Enfin Noël
Nous avions cru que le Noël 1944 allait voir la fin de la guerre. Après les préparatifs d'usage, tout manquait alors sur le plan du ravitaillement et nous étions soumis à des impératifs d'état de guerre : couvre-feu, occultation des lumières dès la tombée de la nuit, restriction de l'électricité, festivités publiques interdites etc... Des vagues d'avions de bombardements couvraient le ciel de jour comme de nuit. Ils étaient protégés par des chasseurs volant, très souvent, à si basse altitude qu’on pouvait dévisager le pilote qui examinait le sol attentivement, cherchant un indice comme un oiseau de proie. Nous étions rassurés à la vue de la cocarde tricolore arborée sur le flanc et sous les ailes. Depuis la libération de septembre peu d'avions ennemis s'étaient montrés dans notre ciel. Par contre un V1 s'était abattu, nous avait- on dit, début novembre, dans le canton de Novion-Porcien. On comptait plusieurs blessés civils, la destruction d'un immeuble et d'une douzaine de maisons. Des soldats allemands désorganisés mais toujours armés rôdaillaient encore en campagne et se faisaient arrêter par des groupes de F.F.I. Les dernières arrestations dataient de septembre et venaient d'être jugés par la cour de justice des Ardennes. Trois mercenaires arrêtés par les F.F.I de Mouzon, vêtus d'uniformes allemands, armés de mousquetons français, ils tentaient de gagner Longwy à bicyclette, munis d'ordre de mission de la Feldgendarmerie. Ces prisonniers avaient été incarcérés à Sedan avec des miliciens dans l'attente d'un jugement.
Le mouzonnais dans l’ensemble de son canton demeurait calme, et on oubliait bien vite que la guerre était encore à notre porte. On l'apprit, après Noël, par l'offensive allemande dans les Ardennes belges.
Dans ce contexte, la fête familiale, réduite à peu de chose, n'avait pas revêtu sa parure de réjouissances. Les jouets avaient été réalisés par la main habile du grand-père. Je me souviens encore d'un attelage tiré par un cheval, le tout grossièrement taillé dans du bois blanc extirpé d'une planchette de cageot, mais qui m'avait procuré une joie ineffable. J'avais reçu de ma mère un joli billet de banque d'une valeur de 100 francs à l'effigie de l'Etat français, du Maréchal Pétain, que je m'empressai de faire fructifier sous une pendulette. J’ai su plus tard qu'il avait été retiré de la circulation et avait perdu sa valeur marchande. Qu'importe, j'étais heureux de posséder un telle somme, comme par la suite une quantité de billets allemands d'un montant extraordinaire de « .Zehn millionnen », voire plus, que Jacky, mon jeune frère, échangea, à mon insu, contre une babiole à sucer, assouvissant ainsi son péché mignon à bon compte. Il ne me restai que de la menue monnaie en piécettes de 10 ou 20 centimes. Pas de quoi compter cent sous ni faire les cent coups. On comptait à l'époque encore en sou, malgré la loi de 1929 qui généralisa le franc ; 10 sous valaient 1/2 francs, 20 sous valaient 1 franc, 100 sous valaient 5 francs. Pour se donner une idée de la valeur, une lettre affranchie coûtait 10 francs, le quotidien « L'Ardennais » à deux feuilles coûtait 4 francs ; 80 francs pour une visite au médecin, 17 francs le prix du litre de lait pris à la ferme, le pot au feu à 33 francs le kilo quand il y en avait, 18 francs le paquet de tabac, 6 francs 70 le kilo de pain, 70 francs le kilo de poulet. Le minimum vital était de 7500 francs environ pour un mois. Le franc avait considérablement perdu de sa valeur : en 1914, il fallait 328 milligrammes d'or pour un franc germinal, 24 milligrammes 75 pour un franc Reynaud en 1939, 17 milligrammes 77 pour un franc Alger en 1944 et 7 milligrammes 47 pour un franc Pleven en 1945. Les gouvernements suivants poursuivront la dévaluation.
Notre premier vrai Noël fut celui de 1946, tout le monde était présent, c'est-à-dire que notre Papa était parmi nous, ce qui changeait la donne. Malgré le ravitaillement toujours réglementé, il avait acheté de vrais jouets. Pour moi ce fut un magnifique avion de chasse de couleur vert-foncé qui énerva passablement les membres de la famille par ses passages et repassages bruyants au nez de chacun. Le bruitage fut assuré par mes soins.
