Cela sent les vacances
La classe empestait l'eau de javel ; substance indispensable au blanchiment du bois et à la dissolution de matières indéfinissables accumulées sur la table, tout au long de l'année scolaire. Un rabotage et un lissage à l'aide d'un tesson de bouteille ôtaient les matières fibreuses et effaçaient les annotations spécieuses tracées au canif pour la postérité. Un ponçage au papier de verre achevait l’œuvre. « C'est propre, c'est net ! » disait-on fièrement, content du calembour adressé à nos voisines qui manifestement n’en saisissaient pas le sens. Enfin désinfectés et présentables de nouveau aux futurs possesseurs de ces pupitres que l’on avait remis à neuf. Les encriers en porcelaine désoperculés de leur logement, percé sur le méplat de la table inclinée, subissaient également un nettoyage de rigueur, rendus blancs et sans taches. Ils attendaient la rentrée prochaine pour se rassasier d'encre bleue par l'élève de service qui recourait à une bouteille d'un litre équipé d'un bec verseur.
Les livres étaient protégés par l'inévitable papier bleu à étiquette qui personnalisait les possesseurs ayant calligraphié leurs noms et prénoms à la plume Sergent major tout en respectant scrupuleusement la règle des pleins et des déliés. On rendait le tout après un contrôle d'usage. Nous nous en séparions avec une pointe de regret en confiant une partie de nous-mêmes aux successeurs anonymes. Ces livres évoquaient des souvenirs intarissables grâce aux textes et surtout à l'illustration. Nous avions pompé l'essentiel de leur substance pour nourrir notre soif de connaissances indispensables pour le passage au cours supérieur. Dans ce ménage de saison, seul le tableau embu avait besoin d'être repeint.
Il faisait chaud en ces jours de juillet. Les fenêtres à guillotines, aux vitres teintées d'un bleu pâlot pour éviter les intentions de se dissiper pour les scènes extérieures qui s'offraient à notre curiosité. Elles étaient exceptionnellement ouvertes pour ventiler l'insupportable étuve provoquée par le toit de tôles surchauffées. Lorsqu’elles étaient closes, nous entendions le crissement d'un pas sur le gravier de la mauvaise route qui conduisait au canal. On identifiait l'inconnu à sa façon de marcher. Parfois des voix s'y associaient, à peine audibles à cause du chuchotement ou alors fort distinctes lorsque c’était une interpellation ou un rire exprimé sans modération. Cette fois, les fenêtres enfin grandes ouvertes laissaient pénétrer à flot la vie extérieure. Gazouillement, pépiement, sifflement, croassement et criaillement, le tout mêlé dans une harmonieuse expression, diffusée par une gent volatile qui s'accordait à nous étourdir d’une suite d’impromptus. L'aboiement d'un chien en alerte prévenante ou la plainte lugubre d'une péniche signalant son passage sous les ponts du canal ou encore l'inévitable coup de klaxon éraillé de monsieur Détante, le vétérinaire, voisin de l'école, sonnaient faux dans cette improvisation. Tout cela semblait s'amenuiser au fur et à mesure que la chaleur augmentait. Nous surprenions les bribes de conversation des femmes encombrées de leur panier à linge ou poussant des brouettes plaintives qui se rendaient ou venaient du lavoir tout proche. Parfois, les rejetons des romanichels stationnés près du canal, qui nous épiaient d'un regard craintif, brusquement sans raison apparente, s'égaillaient vers d'autres horizons en poussant des cris stridents. Les roulottes aux teintes criardes laissaient voir des maîtresses femmes habillées, été comme hiver, d'un invraisemblable empilement de vêtements aux couleurs vives. Elles s'agitaient, affairées à nettoyer les gosses, les ustensiles, l'intérieur de la roulotte en bois. Tandis que l'homme, stoïquement, indifférent à tout ce remue ménage, réalisait inlassablement des paniers en osier pour les vendre, avec plus ou moins de bonheur, en pratiquant le porte à porte.
Leurs chevaux faméliques arrachaient du bout des dents, l'herbe encore drue pour la saison. Gênés dans leurs entraves, ils se déplaçaient par petits bonds. Ils longeaient le grillage de la cour en jetant un regard incrédule lors de nos ébats bruyants en récréation, sans pour autant négliger leur maigre pitance. L'encolure et la tête en constante agitation, dans un bruit de licou, rejetaient la nuée de mouches agressives qui opiniâtrement chargeaient à nouveau. De violents coups de queue fouettaient leurs flancs décharnés. Un chien jaune, attaché à l'essieu, roulé en boule à l'ombre de la roulotte, rêvait à des jours meilleurs en poussant de profonds soupirs.
