Tous les jeudis, nous étions retirés des griffes de la laïque au profit des cours de catéchisme et des divers jeux du patronage réservés à la belle saison. La communion était pour l'année prochaine. Le curé-doyen, bien âgé, avait comme assistant soit un jeune prêtre soit un séminariste pour le suppléer aux activités en plein air. Néanmoins il conservait la charge des séances de cinéma au presbytère, appuyé par les missionnaires de passage ou invité par lui. Ce jour-là, il ne manquait personne, la magie de la lanterne attirait sans exception tous les bambins. Ces projections rivalisaient avec les films amateurs projetés illicitement, dans la grange près de l'usine Sommer, par les fils Emond qui mettaient en lumière des 8 m/m de Laurel et Hardy et ceux du cinéma public de Mouzon sis au bord du canal. C'était un événement attendu fébrilement par les goulus, avides d'images.
À la belle saison, une sortie extérieure s'organisa sous la direction d'un jeune curé sorti frais émoulu du grand séminaire de Reims et qui avait fait ses vœux Un grand échalas grandi encore par la sinistre soutane noire, qui lui collait au corps. Des souliers militaires cloutés le fixaient au sol en lui garantissant une stabilité précaire. La veille, Il avait décidé que nous irions à Beaumont et il nous avait invités à prévoir une musette garnie pour la randonnée de la journée. Regroupement à 08 h 30 devant le presbytère. Nous étions là, impatients, la journée s'annonçait belle. Elle le fut.
Alignés en rang par trois, la musette gonflée en bandoulière, fiers et altiers comme des soldats rompus à l'exercice, nous attendions l’ordre du départ. Nous empruntâmes la voûte séparant l'abbatiale de l'hospice et d'une voix assurée nous chantâmes une marche connue de tous « Un kilomètre à pied ça use, ça use, un kilomètre à pied ça use les souliers !… » Les passants complices, l’œil rieur, opinaient du menton au rythme de la chanson, probablement heureux d'être enfin débarrassés de ces braillards pendant cette sainte journée. Les chats et les chiens aussi semblaient être satisfaits de nous voir disparaître quelque temps. Toutefois, un ou deux cabots, la langue pendouillante, trottinaient en tête, se retournant fréquemment pour marquer la distance afin d'éviter le coup pied au flanc. Puis à la limite de leur territoire, après un écart savamment négocié ils s'arrêtèrent et nous laissèrent poursuivre notre destinée avec ce grand efflanqué déjà dans sa sueur qui poussait son ample soutane à coup de genoux. Il avait à la taille un ceinturon de cuir et comme nous, une musette en bandoulière, mais bien plus maigre. Un vaste béret lui protégeait la tête du soleil, il lui avait imprimé une sorte de visière qu'il avait basse, au ras des yeux. Il ne manquait pas d'allure, un vrai moine-soldat sans la rapière.
L'allure était rapide et bien vite nous franchissâmes le pont de Meuse et atteignîmes le faubourg sans difficultés. Le raidillon, après le cimetière visible à notre droite, permit à certains de perdre une distance encore raisonnable. Je le mis à profit et je débitai à la cantonade l'histoire merveilleuse du moulin de laHamelle qui visiblement n'intéressait personne. Décidément nous n'éprouvions pas les mêmes sensations. La route de Yoncq fut délaissée et nous entamâmes la première côte de Beaumont. Là je m'abstins de narrer mes aventures de fond de culotte, convaincu que cela ne pouvait pas toucher ce petit monde d'ignares.
