J'irai revoir ma Normandie
Au retour des jardins, ma mère m’annonça qu’elle avait retiré mon billet de chemin de fer pour aller passer un mois de vacances en Normandie. Je lui en voulais un peu d’avoir tenu secrète cette décision qui me surprit. Ce n’était pas simple pour elle, j’en conviens, il lui fallait négocier avec son ancienne belle-sœur, la sœur de mon géniteur, de renouveler l’opération de l’année précédente. Cette année-là j’avais passé aussi un mois de vacances chez ma grand’mère paternelle qui m’avait accueilli les bras ouverts, ne m’ayant plus revu depuis mon départ pour les Ardennes en 1943. Cela avait aussi l’avantage de connaître mon père qui vivait dans le même village. Il s’était remarié et son épouse m’avait fort bien reçu. Mon père travaillait alors sur les chantiers pour la reconstruction de Caen, c’est dire que je le voyais peu, rentrant tard chaque soir.
La rue aux chouettes
Dans ce bourg, sur la route de Caen-Creully, j’y ai vécu de 1939 à 1943. Par la grâce de ma tante, qui lors d’un séjour à Mouzon, avait manigancé le projet de m’évacuer pour soulager ma mère qui travaillait encore et était enceinte du petit dernier. Mon père mobilisé n’était d’aucune utilité. Cette tante, mariée à un maître d’hôtel, embarqué sur un transatlantique, n’avait pas d’enfant à l’époque. D’un instinct maternel débordant, elle s’était focalisée sur ma digne personne. Elle vivait alors dans une jolie maisonnette, à l’écart du village, au bout d’un chemin bordé d’arbres qui la nuit ces derniers prenaient de sinistres aspects, d’autant que la voie s’appelait la rue aux Chouettes. Mais voilà, la guerre a pris une tournure qui a bouleversé l’intention généreuse. Ma mère a évacué d’urgence comme chacun sait dans une région autre que celle projetée. Il a fallu attendre 1943 pour qu’enfin le destin nous réunît.
Quand on a quatorze ans, on ne peut rester les bras ballants trop longtemps. Le village m’avait trop vite dévoilé tous ses secrets, d’autant qu’inlassablement j’en faisais le tour avec le vélo solex emprunté à mon père. Les vaches au début se plaisaient à me voir et revoir passer et repasser, elles se sont vite lassées, devenues indifférentes et plus préoccupées à trouver une autre distraction. Ce genre d’énergumène chantant à tue-tête sur un engin qui vous empeste, c’est bien au début, ça change de la monotonie des prés arborés de pommiers où règne un calme relatif, mais à la longue, ça ennuie aussi car devenu trop rébarbatif. Allez savoir ce que pensent les vaches si joliment vêtues d’une robe blanche aux taches rouge-brun. Leur œil sombre, bien rond, ne permet pas d’y lire toutes les subtilités et ne révèle encore moins ses pensées.
Le jardin de grand-mère était propriété gardée, pas question d’utiliser un outil sans sa présence. Elle commandait à tout et recommandait trop à mon goût. J’ai fini par l’abandonner, lui en laissant la pleine jouissance. Pourtant j’adorais la senteur du laurier sauce qui avait pris des proportions gigantesques ou ce vert si particulier des artichauts qui s’étalaient d’aise recouvrant les plantes voisines. J’appréciais aussi les marches en pierres couvertes de mousses et d’herbes folles, refuges des escargots las de paître et de lézards paresseux. Chacun d’eux se partageait tacitement l’ombre salutaire ou la place au soleil dans un bel esprit de tolérance.
Village désertique, abandonné à la seule gent de basse- cour qui ratissait laborieusement les tas de fumier aux odeurs acides et où barbotait dans l’unique mare à déjection verdâtre une flottille de canards cancanant de tout leur saoul. Deux chiens libérés d’une attache se suivaient préoccupés comme des huissiers de justice en quête d’un coup fumant qui pouvait rapporter gros profits. À moins que la trace laissée par une femelle en quête de mâles ne leur indiquât le chemin du paradis. C’était possible après tout, à voir leur langue si bien pendue. Village où aucun gars de mon âge rôdait l’âme en peine, peinant peut-être dans les travaux des champs. Pas une fille en vue pour vous troubler quelque peu votre sérénité de moinillon vicieux dont on connaît aussi la réciprocité, sinon quel intérêt ? L’errance va un temps, vite soumise à l’ennui.
