Le camion à Milariou
Entre Pivenelle et la rue de la Fourberie existait un petit chemin alimentant les quelques baraquements hâtivement construits pour loger des familles sinistrées de la 1ère guerre mondiale. Chacune des habitations possédait en vis-à-vis un jardinet. C'était en quelque sorte un petit paradis pour les locataires se contentant de peu. Au bout de cette voie une grange ouverte à tout vent qui recelait un véritable trésor défendu par un fort gaillard à la moustache imposante. Cet antre interdit, tant convoité par les bambins, était pourtant accessible les jours où le gardien s'éloignait des lieux pour des impératifs de transport de matériaux divers. La morale faisait que nous ne profitions pas de la circonstance mais nous aurions aimé être invités à découvrir la caverne d'Ali Baba. C'était sans compter sur l'égoïsme du propriétaire, le Père Milariou, qui ne tenait nullement à partager quoi que ce soit. Alors, les assoiffés de curiosités se contentaient d'admirer le magnifique et antique camion que son propriétaire-bricoleur avait équipé d'un imposant gazogène, palliant ainsi la pénurie de carburant.
Ce monstre d'un autre âge, de type Berlier C.B.A., de 5 tonnes de charge utile, était mû par une transmission à chaîne, pourvu de roues à bandages et propulsé par un moteur de six cylindres, initialement fonctionnant à l’essence. Le frein à main et le levier du changement de vitesse étaient positionnés à l'extérieur de la cabine dépourvue de porte. Les talents de monsieur Milariou lui avaient permis d'adapter sur le long et lourd châssis, une benne et des ridelles amovibles, assurant de cette manière, une plus grande polyvalence dans le camionnage. Il fallait cependant posséder une force herculéenne pour manipuler l'impressionnant volant de direction. De même, tenter de démarrer le moteur à l'aide de la manivelle était un exercice périlleux : gare au retour de celle-ci qui risquait de vous fouler le poignet. L'hiver, avant le démarrage, il était nécessaire de chauffer le carter grâce à une étoupe imbibée d'essence avec des précautions d’usage, car balader la flamme pour diluer l'huile givrée n'était pas sans risques. Les bougies étaient démontées et fixées au bloc moteur après les avoir chauffées sur la cuisinière à bois. L'engin pouvait atteindre une vitesse de 30 à 40 km/h, vu l'état des routes d’alors, c’était une sorte de record.
Avec un peu de chance, nous pouvions bénéficier d'une véritable attraction, au moment où monsieur Milariou préparait l’engin en vue de son utilisation. Les longs et nécessaires préparatifs s'esquissaient avec un rituel immuable, des gestes précis suffisaient à ce que l'appareil reconnaisse les soins apportés par son scrupuleux mécanicien pour lui témoigner la preuve de sa bonne volonté. La chaudière de gazogène rougissait à souhait par la douce chaleur du charbon de bois, une vapeur blanche s'échappait des tuyaux mal assujettis prouvant que la pression était enfin suffisante pour actionner cette mécanique compliquée qui tournait au premier coup de la manivelle. Une odorante fumée bleue de bois brûlé noyait l'atmosphère. Le conducteur d'un geste du bras balayait les jeunes trop près à son goût du camion. Il gravissait majestueusement les obstacles encombrant le marche-pied et s'installait dans la cabine en réajustant ses lunettes de protection. La casquette vissée, la moustache agressive et le regard pointé sur l'horizon, Milariou comprimait la poignée du levier de vitesse et débloquait les roues en libérant le levier du frein à main. D'un coup la machine dans un grincement sinistre faisait un bond en avant et roulait enfin avec une vitesse contrôlée. Tout l'art mécanique était là réuni en cet instant, le progrès en marche et l'homme maîtrisant la force.
Nous défiions ce mastodonte, en s'efforçant de le battre à la course, au grand dam du pilote qui craignait l'accident. Cela ne décourageait nullement les plus audacieux. Le monstre qui suintait, puait l'huile chaude, dévoilait sa puissance et ses bruits insolites, tremblait de toute son imposante masse à chaque changement de régime. Il couvrait la rue et les passants d'un nuage de poussière par temps sec ou projetait des eaux boueuses par temps de pluie.
Je ne sais si c'était son dernier camion, mais il était mémorable et insolite, un régal à ne jamais manquer.