Le centenaire de la révolution de 1848
Á l'occasion de la fête nationale du 14 juillet la municipalité a décidé de fêter aussi le centenaire de la Révolution des 22, 23 et 24 février 1848. Ces journées insurrectionnelles qui ont mis fin à la monarchie de juillet et au règne de Louis-Philippe 1er, remplacés par la 2ème République.
Les républicains, refusant de voir leur victoire confisquée comme en 1830, nommèrent un gouvernement provisoire (du 24 février au 5 mai 1848) dont les principaux membres furent Lamartine, Arago, Ledru-Rollin et Louis Blanc. Les principales mesures de ce gouvernement ont été : l'abolition de l'esclavage dans les colonies, la liberté de la presse, la liberté de réunion, le suffrage universel. Par ce suffrage, les députés furent désormais, non plus les représentants d'une minorité de gens riches, mais du peuple entier et la création d’une indemnité parlementaire fit qu'elle rendit pratiquement acceptable pour le pauvre la députation. On y créait également les Ateliers Nationaux afin d'admettre les ouvriers sans travail qui seront employés aux terrassements des gares Montparnasse et Saint-Lazare. Cette initiative, sciemment sabotée, fut ruineuse et provoqua une émeute qui fut durement réprimée, à l'occasion de la fermeture en juin 1848. 1
Bref survol de cette courte période qui a marqué notre région.2
Le monde ouvrier, pendant la période de la monarchie de Juillet, restait dans l'ensemble assez misérable et sans aucune organisation ni défense, malgré les sollicitudes des républicains et des réformateurs sociaux. Généralement toute la famille travaillait : mari, femme et enfants.[Rien de changé cent ans après] Néanmoins, le gouvernement de Louis-Philippe s'honorait en faisant voter le 22 mai 1841, une des premières lois sociales sur le travail des enfants dans les manufactures, notamment, ils ne feraient plus comme les adultes, 15 heures de travail par jour. On les réduisit à 8 heures aux âgés de 8 à 12 ans, 12 heures pour les 12 et 16 ans. En principe, on devait les laisser aller à l'école payante.
La population ouvrière du sedanais ne bougea pas à l'annonce de la Révolution de février 1848, elle demeura prudente et conservatrice. Les citoyens devenus électeurs furent invités à se rendre à des réunions publiques. Le 23 mai après-midi, les villages conduits par leurs maires, drapeaux et tambours en tête défilèrent dans les lieux de vote à Sedan. On y planta, dans chaque commune, un arbre de la liberté. Toute la population, avec sérieux et bonne volonté, participa à ces fêtes avec le concours des autorités civiles, militaires et religieuses.
Cette première période vit naître quelques réalisations, essentiellement patronales, par exemple : établissement d'un barème unique de salaire chez les fileurs; certaines entreprises ajoutèrent le 1 % au salaire de leurs ouvriers pour qu'ils aient chacun un livret de caisse d'épargne, etc...
La ville de Sedan, à l'exemple des Ateliers Nationaux de Paris, ouvrit des chantiers communaux tels que : la construction de la nouvelle route Sedan-Givonne, de la route Pierrepont à Illy et de celle de Glaire; les travaux au port, puis, la réalisation d'un nouveau canal des Ardennes.
Malheureusement, la crise économique persistait, malgré de nouveaux emprunts, la misère augmentait, on distribuait du pain, du bois et des vêtements ainsi que des cartes de secours aux indigents. On y créait une épicerie sociétaire à Autrecourt. À Mouzon, les usines chômaient, le maire, monsieur François, consacra, en plusieurs fois, 20.500 fr pour créer des ateliers de charité.3 Des grèves éclatèrent en avril à Pont-Maugis, Thelonne, Remilly, Angecourt et à Mouzon. Le travail reprit moyennant une légère augmentation des salaires.
Le monde ouvrier fit sécession et se désintéressa de la seconde République et des élections. Le 10 décembre 1848, date de l'élection présidentielle au suffrage universelle, Louis Napoléon Bonaparte fut fortement plébiscité et élu président de la IIème république, pour 4 ans. En tant que candidat, le PRINCE-PRESIDENT s'était acquis la faveur des ouvriers mécontents, mais aussi des paysans et des partis de l'ordre. Peu à peu avec les élections législatives du 13 mai 1849, la seconde République ne fut plus aux mains des républicains. Mais là est une autre histoire.
Ce dont je me souviens de cette manifestation, du centenaire, s'entend ! C'est qu'elle eut une durée festive exceptionnelle. Elle débuta le matin par l'ouverture de l'exposition des travaux d'élèves suivie d’une démonstration de basket-ball par des équipes scolaires et sportives, de la cérémonie patriotique au monument aux morts avec, à sa suite, le traditionnel vin d'honneur. L’après-midi, la municipalité avait particulièrement gâté les enfants par des jeux divers dotés de nombreux prix. La place de la mairie était bondée de monde qui encouragea les jeunes gens dans les épreuves.
