Le rêve napoléonien
Lionel, mon proche voisin, accourt en m'interpellant joyeusement « Viens voir, j'ai quelque chose pour toi ! » Je vois en effet qu'il a à la main un livre. Je m'empresse de le feuilleter et de découvrir d'après les illustrations abondantes que l'on narrait des aventures héroïques d'une armée qui m'était alors inconnue. Nous n'avons pas encore l'âge de lire parfaitement le texte pourtant couché en gros caractères.
Les deux compères assis, le dos appuyé contre le mur de la maison, dans un petit carré de lumière diffusée pour la circonstance par un soleil généreux, ânonnaient une à une des syllabes qui, assemblées, prenaient toute leur signification pour la compréhension. Les mots ajoutés aux autres formaient, à notre grand étonnement, une phrase comprise dévoilant la magie du texte. Nous butions fréquemment sur certains termes que nous ne connaissions pas mais poursuivions tout de même l’œuvre entreprise avec beaucoup de conviction.
Ce fut laborieux! Heureusement facilitée par les scènes illustrées. Nous découvrions les aventures extraordinaires d'un jeune général plein de fougue et d'ambition qui partait avec une armée exceptionnelle à la conquête de l'Europe. De temps en temps, fatigués par l'épreuve, nous fermions le livre pour aller dérouiller nos jambes soumises à l'inactivité. Les jeux prenaient une autre signification en s'inspirant des épisodes déjà assimilés.
Quand après plusieurs jours d'excitation, nous en avions épuisé le thème, alors, à nouveau nous nous replongions dans la suite des aventures, cette fois avec plus d'assurances et d'aptitudes. Le soleil n'était plus au rendez-vous, il avait laissé la place à une petite pluie fine qui nous obligeait à coller davantage le mur protégé par l'avancée du toit, appuyés l'un contre l'autre, pour ne rien perdre de la maigre chaleur dégagée par nos corps, le livre équitablement répartie sur nos genoux bleuis par le froid. S'offraient à nous des horizons nouveaux, des batailles encore plus belles et des victoires sans cesse remportées avec brio. Nous commentions la richesse des uniformes des armées en belligérance tout en privilégiant un costume que nous rêvions de porter. Nous gardions en tête des lieux et des noms prestigieux qui revenaient constamment dans nos exploits pratiqués avec réalisme et incompréhensibles à nos ignares semblables. Bien vite nos camarades de jeux non initiés nous affublaient d'une folie délirante et nous abandonnaient sur-le-champ, démotivés et démoralisés par nos excès de zèle dû à de nouvelles connaissances.
Parfois, il nous arrivait de perdre le fil de l'épopée. Après d'âpres discussions, on allait retrouver le livre pour se rafraîchir la mémoire et convaincre l'autre de sa vérité. Le nom de Napoléon était lourd à porter. Nous le voulions à soi, pour éviter de nous écorcher vif, nous avions opté de prendre le nom d'un des maréchaux, au fur et à mesure que nous en dénichions de nouveaux, il n’y avait que l'embarras du choix. Cela occasionnait parfois des oublis des baptêmes précédents.
À force de pages, nous en savions assez pour enrichir encore notre vocabulaire de termes militaires et de formules inconnues de nos congénères qui cette fois nous quittaient définitivement. Nous étions devenus à leurs yeux des parias, des lépreux. Lionel et moi, nous jouissions de cette position, fiers de notre savoir et de notre secret partagé jalousement et préservé à jamais. Nous avions acquis du panache à l’image de nos flamboyants maréchaux d’empire anoblis par la grâce de leurs exploits.