La cour à Gérardin
Devant le parvis de l'Abbatiale s'alignait un ensemble de maisons accolées les unes aux autres. Les violents bombardements de mai 1940 par l'aviation allemande et les tirs de l'artillerie française, les ont réduites à l'état de ruines. Après un nettoyage partiel des décombres, subsistaient alors des chicots de murs et des caves encore intactes et surtout une magnifique cour avec un jardin d'agrément devenu sauvage. Le coin rêvé pour les gosses, non seulement du quartier, mais aussi des autres limitrophes. Si les gamins du hauts de la ville et des cités avaient jeté leur dévolu sur les ruines, près du canal, ceux du centre ville avaient les leurs plus riches encore avec en prime la cour à Gérardin, nom de l'ancien propriétaire, prolongeant l’étendue des ruines pour plus de commodité.
D'un accès facile par la rue de l'Abbatiale. Nous nous engagions dans une inextricable forêt vierge aux lianes abondantes, composée d'arbres fruitiers et d'agréments quasi enlacés par l'exubérance de leurs branches démesurées, et complétée par des touffes épaisses de sureaux. Un bassin trônait en son milieu dans lequel affleuraient sur l’eau croupie quelques cailloux verdâtres en guise de poissons rouges.
Cachés des vues des adultes, nous prenions soin d'installer des vigiles dans les arbres pour observer les alentours. Nous étions protégés au sud par un grand mur de soutènement retenant les jardins suspendus à l'accès interdit pour cause d'exploitation en jardins, et à l'ouest par l'une des maisons indemnes contre laquelle une ossature de véranda s'y appuyait. À la perpendiculaire du mur de soutènement, quelques bâtiments en dur et sans étage livraient leurs intérieurs démunis de portes et fenêtres, la face Est était entièrement murée. Tout danger d'invasion, par nos ennemis ne pouvait surgir que de la Porte de Bourgogne, c’était relativement facile à surveiller, car à découvert dans cette traversée obligée des ruines. Dans le cas d’un coup de force, nous avions l’inconvénient d'être encagés dans notre réduit et de mourir sur place, bien souvent agglutinés dans la véranda.
Deux frères, Marc et Pierrot, souvent embarrassés de leur jeune frère, Michel, par leur ascendance naturelle et leur sens de la médiation, réglaient les litiges entre les quartiers et organisaient les jeux de rôles. Ces jeux, très fréquemment inspirés par les films vus le dimanche précédent, étaient le reflet des scènes les plus appropriées à notre site. Renaissaient avec une folle passion les : Tarzan, capitaine Fracasse, Quo Vadis, Robin des Bois, les corsaires et les indiens etc, etc... L'imagination fertile suppléait à l'absence de moyens, il suffisait d'un canif pour transformer une branche de noisetier en arc, une autre plus fine en flèche ou une plus grosse en javelot, un couvercle de lessiveuse faisait office de bouclier. Les jeux vécus avec réalité causaient parfois des blessures plus ou moins sérieuses. Après un énervement commun, il arrivait que nous réglions nos comptes avec les abondants projectiles trouvés sur le terrain. C'est alors que les clans des quartiers différents ressoudaient leur cohésion et attaquaient le clan adverse affaibli par les luttes intestines.
Toute la journée du jeudi, la cour et ses ruines faisaient le plein, il n'y avait pas relâche. À peine un entracte pour le quatre heures. C'était rapide, le temps de se trancher un quart du pain de quatre livres, l'ouvrir en deux et lui coller une épaisse couche de saindoux. Nous courrions déjà vers notre paradis, le casse-croûte à la main, un énorme morceau dans la bouche qui déformait la joue au point de défigurer l'affamé. Vite, vite ! Pas question de perdre un seul instant, un coup d'eau en passant devant la pompe pour faire passer le reste et nous étions de nouveau ensemble.