Me vient à l'esprit l'existence d'un panneau de bois peint, accroché au mur extérieur de la Porte de Bourgogne, sur lequel on avait fait mention d'une interdiction aux nomades ou aux mendiants de pénétrer en ville. Vœux pieux! je n'ai jamais vu aucun gendarme s'inquiéter de la réglementation. Il faut préciser que ces nomades ne furent jamais plus de deux familles à la fois et changeaient souvent d'endroit, respectant ainsi ce qui était probablement autorisé. Nous avions les nôtres, sédentarisés, parfaitement intégrés à la vie mouzonnaise. La plupart, logeait dans les baraquements de la cité Nègre et s'adonnait à la récupération des métaux. Certains avaient un emploi à la Galva. Ces gens étaient solidaires des résidents et s’intégraient sans difficulté. Leurs enfants d’âge scolaire fréquentaient l’école et partageaient nos jeux et nos querelles. Certains se sont distingués par leurs civilités, comme ce fut le cas de monsieur Veirauch, stationné sur le port fluvial. Le 26 septembre 1949, vers 1 heure 45, il fut réveillé par un bruit insolite. De sa fenêtre, il aperçut un homme qui se dirige vers le bras du canal alimentant les turbines de la Galva. Quelques secondes plus tard, il entendit le bruit d’un corps tombant à l’eau, suivi d’un cri. Veirauch s’habilla en hâte et se rendit à la salle des fêtes située à une vingtaine de mètres de là. On y donnait un bal. L’alerte donnée, plusieurs danseurs l’accompagnèrent et se rendirent sur les lieux présumés de la chute. En raison de l’obscurité, les recherches furent vaines. Elles reprirent dans la matinée et permirent de retrouver un chapeau flottant au fil de l’eau. Le chapeau fut identifié par madame Husson comme étant celui de son fils Georges, employé des PTT à Paris, en vacances à Mouzon. On retrouva son corps le lendemain grâce à monsieur Jacob, dragueur à Inor.
Plus loin sur le port fluvial, Bibi, un ancien de 14, moulait et démoulait ses parpaings, il les mettait ensuite à sécher en rang le long de la rive. Quant il en avait assez de sec, il en dressait un mur que le patron en fin de journée chargeait sur un plateau. Un énorme tas de sable désespérait le manœuvre à ne jamais en voir la fin. De l'autre côté du canal dans les potagers, les jardiniers se languissaient à cause de la chaleur et lorgnaient la chaise longue à portée de séant. Un chapeau de paille rongé par les rats protégeait leur visage des dards solaires qui avaient contribué à rosir leur peau pourtant boucanée par les ans. Sans grande conviction, ils s'échangeaient entre voisins des propos bénins qui entretenaient une civilité de bon aloi, mais préféraient le silence moins dépensier d'énergie.
Une léthargie annonciatrice de vacances recouvrait la ville alanguie dans son assoupissement. Le tableau n'était pas sans grâce. Nous attendions avec émoi l'instant de l'envol migratoire pour quelques semaines de liberté surveillée, mais de liberté tout de même.
Un coup de canon dans le bleu d'azur pouvait transformer votre rêverie en cauchemar. Le premier jour des vacances nous laissait le temps de préparer notre futur emploi du temps. Nous rêvions déjà de parties de pêche, de baignade, de navigation dans les bras de la vieille Meuse, etc... Nous étions tous agglutinés sur le pont des capucins, appréciant d'un regard les eaux basses et prévoyant de pêcher les poissons-chats, sous les blocs de l'ancien pont de pierre. C'était sans compter sur une haine contenue depuis longtemps de deux antagonistes de toujours qui, sans raison apparente, s'apostrophèrent, s'injurièrent et passèrent illico à l'acte belliqueux. Acharnés à s'étrangler mutuellement, adossés à la fragile main-courante du garde-fou, ils s'affairaient avec une telle force que la fragile barrière cèda. Pierrot et le fils du gendarme Courtecuisse plongèrent, unis dans le même destin, sur les roches à découvert. Le choc fut violent et nous laissa un instant pantois avant de réagir au drame. Dans une dernière vision, je vis tout de même Pierrot se relever et rejoindre péniblement la berge. Laissant sur place toute la bande, je courus en ville à la recherche d'une personne pouvant nous apporter un secours. Peine perdue, les rues étaient vidées de toute vie. Il me fallut frapper chez le médecin, monsieur Déramond. Son épouse me rassura qu'il était déjà sur place à pratiquer sans doute les premiers soins. Comment était-ce possible? je n'avais pas vu devant moi d'autres compagnons plus véloces me doubler. L'un des témoins, plus malin, avait téléphoné depuis le domicile d'un particulier proche du lieu de l'accident. On transporta les deux blessés vers l'hôpital de Sedan, souffrant, l'un et l'autre de contusions multiples et aussi de fractures. Ils passèrent la majeure partie de leurs vacances, internés. Quant à nous, nous oubliâmes vite la scène en nous adonnant pleinement aux jeux de plein-air.