Avant cela, la fête commença avec la veillée de Noël. Toute la famille était réunie sous le toit des grands-parents car nous n'avions toujours pas de logement. Elle s'organisa fiévreusement pour la réjouissance. L'enfant avait sa tâche en coopération avec les adultes. Le ballet était bien réglé, sous l’œil expert du patriarche qui, pour la circonstance, était encore le chef incontesté. Les femmes dressaient la table et décoraient la pièce. Elles s'affairaient à la cuisine dans laquelle, d'heure en heure, se succédaient des odeurs qui aiguisaient l'appétit. De temps à autre l'un des enfants risquait une plainte matoise. Il obtenait satisfaction en léchant le reste d'un plat ou dégustait une sauce ; ce qui déclenchait la réprobation des deux autres moins geignards et tout aussi affamés et qui ne cessaient de se pourlécher les babines. Mon nez sautait d’une casserole à l’autre telle une abeille en besogne. Une claque sur le nez mit fin à mon butinage insensé, faute d’instrument temporairement performant.
Les hommes, depuis peu libérés des contraintes de la guerre, assis en retrait, goûtaient sereinement à la scène. La mine affairée, ils conspiraient à tour de rôle, à l’insu des épouses, pour siroter quelques petits verres, genre de potion magique qui avait la faculté d'engendrer la gaieté. Ils s'activaient parfois à de menus travaux : corvée de bois pour la cuisinière et découpage des différents morceaux de viande, produits de leur élevage qui diminuait la part des tickets de viande auprès du fournisseur patenté. Les hommes trouvaient le procédé injuste, mais se pliaient à la règle sachant qu'ils étaient tout de même favorisés par rapport aux gens de la ville qui ne pouvaient pas se permettre d'en faire autant et devaient se contenter des aléas du ravitaillement.
Après une nécessaire et copieuse collation, bien arrosée pour les hommes, on était enfin prêts pour la messe de minuit. Quitter l'atmosphère surchauffée de la cuisine pour affronter la rigueur de l'hiver et se rendre à l'église, elle-même glaciale, relevait de la gageure. Des voisins s'unirent à nous, je me souviens des Olloga et des Djablik , de véritables boute-en-train. Bras dessus, bras dessous, les groupes ainsi mêlés, empruntèrent les rues sans éclairage, formant une ligne de front quand la chaussée le permettait. Ils allaient dans le noir heurtant volontairement la ligne précédente, tout aussi handicapée par l'obscurité. L'un des boute-en-train papillonnait autour de l'ensemble pour assaillir ou bousculer, criant dans les oreilles afin d'effrayer les femmes et les enfants. Ce n'étaient que rires et cris de surprise ou de frayeur. On oubliait de cette façon le froid vif qui mordait.
La sérénité revint comme par enchantement en franchissant le parvis de l'édifice religieux. L'électricité manquait, on y avait mis des rangs de bougies qui augmentaient les ombres et rendaient l'atmosphère plus fantasmatique. L'encens et la cire, intimement mêlés, accentués par le froid, vous picotaient les yeux et embaumaient l'air glacé. Les dalles transmettaient leur gelure aux pieds puis au genoux, gare aux engelures à la rentrée au chaud. Les visages anguleux ou creusés par tant d'années de privation étaient violacées. Pendant la trop longue célébration, les enfants perdirent peu à peu leur sagesse et piaffèrent d'impatience, espérant surprendre le Père Noël au domicile afin de prendre possession au plus vite des jouets si longtemps désirés. Les complices dispensés de messe ou rentrés plus tôt, avaient disposé autour de la cuisinière des présents mal fagotés dans des emballages de fortune ou dans du papier journal.
La grand-mère et la maman tendirent à chacun ce qui lui revenait pour son année en lui disant : « C'est de la part du Père Noël! ... Il est venu pendant que nous étions à la messe. » Le déballage terminé, chacun admira son cadeau, à la lumière blafarde de la lampe dont la mèche négligée puait le pétrole mal consumé. Les yeux brillants écarquillés, ils poussèrent des Ah! ou des Oh! admiratifs. Vint ensuite un repas pantagruélique, quelque peu roboratif, qui s'éternisa tard dans la nuit, assorti de rires et de chants qui, au début empreints d'innocence, devinrent ensuite plus hardis. Chacun chantait son Noël selon sa coutume. Auparavant, la maman avait pris la précaution d'entraîner les petits au lit. Ils dormaient de tout leur saoul en tenant serrer sur leur cœur l'objet de leur bonheur. Comme quoi, l'on peut être heureux de bien peu de chose.