Aux abris !
La nuit tombait rapidement; Un coup de gueule du grand-père hâta notre mouvement encore hésitant. Transgressant le couvre-feu et équipés de notre duvet de plumes d'oie, plus ou moins bien assujetti sur notre corps, à la file indienne, nous rejoignions sans bruit l’antre pour la nuit. En chemin, nous gloussions discrètement en regardant son ci-devant à peine visible, métamorphosé en masse informe porteuse d'une petite tête et supportée de courtes jambes. Si la situation n'avait pas été aussi tragique, en d'autres temps, les rires auraient fusé grassement.
Dans la nuit déjà bien noire, nous usions d'adresses pour éviter tous les obstacles qui encombraient notre itinéraire. Parfois se détachant sur le ciel clair à l'horizon, une semblable file d'individus difformes, tout aussi grotesques à première vue, nous saisissait, puis le moment de panique dissipée, nous réjouissait car nous craignions les patrouilles de l'occupant qui auraient tiré probablement à vue et sans sommation.
Notre abri, collé à un talus au fond des jardins, se composait de tôles en demi-lune recouvertes partiellement de terre, il servait ordinairement de réserve de pommes de terre et de fruits. Pour la cause présente, il nous garantissait un havre précaire mais plus sûr que le toit d'une maison en pleine agglomération, proie facile aux avions belliqueux. Attentifs aux bruits extérieurs et surtout soucieux du raffut occasionné par des vagues incessantes de bombardiers alliés dont la multitude motorisée faisait trembler le sol et emplissait le ciel d'un vrombissement insupportable. Il nous arrivait de sortir précipitamment de notre tanière, attirés par un bruit insolite, nous observions, couchés dans l'herbe, en direction de la route nationale, les mouvements incessants des convois allemands. Quant ils s'arrêtaient pour une pause que nous supposions tout autre, cela générait en nous une angoisse communicative.
J'avais une pensée pour les prisonniers français incarcérés à la caserne tout proche. Je les visitais le jour à proximité des réseaux des barbelés, tout en évitant l’irascibilité de la sentinelle qui me dominait du haut du mirador de bois. Les quelques mots échangés, en poursuivant mon chemin, pour mieux tromper la surveillance, leur apportaient un peu de récréation. Certains erraient le long du réseau pour continuer à deviser ou à demander des cigarettes que je ne pouvais pas donner faute d'en posséder.
Parfois, quand la nuit s'annonçait belle, nous goûtions quelques moments de quiétude, assis sur le talus, en observant le ciel chargé d'oiseaux noirs, serrés les uns contre les autres, produisant un vacarme d'enfer. Nous avions une pensée attristée pour la population allemande qui allait récolter des milliers de tonnes de bombes exterminatrices. Sachant que le mouvement aérien allait d'Ouest en Est, mon grand-père, en grand stratège, conclut par une phrase évidente : « Qu'est-ce qu'ils vont prendre sur la gueule les boches! », je trouvais cela génial. Il est vrai qu' à cette époque on ne contrariait pas les dires du patriarche que l’on à considérait comme paroles d'évangile.
Ainsi chaque soir, partageant ce nid sécurisant avec deux autres familles, nous protégions de la sorte notre modeste carcasse dans la plus pure promiscuité. Les corps drapés du duvet s'accolaient aux autres faute de place. On ne m'avait pas laissé le choix du partenaire, je me trouvais coincé entre mon petit frère et la paroi métallique qui suintait d'humidité. L’air y était vite saturé. Je rêvais à des jours meilleurs jusqu'au petit matin.
Un grand espoir naissait en nous, le débarquement allié du 6 juin 44, puis la libération de Paris le 25 août ajoutaient à notre espérance. Nous savions qu'il fallait aussi redoubler de prudence, la Wermacht restait une troupe de premier ordre. Le bruit courait en ville que trois maquisards y avaient pénétré après le couvre-feu, et qu'ils s’étaient fait surprendre les armes à la main par les chefs de culture. Une fusillade s'en était suivie et l'on déplorait un blessé de part et d'autre. Une patrouille allemande poursuivit, en vain, à travers les rues les deux fuyards qui continuaient à se défendre énergiquement. Un fugitif dût se jeter à la Meuse pour éviter l’arrosage de balles en nageant entre deux eaux.