Nous utilisions également le champ de ruines pour créer des circuits du tour de France avec des billes et comme cela nécessitait trop de concentration ou d'application, nous empruntions les pistes, à la queue leu-leu, en guise de circuit de courses d'automobiles pour nous défouler. Par la seule force de nos jambes et par la propulsion du bruitage de bouche, nous pilotions nos engins avec les mains appuyées sur un imaginaire volant. Cela faisait suffisamment de bruits pour se faire chasser de temps à autre par un riverain acariâtre. Nous avions à cet effet, un héros tout trouvé en la personne de Raymond Sommer, natif de la ville, pilote de grand prix au renom international.
C'est dans cette cour que j'ai gagné mon nom de baptême. Jacky, à un moment donné, a reçu de ma part le jus d'une noisette encore laiteuse dans les yeux. En pleurant de tout son saoul, à demi aveugle, le grand Bernard l'arrête et lui demande la raison de sa peine. Entre deux sanglots, Jacky lui narre péniblement son chagrin en précisant que: « c'est l' Roger qui m'a f.. du jus de moisette dans l’œil ! ». Bernard, en appelant à témoins Michel et Jean-Claude, s'esclaffe sans retenue et baptise mon frangin de Moisette, puis, pour différencier le grand du petit, m'attribue le nom de la grande Moisette. Le terme demeurait toujours incompréhensible de la part des novices qui, néanmoins, suivaient la règle avec plus au moins de fidélité, car le Bernard en imposait par sa stature et ses propos belliqueux. Il bravait souvent les deux frères, Marc et Pierrot, qui mirent du leurs à ne pas se soumettre à ses injonctions. Des rivalités de chefs les avaient opposés, par le passé et à différentes reprises. Serge, tout naturellement neutre, allait d'un groupe à l'autre sans essuyer de problème relationnel, ce fut aussi mon cas et c'est pour cela que l'on s'entendait bien tous les deux, ainsi qu'avec son jeune frère, Francis, qui ne le quittait jamais, généralement accroché à son tablier.
Marc avait profité que ce jour- là nous étions en nombre, gonflé par un renfort du centre ville et de la route de Villemontry, pour convaincre l'assistance de la nécessité d'attaquer le Haut de la ville. Il échafauda une stratégie avec ses sous-chefs et ses sous-sous-chefs, ces derniers cherchaient une troupe à commander, un peu comme l’armée espagnole qui n’avait que des généraux sans soldats. Quand enfin le plan fut approuvé par l'ensemble il donna l'ordre du départ... « direction la Porte de Bourgogne ». C’était vague ! À la hauteur des maisons1 qui venaient de s'écrouler la nuit du 11 novembre 1947, heureusement inoccupées à cause de la fragilisation de leurs structures due au bombardement de 1940, des éclaireurs avaient été envoyés à des fins de renseignements sur les positions de l'ennemi. Je préférais rester dans la masse, je n'étais pas le seul pour avoir opté la prudence, car nous y étions nombreux à attendre, protégés derrière les tas de pierres. Le retranchement de l'ennemi, prévoyant, fit qu'il choisit une position plus confortable que la nôtre qui nous entraîna dans les méandres des remparts bordés de part et d'autre de jardins et vergers couverts, au relief mouvementé. Mon instinct me fit sentir le piège, je n'eus pas le courage d'en avertir les chefs qui affichaient cependant une mine préoccupée. Un à un, nous réglions nos pas sur celui qui précédait, l'échine courbée, l'arc de noisetier à demi tendu, scrutant minutieusement les abords et surtout les sommets. Nous évitions les branches au sol qui, en se brisant, émettraient un son sec et alerteraient la bande. Les nerfs étaient tendus d'autant que les Hauts de la ville ne donnaient pas signe de vie. Arrivés au pied d'un grand mur de soutènement, nous vîmes tardivement des silhouettes furtives qui apparurent à son faîte. Une volée de pommes blettes s'aplatit sur nos têtes. Impossible d'y échapper tant la confusion fut intense, emmêlés que nous étions dans l'étroit défilé. Un groupe qui devait guetter au coude du chemin, nous barra le passage et nous assaillit. Ce fut la débandade dans l'étroit chemin de repli, poursuivis par les assaillants dopés de leur première victoire.