Après huit jours de vague à l’âme, ayant dévoré le contenu de la bibliothèque familiale se résumant à un seul volume : « le Tour de France par deux enfants » de Bruno, je décidai de changer de tactique. Cependant, l’aval de grand-mère Léontine était nécessaire. C’est à table que le sujet fut abordé sans détour. L’aïeule, en partie masquée par la motte de beurre trônant au milieu de la table, branla du chef et renifla un bon coup avant de donner son sentiment : « T’as raison mon gars, faut pas rester oisif à ton âge, faut savoir être un homme et se rendre utile » Et après un silence plus long qu’en musique, elle avoua y avoir songé et prit ses devants. « Demain matin si tu veux je te conduis chez Mathieu, il a de l’ouvrage et a besoin de bras». Contrat conclu, n’en parlons plus. Ces gens-là ne disent que l’essentiel, le superflu est un luxe réservé aux intellectuels. J’appréciais sa décision d’autant qu’elle abondait dans mon sens. Dans ce cas, y a pas à se torturer l’esprit à échafauder un autre plan pour parvenir à ses fins.
la ferme des Mathieu
Le premier contact avec les Mathieu fut raboteux. Loin d’être loquaces, ils étaient peu enclins à saliver inutilement. La femme me servit un bouillon de choucroute dans une assiette creuse remplie à ras bord. « Avale ça mon gars, tu s’ras un homme ! » Je le fis sans pour autant le devenir. Une tranche de pain avec du lard gras et un verre de cidre, du bon qui sent le vinaigre, firent que toute la journée, j’eus l’impression qu’ils étaient en moi pour me jouer un sale tour. Une table noircie par les temps immémoriaux occupait presque toute la longueur du plus grand côté de la pièce sombre et enfumée. Des va-et-vient d’hommes et de jeunes gens qui s’asseyaient sur les bancs et se levaient pour disparaître du local, un ballet bien réglé dont je n’avais pas le programme. Une seule femme dans un monde d’hommes, la patronne apparemment. Puis un jour une petite boulotte, une poil de carotte de mon âge à peu près, qui servait, desservait et torchonnait le plateau graisseux, aidant la patronne du mieux qu’elle pouvait. Pas d’ordre, mais des coups de menton ou des coups de coude de-ci de-là pour lui désigner la chose à faire ou l’objet à saisir, le tout appuyé d’un regard noir, presque terrible. La fille docile s’exécutait quasi indifférente, sans précipitation. Son visage souillé de taches de rousseur n’exprimait rien. Un coup dans les côtes me ramena à la réalité. Mon voisin de gauche en pliant son couteau m’invita à quitter la salle qui sentait le rance. Puis d’un coup de genou me propulsa dehors dans ce trou encore noir d’une nuit interminable. Ils se levaient tôt ces gens-là et moi aussi par la force des choses. Ma première mission fut de remplir les bouteilles d’un cidre tiré d’un énorme tonneau accoutré de toiles d’araignées. On n’y voyait goutte dans cet enclos, les gestes étaient mal assurés, souvent le liquide s’épandait sur les mains avant de trouver le goulot à ajuster au gros robinet de bois. Puis le liquide débordant me signala que je pouvais couper la source. Lorsqu'enfin les deux porte-bouteilles furent pleins je les hissai sur un plateau traîné par un cheval et m’y assis .
