Les Vacances à Gesnes
Les vacances, sous la forme actuelle de la pratique des loisirs, n'existaient pas sous cette manière. Encore que ! À Mouzon, nous avions la chance d'avoir un directeur-adjoint d'école, Monsieur Malherbe, qui était chargé aussi de la colonie de vacances de la Forêt noire à l'échelon du département. Les places étaient, bien entendu, très limitées, à ma connaissance, les candidatures mouzonnaises n’ont pas été retenues.
Pour bénéficier de vacances, une famille résidant dans une autre paroisse était une solution à ce problème en accueillant l'élu. En ce qui concerne notre famille, nous avions fait le tour de la question en se résignant à constater que toute la parenté de trois générations se limitait à loger sous le même toit. Ma mère s'était creusé la tête pour trouver quand même une solution, au moins une fois, au profit des trois enfants, et à tour de rôle, afin qu'ils puissent bénéficier d'horizons nouveaux et d'un contexte expérimental. C'était finalement grand-père qui débrouillait la difficulté. Il sollicitait l'un de ses vieux amis, résidant dans le département de la Meuse. Il lui demandait d'ouvrir sa porte en échange des petits bras vigoureux qui avaient une prédisposition naturelle à rendre service par la pratique de menus travaux.
Le contrat fut moralement co-signé sans plus d’ambages. Grand-père connaissait bien ce département pour y avoir séjourné pendant quelques années. Il se proposait même de m'y conduire par le truchement des rapides de la Meuse. C'était relativement aisé, car le service des autobus venait enfin d'être rétabli. D'arrêt en arrêt, le trajet de MOUZON-STENAY fut péniblement réalisé. J’ouvrais grand les yeux pour ne rien perdre du paysage qui défilait, sans cesse changeant. Une navette se rendant à ROMAGNE sous MONTFAUCON nous déposa tous deux au bord d'une route près d'une pancarte indiquant le petit bourg de GESNES. Nous voici plantés en rase campagne avec notre unique et petite valise à mes pieds, dans l'attente d'un hypothétique véhicule pour achever notre voyage dans les conditions les moins pénibles. Peine perdue, les illusions aussi, au bout d'un moment, il fallut se résigner à poursuivre notre chemin à pied.
Nous n'eûmes pas à nous humilier à traverser le village, car la grande maison de l'hôte se trouvait être la première à droite en entrant. Du haut de la route, nous pouvions voir le bel agencement des maisons lorraines bordant de part et d'autre l'unique voie. Elles étaient toutes semblables et pourtant différentes avec un tas de fumier en leur devant. « Plus le tas est gros, plus le propriétaire est riche ! » Précisa mon grand-père en lorgnant sur celui de son ami, jaugeant à regret sa petitesse.
Le couple nous reçut sans transports ni éclats, aussi sobrement que des retrouvailles de la veille. Je sentais entre les deux hommes, de même âge, une complicité implicite, moins retenue en l'absence de la femme occupée à nous recevoir dignement selon les rites slaves. Elle m'observait furtivement et semblait déçue de ma frêle constitution, j'aurai beaucoup à faire pour la convaincre du contraire. La table était un composé de plats variés et de boissons alcoolisées de toutes sortes. C'était une humble petite fête, copieuse et bien arrosée qui dura très tard dans le soir, entrecoupée d'interventions nécessaires aux soins des bêtes. Je dormais dans une chambre, au premier étage, meublée simplement d'un grand lit que je partageai avec mon aïeul pour une nuit. Il reprit le chemin du retour le lendemain au matin après m'avoir promis de me reprendre dans un mois ou deux. Le couple, dans un mauvais français, m'expliqua alors les tâches qui m'incomberaient en échange du gîte et de la nourriture.
Les hôtes se levaient dès l'aurore. Le faire plus tôt aurait nécessité d'allumer la seule ampoule de la grande salle à manger-cuisine occasionnant une dépense inutile en coût d'énergie. Un sou est un sou dans cette petite ferme miniature qui se contentait de sa modeste ambition. Le boire et le manger étaient le fruit de leur sagesse laborieuse appliquée au quotidien. L'excédent servait au troc ou parfois à un apport d’espèces sonnantes et trébuchantes destinées aux inévitables paiements des traites, taxes, impôts et besoins de pièces de rechanges de la machinerie, bourrellerie, voire aux soins vétérinaires. Cette humble vie de labeur était librement consentie et un malheur pouvait à tout moment briser ce fragile ordonnancement patiemment élaboré.
