Nos profs.
Monsieur Pérignon prenait possession de son bureau et faisait face aux deux classes entassées dans la même salle, la 6ème et la 5ème. L'ensemble comptait 25 à 30 élèves attentifs et appliqués. Bel homme, grand et svelte, cheveux blonds coupés en brosse, il soignait sa mise. Sa blouse grise laissait voir un col de chemise impeccable toujours cravatée, un pantalon aux plis irréprochables et des chaussures rutilantes. Malgré un affable sourire et des manières douces aux gestes amples et démonstratifs faits pour la pédagogie, il savait se faire respecter sans user de rudesse, un simple regard appuyé rétablissait l'ordre. Les rappels à l'ordre étaient donc superflus. Fallait-il de temps en temps faire taire les rires plus ou moins étouffés provoqués par Pierrot le Matheux qui, à chaque invitation à exprimer concrètement ses théories au tableau, ne manquait pas, grâce à la gestuelle et à la parole exubérante qui appuyaient ses certitudes, s'avérant d'ailleurs exactes, de déclencher l'hilarité générale. J'avoue que j'étais heureux que ce fût lui qui ait été désigné, car le temps s'écoulait et réduisait d'autant mes chances de passer à l'épreuve si redoutée.
Il faut reconnaître que le prof savait user de la ressource, car l'élève était intelligent et malicieux. Par ces applications, l'enseignant permettait aux autres élèves d’en tirer profit en adhérant spontanément aux cours. L’œil ironique du maître planait sur l'ensemble des écoliers comme pour mieux en mesurer l'effet produit, il savourait cette mise en scène, artifice éprouvé. Je crois bien que les deux antagonistes le faisaient avec délectation. Nous étions autorisés pour un temps à nous libérer par un immense fou rire, retenu tout de même pour éviter que monsieur Clouet, le directeur, qui s'employait dans la salle voisine, intervienne de manière à faire cesser l'indispensable exutoire. Nous prenions plaisir à suivre les cours qui lui étaient dévolus, il les assumait dans un climat de confiance et de sérénité ce qui ajoutait à l'envie d'étudier.
Les filles se régalaient de sa présence, leurs yeux trahissaient une admiration à la limite de la dévotion. Certaines d'entre elles s'abandonnaient à un apparent attachement que la morale réprouve. Elles rivalisaient pour répondre aux questions posées à la cantonade afin d'être l'objet de toute son attention qui était ressenti comme le bonheur suprême. L'élue baignait ainsi dans une sorte d’euphorie moquée par les garçons quelque peu mis à l'écart. Parmi ces derniers, indifférents aux états d'âme des jouvencelles, certains profitaient de la situation en élaborant des jeux d'une table à l'autre tout en ayant l'oreille attentive aux propos du prof, car le bougre savait piéger subtilement les égarés.
Pourtant nous eûmes recours à un stratagème jamais employé jusqu'alors. J'étais placé près de la porte du bureau du directeur à qui il arrivait de paraître inopinément pour poser une question administrative à son collègue. Avec mes voisins, Bruno, Richard et Jean-Claude, nous étions en dessous des tables frappant d'estoc et de taille l’adversaire à l'aide de la règle en bois. Soudain la porte s'ouvrit d'un coup et une voix autoritaire invita les « sous mariniers à faire surface ». Confus et penauds, nous cédâmes à l'injonction et attendîmes, dans la plus grande crainte, la punition méritée. Elle était généralement sévère et sans appel. Paradoxalement, monsieur Clouet, malgré une apparente rigidité, fit une entorse au règlement à notre grande surprise. Nous étions parmi les meilleurs élèves dans les cours qu'il organisait ce qui donna une raison, peut-être, à cette indulgence.
Ces classes ne manquaient pas d'intérêt, il y avait les forts en thèmes comme les deux "W", des inséparables qui se partageaient le haut du tableau en mathématiques avec une facilité déconcertante. Françoise, aussi, la généraliste appliquée que rien ne troublait sauf quand mes dissonances, à l'occasion des cours de chant, lui cassaient les oreilles, malgré la volonté manifeste de monsieur Pérignon qui s'évertuait à me donner le ton juste avec son violon. J'en étais réduit à chanter en présonorisation pour ne pas altérer l'harmonieuse vocalise. Je ne cédais point à l'invitation des copains, qui par coups de coude dans le flanc, m'incitaient à chanter plus fort. Sans doute, craignant d’irriter Françoise, dont j'étais dans le champ de son regard subreptice qui me surveillait, ne voulant pas, de ce fait, déclencher des hostilités. Impassible, je respectais sa volonté et attendais que ma mue muât définitivement. Pourtant, je n'étais pas rétif à l'art. La preuve, j'aimais par-dessus tout la poésie, pas celle des autres, la mienne... Pendant les fastidieux cours de maths, j'emplissais un petit cahier, masqué des vues trop interrogatrices, dans lequel toute ma substance créatrice, dévoreuse de temps, générait en moi des évasions certaines de cette atmosphère trop studieuse. Ce cahier, bien plein, a été saisi et remis au directeur. Je revois encore les deux professeurs dans le couloir déchiffrant mes élégies dissipées. Ils n'eurent point la civilité de me faire partager leurs sentiments, me frustrant davantage. Mon recueil ne m’a pas été rendu et la sentence simplement ignorée. Depuis ce jour, monsieur Pérignon me porta une attention particulière qui me laissait dubitatif. Il me fichait royalement la paix en maths qui de toutes les façons étaient devenues des plus inaccessibles à cause de mon excès d'égarement. Néanmoins ces cours continuaient à déclencher en moi une propension à la rêverie, je continuais, donc mentalement, mes poèmes devant mes équations insolubles, sans laisser le moindre indice de ma pensée et la moindre trace de maths sur le brouillon, ce qui peinait doublement mon professeur.