Sans attendre l’ordre ; J’avais appris à anticiper. La brute, sorte de parrain des labeurs, après un temps, chargea lui aussi le plateau de bric et de broc, sans mot dire. D’un élan savamment négocié, il cala son séant de manière à faire face au cul du cheval, un face à fesses en somme. En quittant le village, nous empruntâmes une espèce de chemin creux ayant bien servi sans être entretenu pour autant. Le jour pointait et laissait voir un paysage bucolique encore enveloppé d’une nappe cotonneuse. La nature s’éveillait d’un coup avec un soleil lumineux. Un raffut d’enfer, perpétré par des milliers d’oiseaux et d’insectes confondus, émanait des halliers. Plus loin des charrettes cahoteuses et grinçantes nous précédaient. Cette noria s’arrêtait enfin dans un champ auprès d’une énorme machine en bois ferraillé reliée à un autre monstre d’acier par une longue courroie à peine tendue. Il y crachait noire une fumée qui vous piquait la gorge et irritait les yeux. C’est là que je vais mettre mon talent à profit, en alimentant la moissonneuse-batteuse du haut de chariots qui se succéderaient indéfiniment jusqu’ à la tombée de la nuit. Campé plus haut que la gueule de la machine, c’était aisé de lui enfourner à l’aide d’une fourche, la gerbe de blé assemblée, mais au fur et à mesure que le tas diminuait, la hauteur du geste nourricier devenait douloureux. Les muscles des bras tendus à rompre, le dos en sollicitations constantes faisaient de moi un pantin torturé par la douleur. Et le lendemain et les jours suivants, il fallait remettre ça, jusqu’ à la fin du champ, puis d’un autre et encore d’un autre. Je maudissais cet horizon de vastes prairies entrecoupées de champs de blé. À l’est une ligne d’arbres bordait sur un seul côté une route poussiéreuse. À 9 heures, une pause avec une collation de pain et de lard et quelques gorgées de cidre tiédi. Une autre pause à midi agrémentée de patates et choux avec du lard. Une pause à nouveau vers les 16 heures tout juste semblable à celle du matin. Au soleil couchant, branle-bas de combat pour le retour à la ferme. Dans l’ordre inverse du matin le convoi s’ébranlait. Il en était ainsi des autres fermiers qui bénéficiaient en commun des bienfaits de la dévoreuse machine. Quand enfin les animaux de traits étaient soignés et bichonnés, les hommes un à un, en silence, rejoignaient la salle à manger du matin pour avaler rapidement une soupe de choucroute et patates avec du lard et des gorgées de cidre. La rouquine, toujours présente et indifférente à son environnement, n’avait même pas un regard pour moi, j’éprouvais du dépit.
La maison des grands-parents
Le chemin du retour au domicile de la grand-mère était particulièrement pénible tant j’étais rompu et non repus, ayant volontairement boudé le repas du soir. Je m’allongeais sur le lit sans même retirer mes vêtements qui sentaient la sueur, alourdis de poussière épaisse et tenace. Le froid du milieu de la nuit m’obligeait à me dévêtir pour m’engouffrer cette fois dans les draps. Vers les 4 heures 30, grand-mère Léontine, en chemise et bonnet de nuit, sans un mot, me secouait l’épaule énergiquement. Un coup de flotte à la pompe, un coup de peigne aux cheveux mouillés. Cette toilette rudimentaire mais salvatrice me revigorait. Un soir sur deux, l’aïeule me préparait un bain tiède dans un baquet à linge. La pudeur commandait, elle se retirait de la pièce discrètement. Pourtant, du temps de ma prime jeunesse, c’était elle qui m’assurait les soins et ne manquait d’y ajouter une cousine dans le baquet afin d’économiser l’eau. Cela faisait rire le grand-père qui de son fauteuil d’invalide de la grande guerre, malgré les douleurs, mâchouillait des sons à peine audibles. Seul son regard avait gardé une expression que l’on devinait salace. Cette année-là et celle d’avant, grand-père Alméric n’était plus là pour se réjouir des spectacles du bain désormais sans cousine. Son fauteuil « Voltaire » aussi avait disparu, sans doute vendu par la Léontine pour boucler une fin de mois difficile. La Léontine vivotait plutôt mal que bien de petits boulots et de gardiennage de poupons laissés par des filles-mères, servantes dans les nombreuses fermes. Elles payaient bien sûr peu, car elles n’avaient pas d’autres revenus qu’une pièce laissée par une patronne qui les nourrissait, les hébergeait, les blanchissait pour solde de tout compte. La Léontine gardait malgré cela l’enfant, elle en prenait soin, comme si c’était le sien. Elle partageait son indigence avec ses pauvres filles « plus à plaindre qu’elle », se consolant ainsi. Et le dimanche lors d’une courte visite de la mère, elle l’invitait à partager sa maigre pitance sachant que la femme n’avait pas cette fortune. Auparavant elles étaient allées à la messe prier un Dieu figé sur sa croix, indifférent à cet environnement pitoyable. Il y avait trop de boulot à faire dans ce pauvre monde. Les deux femmes n’avaient pas de rancœur, elles trouvaient encore des choses à rire sur le chemin du retour en cajolant l’enfant ou en contant des histoires plus cocasses que les leurs. Elles se quittaient ainsi, bonnes amies, ragaillardies par ces quelques heures d’échange. Une façon peut-être de conjurer le sort. Puis grand-mère enfin seule, s’effondrait en larmes qu’elle ne pouvait plus contenir. Elle prenait l’enfant dans ses bras pour l’inviter à une sieste bien méritée tout en chuchotant à son oreille : « Pauvre petit innocent tu n’as pas à payer le crime de cette société injuste. » Je devinais alors la mère, sur le chemin de son calvaire, éclatée aussi en sanglots.
