Plus grande sera la chute
L’hiver 1944 fut probablement l'un des plus rude que j'ai connu. Pour se rendre à l'école, il fallait user de prodiges et acquérir de réelles qualités de sportifs tant les rues et les trottoirs étaient verglacés. Nous étions enveloppés de chiffons de la tête aux pieds évitant ainsi la morsure du froid sibérien.
Nous avions mis un temps relativement long pour rejoindre l'école, paradoxalement en nage, à cause des acrobaties pour se maintenir debout. Le gel avait rosi nos figures et nos mains nues et activé le réveil des engelures. Le canal avait une épaisseur de glace, rendant, aux résidents des cités, plus court, l'itinéraire pour aller en ville en l'empruntant. Seules les filles et les femmes n'osaient le traverser. Des jeunes audacieux avaient déjà tracé des glissoires sans limite, chacun avait la sienne, en long, en travers, c'était selon la compétence dans la pratique de l'art, nos souliers à semelles de cuir, ferrés, la facilitaient.
Les lève tôt avaient eu le temps de préparer dans la cour de l'école une étroite bande verglacée, rabotée de ses aspérités, d’une longueur d'une dizaine de mètres. Nous étions nombreux à pouvoir y prétendre Une queue s’était constituée pour que tous les postulants puissent se lancer sur le miroir de toutes les sensations. Après avoir effectué un essai concluant nous dûmes rejoindre les classes à l'appel de nos maîtres et comme à l’accoutumée nous nous alignâmes par rangs de deux devant l'entrée.
Une injonction nous invitait à nous débarrasser de notre attirail carnavalesque dans le hall commun aux deux salles de classes. Une fois dénudés, nous gagnions notre place remplacés par les deux suivants autorisés à se dévêtir. L'ordre était immuable dans un silence simplement marqué par les martèlements des souliers sur le parquet crasseux. Comme ce rituel prenait du temps, une classe de garçons, pour calmer leur ardeur, défilait par quatre, au pas cadencé, sous le regard concupiscent des filles du cours complémentaire. Les marcheurs ne manquaient pas d'allure, fiers de montrer leur savoir-faire, à l'égal des militaires.
Pendant les cours nous ne pensions qu'à la récré afin de nous assouvir pleinement dans le patinage. Les rêveurs rappelés fermement à la réalité de leur existence studieuse firent de leur mieux pour se concentrer sur les cours. À l'heure si désirée, l'ordre de sortir sitôt donné, qu'une clameur de satisfaction unanime éclatait dans la salle, les yeux pleins de joie et la bouche fendue d'un sourire, dans l'ordre inverse de la rentrée, nous sortîmes précipitamment.
Dans la cour, plus aucune retenue, des cris s'arrachaient des poitrines. Dans une indescriptible bousculade tout ce petit monde en folie rejoignait à force de coudes, dans une course effrénée, l'emplacement convoité. Assurément, il a fallu de nouveau s'aligner, grâce aux coups de gueule des anciens, l'anarchie gagnait en ordre, malgré quelques indisciplinés qui usaient de persuasion sur les plus petits, raflaient une paire de places. Les filles, de part et d'autre de l'étroit chemin glacé, formaient une haie bigarrée. Elles appréciaient ou huaient, c'est selon... les exploits ou les ratés. Dans la file d'attente, tous voulaient voir, les têtes allaient à droite, à gauche ou par au-dessus celle qui précédait, pour jouir du spectacle et rivaliser avec les habiles. Petits et grands, toutes classes confondues, étaient présents, sous œil amusé des éducateurs.
C'est enfin mon tour à prendre mon élan, après quelques pas esquissés de plus en plus rapides pour gagner en vitesse, j’atteins le plan gelé. D'une légère rotation du tronc, je positionne mes deux pieds latéralement pour mieux assurer l'équilibre. Le début fut remarquable, mais pas la suite. Alors, je me promis, qu’au prochain exercice, d'être plus brillant, car je n'avais récolté qu'une indifférence générale de la part du public. Au cours du second essai, j’entame la piste avec cette fois, plus de vivacité. Les deux pieds à peine positionnés que voilà je rate mon coup et viens cogner, avec le dos puis la tête, la glace d'une dureté assassine. Les quatre fers en l'air, j’évolue sur le dos et fauche l'un des rangs de filles comme au jeu de quilles. Les demoiselles encore campées, mécontentes de la médiocrité du spectacle, m'octroient au passage quelques coups de pied bien ajustés.
Toute honte bue, à moitié soqué, je me jurais de ne plus me prêter à une quelconque exhibition, de me foutre de la gloire en m’emmaillotant dans une hautaine et suffisante indifférence. De loin, néanmoins, j’épier la scène des agglutinés sur un si petit aire qui se livraient à tant de ravissements. L’hiver, si terrible qu’il soit, donne aussi du plaisir à qui veut bien en tirer profit.