En début d'année, monsieur Pérignon qui n'avait pas utilisé son violon depuis des lustres avait eu la désagréable surprise de constater que les crins de son archet avaient été grignotés par des souris. Il en fut quitte pour remettre son instrument dans le petit débarras-capharnaüm dans lequel régnait, faute de place, un désordre indescriptible. Une vraie caverne d'Ali Baba, dont on rêvait d'être désigné pour la quête d'un objet pédagogique. Tout se côtoyait, les cartes murales plus ou moins bien roulées, un squelette reconstitué, les accessoires du parfait petit chimiste, des circuits électriques compliqués, des chiffons à tableau désaffectés, des boîtes de craies éventrées, des planchettes de toutes sortes prêtes à recevoir une affectation, des récipients de tous les gabarits à usage multiple, des pots de peinture et une myriade de pinceaux échevelés, etc... La femme de ménage y avait ajouté ses ustensiles et râlait de ne pas avoir assez de place. Une odeur indéfinissable s’en dégageait sans pour autant être désagréable.
Je fis ma 1ère année de CC. avec le directeur, monsieur Boitel, qui a été muté en octobre 1950 et remplacé par monsieur Clouet. Boitel ne m'a pas laissé de souvenirs particuliers. Il y a comme ça des gens qui traversent votre horizon sans même laisser un sillon.
Monsieur Clouet, directeur et professeur, capitaine de réserve de la cavalerie, avait fait la dernière guerre. De cette situation, il avait gardé le port altier et autoritaire. Vrai puits de sciences sans ostentation, il s'imposait naturellement par le respect dû à sa prestance adoucie par un sourire engageant la coopération. Son regard d'aigle vous sondait au plus profond de votre âme, scrutant les moindres replis qui semblaient dévoiler vos faiblesses intimes. Il dominait tout et tous y compris le personnel enseignant, mais n'abusait de rien. Exigeant pour lui-même, il soumettait les élèves à cette même qualité. Sa tenue vestimentaire était irréprochable. La voix claire et audible était empreinte d'une diction sans faille. Ses cours préalablement bien organisés ne laissaient aucun doute dans l'esprit de chacun. Il assurait entre autres, les cours de français et d'allemands avec une patience afin que quiconque pût progresser au même rythme. La colère, cette arme des faibles, lui était étrangère préférant plus subtilement la réplique didactique, en excluant toute forme d'apostrophe blessante. La classe gagnait en sérénité et en résultat.
Son plus grand plaisir était de nous soumettre à une discipline quasi militaire, bien acceptée par les gars et aussi par les filles. Nous entrions en rang par deux, silencieux, raides, emboîtant le pas du prédécesseur. Investis d'une nouvelle fonction collective, exemple : alignés, en rang par six, nous défilions dans la cour, jugés par nos pairs non encore mobilisés et par les filles exclues de la manœuvre. Cette sorte d'émulation, formatrice d'une cohésion nécessaire au respect des règles de la communauté, s'avérait efficace et chacun de nous la pratiquait consciencieusement sans se poser la moindre question. Les chants patriotiques avaient aussi leur place, debouts dans l'allée, raidis par l'instant solennel, les scolaires les entonnaient magistralement et avec conviction.
Ces enseignants gratifiés du titre de professeur-polyvalent avaient la science infuse et n'étaient en aucun cas pris à défaut dans les matières dont ils avaient la charge. On leur doit ce grand mérite de n'avoir jamais été indifférents à l’orientation estimée des élèves en fonction de leurs capacités plus ou moins acquises. Si cela a été le cas, c'était sans doute par une résolution librement consentie par l'étudiant ou par ses parents. Nos prof. ont largement contribué à ce que nous soyons suffisamment armés pour affronter les aléas professionnels avec une certaine assurance. Certes, des cancres, il y en a eu, sans pour autant qu'ils aient été démunis de l’essentiel. Quant à leur avenir, ces derniers s'insérèrent dans la société sans trop de problèmes et en aucune façon, il n'y eut des laissés pour compte.
Avait-on le choix ? Les meilleurs élèves accédaient au brevet élémentaire, limité au chef lieu, auquel la plupart des diplômés arrêtaient là leurs études. La carence financière ne leur permettait pas de s'inscrire en internat à Sedan ou à Charleville. Les jeunes gens, âgés de plus de 14 ans, ayant eu quelques difficultés au cours complémentaire ou bien ceux, qui après leur certificat d'études primaires, atteints par la limite d'âge et non inscrits à ce dit cours, s'orientaient, au mieux, vers un apprentissage en trois ans dans un internat coûteux, et au pire, vers l'embauchage dans l’une des deux usines. Dans ces dernières, les plus motivés se voyaient proposer une qualification technique assurée par des contremaîtres émérites pour la partie pratique et par les enseignants, en cours du soir, pour la partie théorique. La pratique se réalisait tous les samedis au 1er étage de l'hospice dans une pièce désaffectée, transformée en atelier pour la circonstance. Monsieur Maurois et Monsieur Ivansiof, respectivement responsables des sections fer et bois, rayonnaient, en bons professeurs, sur des apprentis redevenus studieux. C'était l'époque ou l'industrie réclamait encore plus de bras que de cerveaux.
Le CC de Mouzon en 1951, l'auteur est en chemise blanche sur la photo " garçons"
Voir : La cabale des inconnues