Vers 18 heures, enfin, la remise des prix, offerts par la caisse des écoles, tant attendus par les scolaires les plus méritants. Les responsables des parents d'élèves et de la caisse des écoles, messieurs Gustin, Emond, Thomas, Alazard encadraient leur président, monsieur Herman. Mademoiselle Augard et monsieur Boitel, respectivement directeurs des écoles des filles et des garçons présidaient à la cérémonie au coté de monsieur le maire. Sur la scène de la salle des fêtes défilèrent les premiers prix de chacune des classes de l'école des garçons, dans l'ordre croissant : Charles Dumont, Remy Tellier, Michel Alazard, Jacques Geoffroy, Henry Wieserski et Michel Bernard. Puis les premiers prix de l'école des filles: Yvette Suchoki, Marie-Thérèse Zendzian, Francine Kléchamer, Nicole Schul et Ginette Génin. Les élèves, fréquentant le cours complémentaire, n'étaient point honorés.
Pour ma part, inscrit à participer au mât de cocagne, aligné avec les autres concurrents, je reluquais la cochonnaille pendue à la couronne qui se balançait mollement au grès de la douce bise. Je priais Dieu d'être le premier de la liste dont les noms étaient triés au sort et de ramener le gros jambon qui me faisait baver comme le chien de Pavlov. Je détaillais aussi avec circonspection le fût du mât copieusement graissé de savon. Se hisser à la force des bras et gravir les 3 à 4 mètres était déjà en soi un tour de force, l'enduire ainsi augmentait considérablement la difficulté.
Le sort désigna l'athlétique, le Pierrot de ma rue, j'eus un moment de déception et craignis qu'il réussît, il en avait l'envergure et la volonté, rien ne le rebutait pour y parvenir. Un coup d’œil ironique en coin adressé à mon intention suffisait à comprendre qu'il ne me laisserait aucune chance. J’étudiais tous ses faits et gestes afin de l’imiter au mieux pour parvenir à mes fins en haut de la colonne de bois. Collé comme une sangsue, les bras enroulés et les jambes croisés autour du poteau, à l'aide de quelques coups de rein et légers avancés des bras, il parvint à franchir les premiers mètres sans trop de glissades. Le dernier mètre fut pénible, le sang au visage, la bouche tordue, les dents serrés, mon voisin franchit les derniers centimètres péniblement mais sûrement, à ma grande déconvenue. Ce n’était pas gagné, le plus dur restait à faire, libérer un bras afin de saisir l'appât volontairement éloigné du centre. Le geste fut esquissé, desserrant, de ce fait, l'étau supérieur, c'est-à-dire les bras, et hop! Le Pierrot glissa de toute la hauteur, s'écrasa au sol dans un bruit mat, tel un sac de blé. Les mains vides et la déception visible, rageur et vexé à la fois. Quand vint mon tour le jambon pendouillait encore, il avait été au mieux touché du bout des doigts par les prédécesseurs et me laissait beaucoup d'espoir. En outre, le mât fut essuyé par maintes culottes au retour vers le plancher des vaches. Certains postulants moins prétentieux s'étaient accrochés aux saucissons et les avaient ramenés ou aux papiers-surprises, plus aisés à saisir.
Au pied du poteau, l'enserrant de mes mains tendues hautes, voilà l'erreur à ne pas commettre, d'une détente du pied j'enroulai les jambes fermement et tirai sur les bras. Malgré cette traction, rien ne vint, mes mains brûlaient, les avant-bras douloureux firent que je lâchai prise... les fesses au sol... le jambon avait gagné en distance... inaccessible à jamais. Honteux, je quittai l'aire de jeux et m'en éloignai pour ne plus entendre les rires sarcastiques. Pour moi, la fête était finie.
Le soir un bal fut donné avec en prime un feu d'artifice sur les bords du canal. Je ne sais si les primés des écoles avaient eu une faveur pour y participer, ce ne fut pas mon cas, non pas à cause de mes résultats scolaires, mais conformément à la tradition. À cette époque ce n'était pas la place des jeunes en âge scolaire de fréquenter ce genre de manifestation tardive réservée aux adultes et aux adolescents.
En cette succession d'activités, je n'ai point entendu de discours concernant la Révolution de février 1848, pourtant il ne manque pas de lettrés parmi les Mouzonnais ; à moins que le sujet ait été abordé au cours de la soirée dansante ou au feu d'artifice. Une révolution ne se conçoit pas sans pétards ni jouissances.
Source (extraits): 1 Histoire de France d'Albert Mallet, éditeur Hachette. 2 Sedan et le Pays sedanais de Pierre Congar, éditeur SOPAIC Charleville-Mézières. 1989. 3 Dictionnaire de l'arrondissement de Sedan d'A. Hannedouche , édition 1891.