Je n'eus pas recours au réveil-matin quand la pâle lueur de l'aube filtrant à travers le volet disjoint m’éveilla. Je les devinais ponctuels et je voulais leur montrer ce dont j'étais capable. J'avais gagné une manche dès mon entrée dans la salle à manger, ils venaient à peine de se lever. La pièce, refroidie, fut remise à température par la mise à feu de la cuisinière par les soins de la femme. Pendant ce temps, le patron et moi, fîmes la toilette, à l'eau froide sur l'évier de pierre, flanqué d'une énorme pompe à main. Nous passâmes tous les trois à table pour absorber rapidement une soupe faite de choucroute et de pommes de terre que je pris soin d’écraser avec ma fourchette en imitant leurs façons. Nous l'épaissîmes de morceaux de pain. Le maître, en fin de repas, avala un bol de café et le rinça d'un doigt de goutte blanche. D'un mouvement circulaire il fit cul sec. Ensuite, la femme me bourra la poche de ma veste d'un énorme casse-croûte au lard. « Mange-le avant que le soleil soit trop haut, me dit-elle, Je t'appellerai vers 13 heures pour le déjeuner » ajouta-t-elle avec cette fois une grimace en guise de sourire ce qui facilita mon intégration.
Elle me tendit une corde avec au bout, une vache noire et blanche qui docilement épousa mon allure décousue, car je ne savais pas la guider, la vache le sentait. De tant à autre, elle me cognait le dos de son mufle mouillé et, sans complexe, essuyait dessus son museau baveux. Son regard appuyé semblait observer mes faits et gestes, mâchouillant posément son éternel chewing gomme. Une vache américaine en somme !
J'avais pour tâche de la conduire en vaine pâture, le long de la route et d'éviter soigneusement les cultures de luzerne qui tranchaient d'un vert soutenu cette belle campagne vallonnée, inondée de lumière et de couleurs. Je laissai l'animal brouter à son aise en le lâchant, un abot entravait ses antérieurs pour ralentir son allure ou l'empêcher de courir.
Le fermier, entre temps, avait eu le temps d'atteler son cheval pour se rendre au travail. Il me dépassait souvent sur cette portion de route en m'adressant un signe d'amitié, content peut-être de décharger son épouse d'une longue corvée pourtant essentielle. J'appris plus tard que mes hôtes ne possédaient pas de pâturage. Ils m'informèrent, au bout de quelques jours, qu'il existait un grand parc entouré de futaies de grande taille dans lequel je pouvais me rendre librement sans être le seul à l'occuper.
Cet enclos était relativement loin et risquait de fatiguer la vache, alors je devais alterner les jours. Quand enfin, après un long cheminement, nous pénétrâmes ma vache et moi dans le pré, une vache, semblable à la mienne, nous accueillit en poussant un beuglement à notre attention, une sorte de salut. Timidement j'adressai un signe d'amitié à la jeune gardienne qui esquissait un vague sourire, puis poussa sa vache plus loin d'un coup de baguette flexible sur le flanc.
Nous passâmes ainsi des heures à nous ignorer, assis à l'ombre d'un arbre isolé, libres de ne plus retenir la corde du bovin. Nous nous épiâmes de loin, tout en empêchant nos vaches respectives de se rapprocher. Au bout d'un temps, la donzelle, à peine plus âgée que moi, rappela sa protégée. En passant elle m'avisa qu'il était plus de midi. En file indienne à une distance respectable, nous reprîmes le chemin vers la commune, dans la plus parfaite indifférence. Incapable de connaître l'heure au soleil, je n'avais pas entamé ma collation que je dusse l’emporter pour l’après-midi. Ma vache et moi reprîmes la route du matin cette fois pour la vaine pâture des fossés, le pré étant trop éloigné pour recommencer l’opération dans la même journée.