Nos vêtements étaient souillés par la décomposition des fruits avancés ayant servi de projectiles. Des cris de frénésie accompagnés de rire nous poursuivaient à distance respectable, nous étions plus nombreux et pouvions à tout moment nous ressaisir. J’aperçus François, Bruno, et Aldo qui menaient la bande victorieuse et jubilaient d'aise. Nous avions été anéantis, non pas par le nombre mais par la science de l'utilisation du terrain. Sur le chemin du retour, pour éviter une deuxième conrée, cette fois des parents, tant bien que mal, au bord du canal, nous lavâmes nos vêtements et notre déconfiture. Le linge sale ne se lave-t-il pas en famille ?
Ceci dit, cela ne nous empêchait pas d'être l'ami d'un ennemi. Bruno m'invita dans le nouveau monde. Un monde que j'entrevoyais par le biais du cinéma mais qui n'était pas tangible. Fils adulé par sa grand-mère, choyé par sa mère et adoré par sa jeune sœur, il vivait dans une maison bourgeoise, sorte de petit palais perdu dans un parc immense dans lequel se terraient dans un angle deux énormes cuves à bière. Son père, brasseur de son état, mais aussi scieur de long dans une scierie de pierres sèches, entièrement construite de ses mains qu'il avait d'or, bricoleur d'une rare compétence, désossait des moteurs de toutes sortes pour leur donner une nouvelle vie. Dans son antre ouvert à tout vent, à proximité du canal, il nous recevait avec commisération et aimait qu’on le vît dans ses capacités. Mais là n'est pas le sujet.
Ce malin de Bruno, aimait piéger son ami du moment. Il le fît sans vergogne avec un art consommé. Il en fallait peu pour ma simple innocence toujours livrée à la traîtrise des autres que je croyais pourtant semblables. Par un contournement astucieux de la propriété dont je pensais tout connaître grâce aux innombrables jeux assouvis ensemble, il m'entraîna dans un dédale de murs en direction du parc, autrement dit vers les cuves à bière dont j'ignorais les ouvertures. Devant une porte donnant accès à un couloir sombre, j' aperçus deux grandes portes blindées avec une gigantesque poignée circulaire. « Alors il n'est pas beau mon sous-marin ? » Me lança-t-il avec autorité tout en tournant avec effort la poignée d'ouverture de l’une des cuves. Il entra le premier et me fit admirer les faïences blanches qui ornaient la totalité des murs à peine éclairés par le jour de la porte. Effectivement c'était impressionnant par le volume et la magnificence. Confiant, j'osai errer dans le local désaffecté. Bien mal m'en prit, un bruit énorme derrière moi se fit entendre accompagné d'une obscurité absolue. L’huis verrouillé de l'extérieur par Bruno m'emprisonna dans cet étrange bocal sans possibilité d'en sortir. Au bout d'un temps, m'ayant épuisé à le supplier, je m'abandonnai à une attente qui me paraissait fort longue. J’entendais derrière la porte pourtant étanche, son sarcasme machiavélique et lui jurai une correction magistrale. Quand enfin, du plafond filtra la lumière du jour, par l'ouverture apparut sa tête et son rire inonda la pièce en autant d'échos humiliants.
Enfin libéré, grâce à la grand-mère prévoyante qui connaissait les perfidies de son petit-fils, elle m'invita, pour me consoler, à un copieux goûter, sans ce dernier qui avait disparu. Je redescendis l'immense escalier de pierre, longeai les insondables statues coloriées et croisai les plantes vertes sans parfum qui ornaient le hall. À travers la grande porte vitrée je devinai la silhouette de Bruno qui dansait comme un feu follet. Malgré ses cris et ses appels à prolonger les jeux, je le quittai et tentai d'oublier ce monde que je croyais meilleur pour retrouver mes humbles et vieux copains dans la cour à Gérardin. À chacun son monde.
L'immeuble de droite avant les bombardements de 1940 laissant des pans fragilisés qui se sont écroulés en 1947. C’est dans cet immeuble que l’auteur a vu le jour.