Anoures d'un jour, amour toujours
Changer les habitudes culinaires, c’était sans doute le grand souci des femmes. Ma mère et ma grand-mère rivalisaient d'astuces pour rompre la monotonie des habituels plats à base de pommes de terre, haricots ou autres légumes du potager. La viande, en ces temps de guerre, faisait défaut malgré le petit élevage domestique. Il fallait innover. Une pêche aux grenouilles fut organisée par le grand-père afin d’améliorer l'ordinaire. Elle s'était faite de nuit dans un endroit tenu secret.
Au petit matin, dès notre lever, nous étions quelque peu ahuris de voir cet étrange carnage qui s'étalait sur la table de la cuisine. Des grenouilles, puisées à pleines mains d'un rondeau de pêche, avaient été jetées sur l'étal improvisé et, démembrées d'un geste précis à l'aide d'une paire de ciseaux tout entachée de sang et de matières visqueuses. Les cuisses de l'anoure furent dépiautées avec dextérité et essuyées dans un linge.
Au moment de se mettre à table, ma mère les fit revenir à la poêle avec une couche d'échalotes émincées. En fin de cuisson, elle y ajouta deux ou trois œufs qu'elle remua pour assurer l'homogénéité. Inutile d'insister sur la sensation ressentie quand l'odeur vous imprègne en déclenchant par cela même l'accélération du réflexe conditionné. En communion, nous appréciions le succulent mets, seuls des "hum!" rompaient le silence généré par la dégustation. En fin de repas pour ajouter aux délices, grand-mère sortit du tonneau, dans lequel baignait la choucroute, des pommes confites dans la saumure. Juteuses à point, elles eurent un franc succès.
À l'occasion d'une promenade au bord du canal, les adolescents du quartier autorisèrent les petits à les accompagner à la condition de ne rien dire aux parents de leurs aventures. Nantis de ce lourd secret qui nous soudait, nous jouâmes le jeu avec un certain sérieux. Peu avant le pont biais détruit, je vis dans les hautes herbes quelques ébats de batraciens qui ne se souciaient guère de notre présence pourtant bruyante.
Sans rien avouer aux autres, je quittai le groupe, courus à la maison pour prendre le fameux rondeau du grand-père. Ne l'ayant point trouvé, je saisis au passage un seau émaillé. Du haut de la voie surplombant le chemin de halage, j’aperçus le groupe toujours en place en train de deviser et de rire aux éclats. Caché derrière un arbre, le seau masqué des vues, j'attendais avec patience que ce petit monde s'éloignât du lieu de ma future pêche. Le gourmand, que j'étais, n'avait nulle intention de partager son futur butin. Cela me coutât de longs moments d'attente tant ces ados étaient intarissables.
Quand enfin le moment se présenta, je dévalai la pente au risque de choir à l'eau tant elle était raide. Sans attendre, d'une main sûre, j’attrapai les visqueux amphibiens, enfin ceux qui voulurent se laisser surprendre. Il n'y avait pas de quoi remplir un seau, il me fallait improviser un couvercle de fortune pour s'opposer à leur folle envie de liberté, des touffes d'herbes et de joncs firent l'affaire. Ma sœur Annie, mon aînée de cinq ans, entre temps, venait de quitter la communauté et me voyant ainsi affairé, me questionna sur mon projet. Je n'avais rien à lui cacher car je la savais également gourmande. Elle rit un peu et me laissa à mon œuvre, puis en fin de quête, m'accompagna à la maison.
Je surpris ma mère donnant les soins au cochon et lui présentai, non sans orgueil, le fruit de ma récolte miraculeuse tout en songeant au délicieux repas que nous partagerions ensemble. Ces affreuses bêtes n'étaient certes pas nombreuses mais opulentes, ceci compensait cela. Écartant le couvercle improvisé, ma mère eut une sorte de répulsion et poussa un cri de saisissement, puis, sur un ton méprisant, m'invita prestement à remettre ces crapauds d'où ils venaient. Cette scène cocasse provoquait chez ma sœur un fou rire sans retenue ce qui me vexa profondément. D'un geste rageur je balançai le contenu du récipient à ses pieds ce qui eut pour effet de transformer sa cascade de rire en un cri d'effroi. J'avais encore gagné une paire de gifles et perdu un repas doucettement et minutieusement élaboré depuis des heures. J'aime toujours autant les cuisses de grenouilles surtout celles pêchées par les autres.