Des ordres fusèrent pour faire ralentir la marche à l'attention des gars en tête afin de regrouper les retardataires. Notre curé brusquement nous invita à prendre un layon sur notre gauche. Dans la fraîcheur du bois nous nous sentîmes requinqués et flânâmes quelque peu en cueillant de-ci delà des mûres dans les clairières et les haies séparant les champs. Car c'était bien à travers la campagne que nous rejoignîmes Beaumont. Du haut d'une colline nous découvrîmes des moutonnements forestiers, bien plus loin encore, un clocher et quelques toits de maisons. Notre pédagogue en profita pour nous donner des leçons sur les choses que nous découvrions avec lui ce qui ralentissait la marche. Le faisait-il à bon escient ? Vu que la fatigue se faisait sentir. Après une pause avec interdiction formelle d'entamer notre déjeuner, à nouveau, la troupe sur pied reprit sa marche, certes moins allègre. Cette fois notre pasteur prit la tête et accéléra l'allure à notre grande désapprobation. Son pas était long et régulier, les souliers laissaient voir impudiquement ses clous plus au moins mêlés à la terre et à l'humus. Il nous fallait courir pour le rattraper. D'un geste, il nous indiqua le sente débouchant sur une route qui descendait sur Beaumont. D'un coup le moral remonta.
Remis en rang à l'entrée du village, nous débouchâmes rapidement sur la place de l'église. Elle était déserte ainsi que les rues avoisinantes. Il était plus de midi quand enfin le guide nous introduisit dans la maison de Dieu. Nous avions eu le temps d'apercevoir que le clocher était percé d'un énorme trou dû aux bombardements ou à un projectile d’artillerie de la dernière guerre. Le soleil passait par cette ouverture, inondant de lumières la nef bouleversée par les explosions. Nous retenions notre souffle, tant cette vision inaccoutumée nous a saisis. À l'intérieur de l'édifice nous déballâmes notre pitance et la dévorâmes avec satisfaction. Dehors la chaleur s'était accentué.
Pendant ce temps notre jeune prêtre conversait avec le desservant sur les stigmates de la paroisse martyre. Je perçus une vague histoire de militaire américain, qui dans les derniers combats de libération de la commune en novembre 1918, blessé, fut mis à l'abri dans une maison près de l'église. Une violente canonnade ennemie en détruisant le bâtiment tua le pauvre soldat. Et puis cette autre, déjà entendue, mais cette fois sur la dernière guerre. L'histoire du garde-chasse de Mouzon et de son frère qui l’accompagnait. Au cours d'une coupe de bois, dans les forêts de Beaumont, ils avaient surpris deux prisonniers de guerre allemands, évadés d'un camp de détention. Après une brève poursuite et une violente empoignade, l'un des prisonniers fut blessé mortellement d'un coup de couteau au cœur et l'autre, profitant de la confusion de l'instant, s'empressa de leur griller la politesse. Vite arrêté, de nouveau il fut conduit à la gendarmerie. Il me revint à l'esprit que mon voisin, Maurice Poncelet, grand amateur de chasse en avait tué cinq la même année dans ces bois, pas des Allemands, mais des cochons... quoique ayant fait front courageusement dans les bois d' Inor en mai 40, il dut en abattre pas mal, non pas des cochons, mais des Allemands.
Après une longue récupération, nous reprîmes le chemin du retour essentiellement par la route en prenant les précautions d'usage lors d'un rare passage d’automobiles. Pour tuer le temps, nous nous efforcions de chanter, mais le cœur n'y était pas car la fatigue avait atteint tout le groupe. Les cuisses et les mollets étaient douloureux. Les pieds, mal chaussés, s'étaient enluminés de magnifiques ampoules qui nous obligeaient, pour éviter la souffrance, de clopiner d'une façon grotesque. Sa propre misère annihilait le rire qui dans d'autres circonstances aurait fusé sans retenue.
À l'entrée de Mouzon, nous fîmes un dernier effort pour garder l'ultime prestance péniblement arborée. Les chiens à nouveau nous encadrèrent jusqu'au presbytère, la queue bénissant l'air. Les gens jetaient un regard moqueur sur la décrépitude visible de la jeune troupe. Ce soir elle ne serait plus guerrière pour les enquiquiner avec leurs intarissables et bruyants jeux de rue. C'était une belle journée pour les Mouzonnais qui, du fond de leur pensée, bénissaient le jeune prêtre d'avoir eu cette idée de promenade. Les ampoules du "saigneur" étaient insupportables.