland tracté par un magnifique remorqueur rouge et noir. Avec une intention toute particulière, l’embarcation motorisée baisse sa longue cheminée au passage du pont comme pour mieux saluer les spectateurs, puis d'un geste majestueux la redresse lentement pour reprendre sa verticalité initiale. Un autre formidable coup de trompe met fin à la cérémonie, à nouveau le remorqueur crache une épaisse exhalaison noire à la senteur de charbon pour reprendre de la vitesse. La fumée se dissipe lentement dans l'air calme, imprégnant le ciel clair d'une tache pesante. Le moteur dans toute sa puissance fait vibrer l'embarcation qui laisse derrière elle un remous mêlé des boues du fond et des algues déchiquetées par l'hélice. Les vagues en pointe de flèche buttent contre la berge et éclaboussent les curieux qui reculent de quelques pas. Les plus courageux font un bout de chemin avec le remorqueur comme pour ne rien perdre de la scène singulière. Longtemps encore nous entendons le pot’ pot’ en écho qui peu à peu s'estompent dans les bruits ambiants. Nous retournons à nos jeux dans l'attente d'un nouveau passage. Mais ce fut l'exception car bien vite il fut réformé.
Il existait d'autres tractions comme cet énorme tracteur qui du chemin halait les péniches avec une aisance due à sa toute puissante mécanique. Un volumineux volant, sur le coté, régulait la vitesse toujours constante. Ce tracteur avait remplacé fort heureusement ces pauvres chevaux qui se tuaient à la peine par tous les temps. Il doublait la vitesse de la traction animale. Le conducteur n'avait, pour seul abri, qu'une simple toiture de toile ouverte à tous les vents. Les roues arrières, en fer, d'un grand diamètre, étaient munies de crampons ferrés en obliques pour mieux s'accrocher au sol qu'ils marquaient profondément. Cet engin vigoureux occupait la largeur du chemin ce qui ne nous permettait pas de l'observer de ce point. Une cheminée tenait lieu de pot d'échappement par laquelle sortaient des panaches de fumées noires, méphitiques. Son puissant moteur générait un bruit sourd qui martelait avec régularité les berges qui renvoyaient l'écho. Un câble d'acier tendu à rompre le reliait à la péniche chargée à la limite de flottaison et dont l'étrave fractionnait énergiquement l'onde en deux parties égales.
Un batelier, le corps en appui tendu sur la rallonge de la barre du gouvernail, était concentré à l'exécution de la manœuvre. Chaussé de sabots de bois, il s'aidait d'un chemin en demi-lune agrémenté de tasseaux pour développer plus de force sans déraper. L'homme ne bénéficiait pas d'abri. Chacun de ses pas résonnait sourdement sur le pont en bois.
On avait, aussitôt la guerre, après avoir réparé les écluses et débarrassé les restes des ponts détruits, ressorti les péniches en bois. Certaines avaient conservé leur mât qui datait de la traction animale et qui, dans son temps, l’avait soulagé de l'effort, en hissant la voile quant le vent était favorable. Le câble de traction de 30 à 80 m de long dit billage pouvait être remonté sur le mât pour permettre le trématage (dépassement) d'un autre bateau plus rapide. Bien vite des péniches en fer furent sans doute restaurées et les remplaçèrent avantageusement avant qu'elles fussent armées d'un moteur les rendant autonomes et plus rapides. Parmi celles-ci se remarquait la péniche ardennaise reconnaissable à son étrave effilée; cette forme a pour inconvénient de perdre un peu de place, mais a pour avantage de faciliter la traction.
(photo : Mouzon d'hier et d'aujourd'hui)
La guerre a laissé exsangue un pays déjà peu enclin à la modernité. Grâce à cela, en l’espace d’un temps très court, j’ai eu le privilège de voir défiler un matériel hétéroclite ou obsolète qui avait marqué en son temps le paysage ardennais. Une antique flotte fluviale et sa traction oubliées des ravageurs ou autres saccageurs de la dernière guerre a permis d’apporter une contribution au redressement de la France dans l’attente d’une aide financière des USA.
