Le troupeau des ruines
Les ruines des anciennes brasseries détruites en mai 1940 par les bombardements étaient un lieu de rencontre insolite. Il était fréquemment occupé par un troupeau d'oies qui paissaient doctement les plantes des décombres que la nature, en reprenant ses droits, avait recouvert pour cacher cette misère.
Ces volatiles n'autorisaient pas d’investir cet endroit qu’ils s’étaient appropriés comme pâture. Aller à l'école, c'était forcément emprunter le chemin de halage ou le petit chemin parallèle donnant accès aux jardins bordant le canal et aux vergers sur le flanc sud de la colline. Ces deux voies débouchaient inévitablement sur les ruines, une sorte de passage obligé.
Sur le chemin du halage, à l'aplomb de l’oratoire de briques de l’ancien moulin, nous fûmes un jour surpris de voir apparaître soudainement un majestueux jars. Le cou tendu, les ailes déployées il nous interdisait le passage. Cet imposant mâle jargonnait et sifflait sa fureur à notre adresse sans toute fois nous attaquer. Que faire ? Un demi-tour était relativement long à réaliser pour changer de voie. Un jet de pierre l’aurait attisé davantage son courroux et l'aurait incité, de ce fait, à nous charger avec une étonnante vélocité. Pas le temps de philosopher. En une seconde, il fut sur nous, sifflant comme un serpent. Nous prîmes le parti de décamper sans nous concerter, la course était entravée par nos musettes d'écolier qui battaient nos jambes. Je fus le dernier, donc le plus facile à attraper, ce qui fut fait en un temps record. Une détente du cou projeta violemment en avant la tête du palmipède, bec ouvert. Un douloureux pincement à la fesse me signifiat de ne pas persévérer dans mon entreprise.
Nous dûmes opter pour le grand tour, entraînant au passage les fillettes et les grandes qui de loin avaient suivi la scène avec angoisse. L'assemblée, unie dans l'adversité, usa de ruses de sioux pour se cacher de la vue en longeant les murettes protectrices. Arrivés aux ruines, toujours en paquet, nous observâmes, à l'arrêt, la position du troupeau qui heureusement occupait encore le chemin du halage. D'un accord tacite, telle une envolée de moineaux, la mêlée de gosses et d'ados franchit d'un bond l'espace maudit pour gravir l'escalier conduisant au pont. Nous étions sauvés, et du haut du pont salvateur nous proférâmes des injures à ces satanées bestioles.
Au retour de l'école, c’était plus aisé, du haut du pont qui dominait le terrain de tous les dangers, nous repérions l'emplacement des oies pour emprunter, si elles étaient près du canal, soit la Porte de Bourgogne par le ravin des remparts qui nous conduisait en raccourci vers la route Nationale, soit le sentier parallèle au chemin du halage. Pour éviter de faire un si long détour, les grands nous demandaient de jouer l'appât, contenant ainsi les irascibles volatiles en un point précis pour libérer l'un des deux passages. Nous n'en menions pas large, car les oies étaient futées et rapides. Elles pratiquaient en bons stratèges un mouvement enveloppant. C'était le nombre qui nous permettait de ne pas pincés, car le jars ne savait plus laquelle victime choisir.
Il nous arrivait aussi d'être surpris en plein jeu, avertis, heureusement par quelques-unes des oies qui cacardaient bruyamment, nous dressions alors le cou pour repérer l'imminence du danger. Les belliqueuses emplumées aussi tendaient le cou pour localiser les intrus qui outrageusement occupaient leur pâture. Notre fuite était plus naturelle car l'effet de surprise n'avait pas joué. Beaux joueurs, nous leur laissons le terrain pour aller ailleurs sur une aire plus accueillante.
Le pont provisoire du canal, sa destruction fit que son environnement a subi de graves dommages s'ajoutant aux bombardements de l'aviation allemande qui ont raté le pont mais détruit les constructions voisines. Ces ruines ont été un havre de jeux pour les écoliers.