Des pages de rêves
J'admirais la patience créative de mon camarade de table, l'année précédant l'entrée en 6ème. René découpait, dans le journal communiste de son père, des bandes dessinées, en noir et blanc, à épisodes de : Pif le chien ou de : Placide et Muso, quelque chose comme cela ! Il collait, le fruit de sa collecte autorisée, sur les pages d'un cahier d'écolier en y apportant un soin méticuleux que rien ne venait troubler. René tenait à son recueil comme à la prunelle de ses yeux, nous n'étions pas autorisés à y jeter un oeil. Il craignait qu'un mauvais plaisant ne lui arrachât des mains ou ne l'abîmât par un geste indélicat.
Les livres d'images étaient des objets rarissimes et très onéreux. C'était un bien précieux, fréquemment lu et relu avec autant de délectations que la première fois, en cachette des regards des autres pour ne pas le prêter à la première demande de convoitise. Quand le propriétaire était moins scrupuleux, nous communions à deux ou à trois sur le même ouvrage installé sur les genoux de l'un de nous et le dévorions méthodiquement en chœur. En fin de lecture, une impression d'hébétude subsistait, grâce à l’abondance d’images. Nous n'étions pas plus gâtés avec les livres à textes, les meilleurs élèves en obtenaient un ou plusieurs à l'occasion de la remise des prix qui se déroulait pompeusement dans la salle de spectacles, en présence des parents conviés pour la circonstance.
À l'appel de notre nom, nous gravissions benoîtement les marches accédant à la tribune occupée par les doctes de l'enseignement sous les yeux bienveillants du directeur qui présidait et appuyait toujours d'une phrase l'éloge du professeur. Nous étions rouges de confusion, car nous éprouvions la vilaine sensation d'être le point de mire de la salle tout entière et d'être détaillés minutieusement. Il y a toujours dans ces moments un doute qui vous torture l'esprit, par exemple : l'inévitable trou aux chaussettes qui bâillent impudiquement dans la progression des degrés nécessaires à la renommée. C'était le prix à payer outre l'effort fourni tout au long de l'année pour conserver la première place dans une discipline. Dans l'attente du moment privilégié de la lecture, je savourais mon acquisition en caressant la couverture comme pour lui signifier qu'elle était mienne, puis discrètement, je la feuilletais pour découvrir les illustrations. En tant qu'élève moyen, bon à tout et propre à rien comme disait ma mère dans ses moments de tendresse, j'ai dû relire les mêmes volumes plusieurs fois dans l'attente d'une hypothétique acquisition à venir. Ces livres là ne se prêtaient pas.
Il m'a fallu attendre d'être aux cours complémentaires pour enfin fréquenter la bien maigre bibliothèque. Sur les planches rabotées, s'alignaient des ouvrages bien usagés. Ils étaient vêtus avec soins d'un papier craft ou bleu, ornés sur leur tranche d'une étiquette réglementaire sur laquelle le titre et le nom de l'auteur étaient calligraphiés avec des pleins et des déliés, dans la plus pure tradition de l'enseignement.
Mon premier souci après la possession provisoire était de chercher un havre de paix afin de savourer le contenu en toute quiétude. Le grenier faisait l'affaire, mais seulement après que toutes les corvées de la maison qui m'étaient assignées fussent assurées. Dépourvu d'éclairage, je ne pouvais l'utiliser que le jour. Combien de fois ai-je voyagé de la sorte assis sur l'appui de fenêtre, le dos appuyé à l'ébrasure. L'étroitesse de la croisée m'obligeait de relever les genoux, les deux pieds calés dans l'ébrasure opposée. Parfois je jetais un œil vague sur la rue plus bas de deux étages, rue bien vide où il se passait peu de chose. L'hiver j'avais opté pour un recoin de la cheminée, du côté de la cuisinière à bois, le moins fréquenté, car hors des passages. Il y fallait une dose de concentration plus élevée tant les bruits coutumiers emplissaient la pièce mal éclairée, néanmoins, chauffée.
Ma mère coupait court à ma délectation par un reproche et me jetait sur les genoux sa passion : le Nous deux, magazine de roman-photos. Étrangère, elle n'avait pas appris notre langue et le lisait difficilement ou n'en comprenait pas le sens. C'était la corvée de Jacky et la mienne, enfin du premier qui lui tombait sous la main. Nous ânonnions le texte légendant les photos en positionnant le doigt sur celles concernées. Quand elle ne comprenait pas, elle nous demandait d'expliquer, alors parfois, on lui racontait n'importe quoi et nous partions en éclats de rire ce qui déclenchait un geste de révolte à notre encontre. Qu'importe nous nous étions bien amusés à ses dépens, malgré le picotement d'une joue châtiée.