Leçons de maths
Grands et petits avaient investi le bâtiment annexe jouxtant l'arrière de l'école de garçons détruite en 1940. Rien n'avait été entrepris pour sa démolition totale, elle laissait voir sa façade mutilée dont une partie jonchait le sol en autant d’amas de pierres que de poutres enchevêtrées. Des moignons tenaient encore debout par miracle. Malgré l'interdiction de s'y approcher, il n'y avait pas de barrière.
Nous étions inévitablement attirés par ces ruines qui offraient plus de possibilités de jeux que la grande cour surplombant la place St Louis. Nous avions à gauche un préau et les toilettes dans le prolongement. Devant la pénurie de locaux disponibles, il avait été décidé d'installer plusieurs classes dans ce petit bâtiment annexe, sans étage, composé d'une seule pièce. C’est tout ce dont il restait de cette école qui avait été moderne en son temps.
Pour gagner en place, on nous avait demandé de nous resserrer les uns contre les autres. En cet hiver d'occupation, dans cette salle insuffisamment chauffée, nous appréciions la promiscuité autorisée et la chaleur humaine qui s'y dégageait. Le tout était de choisir son ou sa partenaire selon sa maturité pour tisser des liens indéfectibles. D'une nature indépendante, je me soumettais aisément au choix du prétendant, pourvu que ce choix imposé ne m'entraînât point vers le premier rang, trop près du maître, monsieur Stevenin, qui m'impressionnait.
Ce bon maître avait sa méthode pour gagner en place, il désignait à tour de rôle, les écoliers, tout âge confondu, à se rendre sur l'estrade d'un ancien théâtre, et, ainsi groupés, ils ânonnaient en chœur, une partie du répertoire des tables de calculs. Il vérifiait le savoir de chacun par le synchronisme des mouvements des lèvres, impossible de le leurrer, on savait ou on ne savait pas !... lui savait !
Cet exercice était ma hantise, d'autant que j'avais eu quelques difficultés à exprimer mes chiffres dans une langue compréhensive et j'avais été, à plusieurs reprises, le point de mire de mes congénères qui attendaient avec délectation le moment opportun de mon audition en solo. Cela nécessite une petite explication : préalablement, mon grand-père s'était arrogé le titre d'enseignant avant la lettre et doctement insistait pour que je susse compter, au moins sur mes dix doigts, avant ma scolarité. Mais voilà, c'était sans compter sur son fort accent russe. Le premier chiffre avait été celui qui avait posé le plus de problèmes. Ce un m'avait, plus d'une fois, torturé car très mal exprimé, il était inaccessible à la compréhension des camarades qui partaient dans des éclats de rire inconvenants. Mon grand professeur avait eu du mal à l’articuler à la française. C'était une sorte de compromis entre la fin de adine russe et le eine allemand, il le prononçait donc comme aïne ; bien entendu, je le formulais ainsi qu'il me l’avait enseigné en première mouture. Inutile de poursuivre avec les chiffres suivants car ce n'était pas mieux et certes tout aussi rigolo, pour mes camarades, cela s’entend. Qui dont lui avait enseigné le Français à l'école des junkers de Saint-Pétersbourg?
Plus tard, quand je fus plus savant, c’est-à-dire comptant plus que mes doigts, il aimait rivaliser avec moi en ce qui concerne le calcul mental. Chaque fois qu'il vendait un lapin de son élevage à ses voisins, il m'annonçait le poids en grammes et le prix au kilo. Muni d'un crayon et d'un morceau de papier, je transpirais sur la règle de trois, sachant que mon grand maître, imbattable en calcul mental, avait déjà la solution. Cela se lisait à l’ironie de ses yeux et à son sourire infatué. Il relevait davantage le sourcil, celui blessé par le sabre japonais en fin d'estoc lors de la campagne de Vladivostok en Sibérie. Sa moustache Hitlérienne taillée au carré, filtrait bruyamment l'air de ses narines tandis que ses yeux bleu-acier s'adoucissaient. Pendant ce temps, ma grand-mère, à la vue de mon supplice, compatissait, sans oser trop bouger pour ne pas me déconcentrer ou réveiller quelque peu le courroux de son mari. Le voisin, acheteur, assistait à la scène, ce qui m'humiliait encore en accentuant ma panique et me déconcentrant. Pendant que la sueur perlait sur mon front, je regardais le lapin, tête en bas, accroché encore à la balance romaine, impudiquement dévêtu. Sur son corps rose perlaient aussi des gouttes... de sang encore frais. Ce n'était plus de lui que viendrait la solution, depuis peu il n'avait plus de problèmes à débrouiller. Le grand-père avait eu notre peau à tous les deux...
Nous étions cependant indissociables, avec l'âge les forces de l’aïeul déclinaient alors que les miennes augmentaient, nous nous complétions harmonieusement. J'étais ses bras et lui ma tête.