Les alliés multipliaient leurs actions de destruction des voies de communication, ralentissant le renfort vers l'Ouest des Allemands. De la cité Jeanne d'Arc, avec Jean-Claude, nous fûmes témoins du bombardement de jour de la gare. Sa mère à plusieurs reprises nous tira par le bras pour rejoindre l'abri. Nous étions tellement fascinés par cette vision apocalyptique qu’à nouveau nous le quittâmes pour ne rien perdre du spectacle assourdissant. Les bombardiers légers rasaient les toitures avec maestria puis, après avoir lâché leur charge meurtrière, s’élevaient bruyamment vers les cieux en une courbe gracieuse pour disparaître à jamais.
Notre tour d'être libéré vint. Néanmoins la situation restait terriblement dangereuse. Les méfaits commis par les troupes en retraite amplifiaient notre crainte de jour en jour. Ces rumeurs-là étaient-elles fondées? Si près du but, on ne prenait pas de risques inutiles.
Dans ce feu roulant qui fracasse,
Chacun protégeant sa carcasse,
Qu'elle soit peu ou prou dégarnie,
Elle vaut bien celle d'autrui.
Un brin de résilience dans ce monde de noirceur
Les copines de ma sœur se sont rassemblées autour d'elle dans un chahut empreint d'éclats de voix et de rires prononcés. Elles jouissaient pleinement de la joie de vivre dans la communion de pensée propre aux adolescentes. Mettant assis sur le bord de la route dominant le halage, l'œil scrutateur survolait l'onde du canal à la recherche d'une occasion pour affûter mon esprit. Rien ne vient tant la gent féminine bruissait tant et plus.
Quand enfin à l'occasion d'un silence, une voix douce et harmonieuse entonne le Chant du départ de nos héros de l'an II, le couplet admirablement interprété par SONIA terminé, le groupe, dans un parfait accord, attaque d'un ton assuré et altier le refrain :
"La République nous appelle, sachons vaincre ou sachons périr. Un français doit vivre pour elle, pour elle un Français doit mourir".
J'eus un moment de réflexion d'adulte, je trouvais ce chant bien inconvenant dans la situation où nous étions encore en pays envahi par une troupe qui subissait de plus en plus de revers et ne le supportait pas. Est-ce une provocation de la part de nos filles bien audacieuses ? Cela se peut ! Après avoir épuisé les couplets connus d'elles, elles s'adonnèrent à d'autres chants plus adaptés au romantisme.
Je retournais donc à ma rêverie quelque peu rassuré de la quiétude retrouvé tout en ayant une oreille plus ou moins attentive au chœur de circonstance.
À ma droite, je sentis une présence campée bien droite, les mains derrière le dos, qui fit mine de regarder aussi dans la même direction que moi. J'osai l'épier promptement et découvris la petite fille blonde aux mèches torsadées. Je ne l'avais jamais vu de si près, c'était une jolie petite sauvageonne qui ne quittait jamais les jupes de sa mère et sa présence ici m'intriguait. D'un geste décidé elle s'assit près de moi, recouvrant pudiquement ses genoux avec l'extrémité de sa robe, puis joignant les mains aux doigts croisés comme pour retenir à elle un recueillement intérieur, elle fixa l'onde du canal. J'attendais une introduction vocale de sa part, elle restait muette et je fis de même. Tout concentré à mon occupation d'observation, je l'avais quelque peu oublié. Les petites rides ondoyantes aux éclats argentés du canal suffisaient à ma contemplation et à m'éloigner du monde présent. Une grande quiétude indicible m'envahît et je savourais pleinement cet instant. Était-ce aussi la proximité de ce petit être délicat qui goûtait le même plaisir des sens ? Probable ! Il y a comme cela des moments imprévus qui bouleversent votre jugement et vous comblent d'aise.