Il y avait des femmes qui comme nous peinaient à la tâche et aux servitudes. De jeunes garçons et autres adolescents s’échinaient aussi, ce qui explique la désertification des rues du village en cours de journée. Une jeune demoiselle égayait notre triste sort. Tous les gars papillonnaient autour pour avoir ses faveurs dont elle n’avait que faire, plus attirée par les allusions de nos aînés. Elle minaudait à qui mieux-mieux, la garce, nous ignorant tout bonnement. Sa charge première était la distribution d’eau ou de cidre à la demande, elle était sourde pour les uns et empressée pour d’autres. Je la surpris un jour, derrière un chariot en attente d’être déchargé, dans les bras d’un galant qui savait parler aux femmes. Un homme d’âge mûr, à la toison drue dépassant de la casquette comme une auréole jaunâtre. Gênée d’être vue dans une posture sans équivoque, elle me fusilla du regard alors que l’homme m’invitait à déguerpir d’un geste menaçant.
Au dernier jour des moissons, on fit les comptes et on répartit le salaire de chacun en fonction de critères non établis. Ce fut maigre pour moi, sans doute proportionnel à la taille et au poids.
Une fête champêtre fut donnée. Tables et bancs, à l’ombre de la machine, furent dressés. Un accordéoniste égaya la scène par des airs connus de tous et qu’on répéta à l’envi en chantant à tue-tête mais pas forcément sur le même ton, le cidre plus alcoolisé aidant à l’harmonie. La jeune fille, courtisée plus que de coutume, ne savait plus répondre à l’appel des prétendants. Des esquisses de danse furent tentées sur un terrain qui ne s’y prêtait guère. Qu’à cela ne tienne, tous la voulaient dans leurs bras ; ce que la danse permettait. Lassée d’être ainsi bousculée et malmenée sur cette mauvaise piste, frustrée, elle les refusa, sans émettre de prétextes. Elle s’assit près de moi qui n’avais jamais rien tenté. Son corps chaud s’appuyant contre le mien. Je ne fis rien pour compromettre ce sentiment nouveau. Nous restâmes un long moment ainsi à nous sentir bien, épaule contre épaule, hanche contre hanche. Une légère effluve s’émanait à chacun de ses gestes. Parfum dont j’aspirai goulûment comme pour mieux m’imprégner de ce corps souple et docile. J’éprouvai alors une indéfinissable sensation qui me permit d’avoir sur la jouvencelle une autre opinion. J’aurais aimé que cette nuit-là fût notre nuit d’échange verbeux, une nuit propice à dresser un avenir en commun, pour des communs. Lorsque l’homme à la couronne jaunâtre apparut et disparut, sans un geste ni regard, la fille un instant hésita, après quelques instants, d’un clin d’œil malicieux, mit fin à notre situation indécise. Soudain la nuit la dévora à jamais.
J’irai revoir ma Normandie...
FIN
Allez à : Mouzon des années 50