Le bourrelier
Deux marches permettaient l'accès direct à la boutique fortement éclairée les jours de soleil par la grande vitrine et la porte vitrée. À côté d’elles se terrait un petit homme rustaud, souvent assis face à la rue, comme pour ne rien perdre du spectacle qu'elle offrait impudiquement. C'est de là qu'il hélait le petit garçon que j'étais pour l'inviter à un brin de causette sur de futiles sujets. Apparemment, je ne lui connaissais pas d'amis et il appréciait ma présence, fut-elle courte et sans histoire.
Il n'y avait jamais personne dans ce modeste atelier tout d'une pièce, comblant la totalité de la largeur du bâtiment à étages. Une porte unique dans le mur du fond donnait accès à la pièce vie. De petits carreaux, genre vitraux, ne laissaient rien paraître et enjolivaient l’huis. Une seule ampoule suspendue au bout de son fil ressemblait à un pendu oublié depuis des lustres. Une énorme toile d'araignée garnie de poussière remplaçait l'abat-jour manquant dont un vestige de fixation prouvait qu'il avait existé. Un décor insolite s'offrait au visiteur et signait la profession de l’artisan. Un désordre indescriptible régnait aussi bien sur la vaste table accolée à la presque totalité de la paroi de droite que sur les murs et le plancher. Licous, brides, colliers, pièces métalliques diverses, outils spécifiques, tas de cuir et de crins se côtoyaient sans pour autant se mêler. En quelque sorte de l'ordre dans le désordre. Le bourrelier savait d'un geste dévoiler ce qui lui était nécessaire au cours de son ouvrage. Tout cela sentait bon le cuir, la graisse, le crin animal ou végétal. Quand un collier venait d'être apporté, le cheval lui avait laissé sa sueur odorante.
Le bourrelier, habillé de bleus et d'un lourd tablier de cuir grossier, était chaussé de brodequins ferrés l'été, de chaussons de feutre enchâssés dans des sabots de bois et cuir, l'hiver. De petits yeux rieurs et malicieux contrastaient avec la dureté de ses traits. L’épaisse moustache grise masquait la bouche, une petite touffe de poils blanc sale ornait la base de la lèvre inférieure. La duveteuse tignasse ébouriffée, coupée court, était à peine contenue par une casquette à visière de cuir qui lui cernait le chef.
Tout en conversant avec moi, il poursuivait son oeuvre de restauration. Il aimait que je le visse de cette manière, assis sur une robuste chaise de paille aux courtes pattes, taillée à sa mesure. Il aimait que j’appréciasse sa dextérité, ses gestes économes et précis. Il parlait peu et ne posait jamais de questions, c'était la présence ou l’admiration qu'il recherchait et cela lui suffisait, le dopait dans sa tâche.
Un énorme collier entre les jambes, à la manière d'un violoncelliste, il garnissait à fait un mélange de crins dans un cuir entrouvert pour le greffer à l'ossature en bois, par de nombreux clous à tête ronde. Pendant ce travail de forçat, il m'observait furtivement, se délectait de mon extase pour son art. Une sorte de pacte nous imprégnait d’une douce atmosphère de quiétude partagée.
L'artisan vivait au rythme de l'horloge de l'hospice qui égrenait ses quarts d’heure à coup de sonorité cristalline. Il ponctuait chaque mot d'un geste : « ah! C'est onze heures... ah! C'est le quart… » comme si le comptage défiait ou reculait l'heure fatidique, qui il redoutait sans doute ou tout simplement pour meubler les longs silences. L’œil épiant la rue, au passage d'une femme qu’apparemment il n'appréciait pas, il aimait à dire : « Rwet' ben stillat' elle passo cor' sa journée à bacailly ». Par moments, les mains dans les poches, bossant son lourd tablier, il plastronnait sur le seuil et avec sa voisine du café "Claiser", qui comme lui tuait le temps entre deux rares clients, s'entretenaient mutuellement de banalités éculées, histoire de délier la langue trop souvent inactive. Deux mots suffisaient. En accord, ils contemplaient la rue vide d'âmes, le regard lointain, perdu dans des pensées secrètes. Ils tendaient le cou comme les oies dans la direction du bruit qui s'annonçait, la mine interrogative et la curiosité dans l’œil. Parfois, Pompon, le chien de son fils, qui le précédait toujours, venait lui tendre son cou pour une caresse et entendre un mot gentil puis partait s'allonger sur le crin en l'ayant flairé méticuleusement. Il émettait un petit grognement de satisfaction en jetant un regard plein de reconnaissance à ce vieux compagnon qui le lui rendait bien.
Monsieur Poncelet, à sa retraite, légua sa boutique à son fils Maurice, matelassier, qui la vendit ensuite. Elle servit enfin, de vitrine d'exposition aux produits manufacturés des usines Sommer.
Une opportunité me permit de le rencontrer à nouveau, vingt ans plus tard, dans une maison de maître qu'il occupait, faubourg Sainte Geneviève. Veuf depuis longtemps, physiquement, il avait seulement perdu à peu de sa superbe et gagné une tristesse indéfinie. Il n'en dévoilait pas la raison. Je le sus plus tard lors d'un entretien avec son fils, célibataire, qui partageait le logement. La pièce où vivait son père servait de cuisine et de salle à manger. Le tout était là, peu de choses en somme, seulement l'essentiel qui pouvait être contenu dans un si petit réduit. Un poêle miniature à bois, chauffait à peine, tant l’humidité imprégnait les murs noirs et gras. L'ensemble était sombre et sinistre; l’antichambre de la mort. C'est là qu'elle le prit, sans doute consentant, dans ce dénuement révoltant qu’il n’acceptait pas et qui l’attristait. Son fils qui a partagé misérablement son sort l'avait précédé de quelques mois. Ainsi disparaissaient discrètement deux métiers ancestraux, liés par le même destin et par les mêmes vicissitudes.