Canot d'avion
Seule l'eau calme de la gravière avait gelé, plus loin au-delà des roseaux jaunis et séchés, le courant créait des vagues et remous. Le pont de la Meuse sur notre gauche était désert. Une bande de jeunes de 8 à 10 ans s'activait le long de la plage, cherchant un accès aisé pour déposer en eau profonde un engin flottant à peine radoubé. Un vent glacial soufflait dans le sens du courant, mais n'avait pas d'effet sur les ingénieux bricoleurs trop occupés à stabiliser le canot improvisé, fabriqué dans un bidon largable d'avion. En forme d'œuf, métallisé, très léger, évidé sur le dessus par des mains expertes, il avait belle allure, sans plus, car la suite prouvera qu'il n'avait pas les qualités requises pour naviguer.
Serge et moi avions été désignés comme pilotes d'essai. Pour lui, c'était facile, toujours volontaire en tout, pour moi, c'est la crainte du jugement de mes pairs qui me tenait de courage et me fit accepter spontanément l'offre, enfin presque!.. Néanmoins, le canot retenu à la berge par les bras vigoureux de Pierrot, de Michel et de Maurice, fit que je me campai avec aisance à l'intérieur malgré l'étroitesse de l'embarcation. Bien calé dans la profondeur, la pagaie prête à l'action, j'attendais patiemment que Serge enfin s'installât derrière moi. C'était plus compliqué pour lui, car la place manquait et dans ces essais, nous avions, plus d'une fois, frisé la catastrophe.
On lui tendit sa pagaie et le feu vert fut donné de quitter l'embarcadère improvisé. Les bras stabilisateurs lâchèrent le canot, une petite poussée par l'ingénieur en chef et voilà, nous partîmes pour vivre une aventure extraordinaire. Une poussée de rames à tribord pour orienter le bateau vers les eaux libres, la glace cédait facilement et ne gênait en rien notre progression. Pour une raison inconnue, je sentis Serge se pencher plus à gauche entraînant le canot dans une inclinaison dangereuse. D'un coup de rein, je rétablis la position jugée précaire en me penchant à droite. C'était sans compter sur le même réflexe qu'usa mon compagnon et voilà le bidon, bien rond, qui se retourna d'un coup en vidant ses occupants et en s'emplissant d'eau, ce qui fit qu'il coula promptement.
Mon pied chaussé, bien entendu, resta accroché à l'ouverture mal sertie. Je fus donc lié au sort de l'engin qui gagna les profondeurs. J'eus la présence d'esprit de me laisser aller afin de libérer mon pied, enfin dégagé. Je fus à nouveau confronté à un autre problème, la végétation dense des herbes aquatiques empêchait la remontée. Je dus mon salut à l'habitude des baignades en eaux sauvages. Je me laissai simplement porté par l'eau sans effectuer aucun mouvement, me libérant ainsi de la fatale entrave. À peine la surface atteinte que d'un bond, le froid aidant, je suis sur la berge désertée par mes camarades qui avaient fui.
Serge était là, inquiet sur ma situation. Il me tendit la main pour sortir des joncs. Trempés, transis et claquant des dents, nous prîmes le parti de nous déshabiller complètement pour essorer nos vêtements. Dissimulés au mieux du vent givrant dans les hautes herbes sèches, nous attendîmes un peu pour être plus présentables, car il fallait à Serge traverser la ville pour rejoindre son domicile. La crainte du courroux des parents nous hantait. Malgré cette position peu enviable, machinalement nous jetâmes un œil vers l'endroit où avaient disparu nos ambitions maritimes. Un fou rire, nerveux certes, mais libérateur nous saisit. Alors d'un commun accord, nous décidâmes à nous rhabiller et dans une course folle, bravant le froid qui nous pénétrait davantage, nous regagnâmes nos foyers. Tant pis pour la dégelée ou la trempe qui nous attendait cela aurait au moins la commodité de nous réchauffer.
La Gravière et sa jonchaie.