La corvée d'eau
Notre nouvelle habitation, rue Porte de France, était accolée à une autre dont la façade subsistait, dressée et crevée d'ouvertures nues. Le toit s'amoncelait en tas au rez-de-chaussée avec les restes d'un étage, pierres et bois mêlés dans un enchevêtrement inextricable. Cette désolation résultait des diverses tentatives de destruction du pont pendant la guerre. Elle n'était pas la seule dans cette destruction, d'autres maisons ont payé cher la proximité d'un lieu stratégique. Néanmoins, elle avait eu le mérite d'avoir servi de bouclier à la nôtre la préservant d’un semblable sort.
Cette habitation n'offrait qu'un confort relatif et ne possédait ni remise, ni lopin de terre. Les W.C., commun à trois ménages, campés dans une courette dont l'accès s'ouvrait dans la rue menant à la ferme Jaisson. Un évier moderne en émail ornait la pièce-cuisine à côté de la fenêtre donnant sur la rue. Le prolongement du siphon en tuyau de plomb traversait le mur et vomissait son contenu à même le trottoir inséré d'un grès évidé pour assurer l'écoulement des eaux usées vers la rigole. C'était simple et pratique, un plus par rapport à notre ancien logement. Toutefois, il n'y avait pas d'arrivée d'eau. Pour suppléer à cet inconvénient, la ville avait installé, naguère, une pompe en fonte munie d'une tirette en forme de poire inversée. Pour le besoin, il suffisait de tirer verticalement pour que l'eau jaillît, poussée sans doute par la pression d'un château d'eau ou un captage de source en colline. Une seule pompe pour les résidents compris entre le pont et l'Abbatiale. Il y avait souvent foule aux heures de demande et au rinçage des lessives.
C'était le lieu des cancans proférés à discrétion par quelques méchantes langues enclines à la polémique. D'une oreille attentive, je me délectais des propos entendus et je les colportais à mes proches qui riaient souvent de la bêtise humaine. Les cabinets, n'avaient pas d'eau courante. En plus du papier journal coupé préalablement en petits carrés, nous nous armions d'un broc réservé à cet effet que nous emplissions d'eau de la pompe avant d'évacuer nos besoins naturels. Nous rincions convenablement la cuvette en ciment percée d'un trou central et orné de deux empreintes de pas en saillies, nous y ajustions nos pas plus petits. Des crans taillés dans le béton permettaient de ne pas glisser. L'été, une nuée bruissantes de mouches pullulaient, l'hiver, le froid vif, faisait que nous ne demeurions jamais plus longtemps que le temps nécessaire à la délivrance.
On la faisait vidanger une fois l'an par les soins d'une entreprise spécialisée à l'aide d'un camion-citerne muni d'un puissant aspirateur. Le quartier gardait la trace de ce labeur pendant plusieurs jours tant la tenace odeur empestait l'atmosphère. Je n'oserais l'affirmer, il paraît que tout ce précieux liquide était répandu dans les potagers du fond de Givonne pour alimenter en légumes les marchés de Sedan. Voilà donc un bon engrais que nous avons dû payer pour l'extraire afin de nourrir grassement autrui. Si ce n'est pas un geste humanitaire, c'est quelque chose de semblable qui porte un autre nom.
Il y avait dans cette cour un bac à laver commun, pendant longtemps sans arrivée d'eau. Ma mère ne voulut pas l'utiliser à cause des incessants allers et venues pour le transport de l'eau, elle préféra conserver son vieil emplacement au bord de la Meuse, à l'ancienne. Et puis cela évitait de supporter les commérages au rinçage du linge à la pompe. Quand l'eau de la Meuse ne s'y prêtait pas, car trop haute ou boueuse, elle se rendait à la pompe, à contre cœur, en négligeant le bac.
L'hiver, la pompe s'habillait d'un paillage protecteur, le bec-versoir avait la glace au nez qu'il fallait briser et chauffer pour qu'enfin l'eau libérée pût à nouveau couler. Parfois, le gel était si fort que nous demeurions sans eau plusieurs jours durant. Les ménagères précautionneuses avaient jugé utile d'assurer une réserve dans une lessiveuse. Elles n’en limitaient l'usage qu'à la cuisine essentiellement, au grand bonheur des enfants privés de corvée de toilette et par cela même de corvée d'eau.
La porte donnant accès au bac à laver et aux W.C. communs à trois foyers