Ce travail peu valorisant générait à la longue une certaine lassitude et annihilait tout dessein. Un jour vint ou l'inattention fit que le ruminant, las de ruminer l'herbe raréfiée des fossés, fit une fugue et disparut dans les halliers environnants. Trop absorbé dans ma rêverie, j'en avais perdu la trace. Je tournaillai affolé, courant les sous-bois à proximité de la voie, haletant et soufflant dans cette course effrénée et désordonnée. Je vis en face de moi, dressé tel un géant, un homme imposant et manifestement en colère. Il tenait en main l'attache de la bête qu’il venait de soustraire de son champ de luzerne. La journée se terminait mal, j'avais perdu la confiance de mes hôtes pourtant si indulgents.
À la période de l'arrachage des patates on m'invita, évidemment, à cette dure corvée. Un matin glacial, la brume enveloppait tout et masquait l'horizon. La femme et moi ramassâmes les tubercules et les frottâmes à la main pour enlever l'excédent de terre, puis les posâmes dans un panier en osier. Quand ce dernier fut plein, nous le vidâmes dans un sac de jute à proximité du chemin. L'homme, pendant ce temps, poursuivait son travail d'arrachage à l'aide d'un outil tracté par le cheval que l’on appelle un cultivateur. Les heures se succédaient aux heures, un crachin s'y mis rendant l'essuyage plus laborieux brûlant les paumes déjà à vif. Le dos cassé, douloureux, peu à peu, détrempé par la persistance de la pluie qui tombait fine. Je crus mourir de souffrance et de l’incompréhension de ces gens insensibles à la douleur, inébranlables à la tâche. Les longs rangs de pommes de terre paraissaient interminables, sans limite. Il fallut plusieurs jours pour en venir à bout. Mes seuls moments de répit étaient de rattraper la vache qui s'éloignait un peu de son enclos improvisé. Elle manifestait de la mauvaise humeur d'être de la sorte retenue dans un carré d’herbe rationnée et rare. Ou encore, d'alimenter le maigre feu de fanes humides qui dégageaient une épaisse fumée qu’un vent rabattant nous faisait tousser.
De temps en temps, j'avais l'autorisation de rejoindre les autres enfants du village pour des jeux rapides dans une grange éloignée du bourg mais à la vue de la fermette. Cela n'a pas été facile au début d’être accepté par une bande déjà constituée. On venait aussi en curieux pour me défier. J'ai eu de la chance, grâce à ma « gardienne », apparemment chef de clan, qui imposait ses vues et m'accordait sa protection. Elle me maternait un peu trop, mais je ne m'en plaignais pas, appréciant une tendresse qui me manquait un peu en ces temps. À compter de ce jour, je fis parti de la bande seulement pour un temps que je trouvais étonnement court. Le travail m'attendait, déjà la voix de mon hôte se faisait entendre, me rappelant à ma mission. Quand à nouveau dans le pré commun, je retrouvais la chef et sa vache, je croyais qu'elle accepterait mon intimité. Elle reprit ses distances comme du temps de nos premières rencontres et nous nous ignorâmes toute la sainte journée. Finalement je préférais cette attitude à toutes sortes de situations équivoques ou inextricables.
Un après-midi, grand-père réapparut sans s'être annoncé. Je passais une nuit pleine de perspectives. Couchés tous deux dans ce même grand lit, soûlés par l'odeur des pommes étendues sur du papier journal à même le sol, elles avaient remplacé avantageusement les oignons à sécher de notre première nuit.
Le lendemain, sous un ciel qui menaçait de se rompre, nous attendions l’autobus à la croisée des chemins. Grand-père avait sous le bras le même type de colis que la fois précédente, un peu de cochonnaille emballée et ficelée sommairement dans un papier journal. Etait-ce mon salaire tronqué ? Il me prit la main comme s'il avait deviné combien les épreuves physiques endurées pendant ce long séjour avaient troqué mon caractère enjoué en une apparente sérénité. J'avais, c'est sûr, grandi et mûri aussi et lui… vieilli un peu plus!