Depuis la berge opposée, nous regardions les difficiles accostages au quai du port fluvial pour décharger ou charger le contenu des péniches avec l'aide de la grue gris-bleu. Une courte voie ferrée limitait ses déplacements. Les marins s'aidaient de la bricole pour les courtes manœuvres et utilisaient de grandes perches pour ne pas buter contre les berges. Vers les années 1950, trois péniches seulement avaient leur port d'attache à Mouzon, baptisées : Mari, Dufour et Renée.1
Le port changeait fréquemment de décor avec ses monticules de toutes tailles de matériaux divers: grèves et autres agrégats destinés aux entreprises ou artisans locaux. Sur la pointe Est de l'îlot, les marchands de charbon déchargeaient la totalité de la péniche sur l'aire et préparaient les stocks pour ensuite les distribuer aux clients conformément à leur demande. Ils réalisaient plusieurs tas, classés par calibres et qualités : Tout venant, tête de moineau, Ciney, boulet, etc. Puis ils les ensachaient, à l’aide d’une sorte de bascule, dans des sacs de 50 kg, les disposaient par catégories sur leur camion avant de les livrer à la criée en ville.
Une autre activité s'offrait à notre curiosité, au-delà de l'autre pont du canal, le monorail de la fabrique de feutre Sommer qui trônait là-haut à près de 10 mètres. Il était suspendu à son unique rail et inlassablement, méthodiquement, déchargeait les péniches au ventre rebondi de cokes nécessaires à la voracité de la centrale thermique. En effet, depuis l'essor de l'entreprise, la turbine du barrage ne produisait pas assez d'énergie électrique pour ses nouveaux besoins. En était-il de même de l'autre entreprise que l'on appelait communément la galva ou l'usine Ollivet du nom de son fondateur ? Cette usine était desservie par un bras de dérivation du canal, longeait toute la longueur du quai du port, alimentait ensuite la turbine. Il poursuivait son cours parallèlement au canal, se jetant enfin dans la vieille Meuse, à la hauteur de l'écluse Mélin.
Malgré le trafic intense, il y eut peu d'accidents de navigation notables, sauf beaucoup plus tard, exemple : l'accident de la péniche la Sainte Bernadette dans la nuit du 12 au 13 septembre 1953 et puis cet autre de l'automoteur Vise au niveau de l'usine Sommer le 31 août 1955. 2 Je suppose que les mariniers mouzonnais devaient se réunir à l'occasion de la St Nicolas, au café de la Marine pour fêter leur saint patron ; l’un d’eux détenait une licence de boissons. Nous n’étions pas invités aux agapes pour le célébrer.
Quant au port, pendant cette guerre, il tournait au ralenti à cause de la destruction des deux ponts et de l'écluse de l’Alma. Un nettoyage du lit était rendu nécessaire pour l’enlèvement des débris des deux ponts et des bombes non éclatées. L'organisation Todt, dès l'Armistice de 1940, pourvoyait à la réparation de l'écluse de l’Alma, avec l'aide de prisonniers français. Après la guerre, le port connut un regain d'activité qui peu à peu fut détrôné par la route et le rail, concurrents plus compétitifs. Cela se discute quand on sait qu'un simple automoteur peut jauger la capacité de 10 camions de 30 T avec la consommation d'un seul. Les inconvénients étaient tout de même de taille, canaux gelés ou inondations l'hiver et manque d'eau quand l'été était trop longtemps chaud. Ce fut le cas en 1947.
Les concours de pêches se réalisaient sur le chemin de halage limité entre les deux ponts. Du pont Biais ou de celui du canal, on pouvait embrasser du regard la totalité des concurrents. Ce chemin servait aussi d'entraînement à la course à pied des jeunes gens, inscrits à la préparation militaire. On usait du canal à l'initiation à la natation mais aussi pour différents concours, à l'occasion des fêtes de la jeunesse. Le plus spectaculaire fut sans doute celui d'attraper des canards, aux rémiges rognées pour la cause, qu’on jette à l'eau au milieu des concurrents qui devaient les capturer en guise de lot.
Que de souvenirs désuets ce canal a-t-il marqué à jamais la mémoire des enfants de la cité !
1 : Le canal des Ardennes, société d'études ardennaises 1987, page 80.
2 : Archives Départementales des Ardennes, DDEN 249.