La forge
J'osais à peine pénétrer dans la sombre boutique, saisi par la crainte d'en être rejeté par un juron ou par une chasse en règle ou bien par le coup de pied au cul. Je fus surpris qu'aucune des réactions imaginées ne se produisît et pourtant les hommes présents dans la pièce m'avaient aperçu et poursuivaient leur ouvrage, indifférents à ma présence. Enhardi, je m'installai, le dos au mur, au plus près de la porte grande ouverte pour mieux évacuer l'âcre odeur qui s'en dégageait qui irritait la gorge et piquait les yeux. Toute mon attention s'était focalisée sur les deux artisans battant le fer à cheval, rougi presque à blanc, prestement ôté de la braise incandescente. Des étincelles aveuglantes pareilles à celles des feux d'artifice jaillissaient des coups du marteau en acier. L'un des hommes allait remettre le fer au feu pendant que l'autre activait le puissant soufflet. Le souffle obtenu faisait ronronner le brasier qui éclairait l'atelier par des clairs-obscurs changeants. Les ombres, un instant déplacées, tentaient de réoccuper leur base.
Monsieur Pingard, le maréchal-ferrant, en toute habileté, façonnait le fer à la taille du sabot du cheval. L’animal attendait, attaché à un anneau scellé au mur, que l'on voulût bien s'occuper de lui. Inquiet, il regardait, en direction de l'atelier, l'arrivée de son maître qui venait le rassurer en lui parlant doucement à l’oreille ou en lui tapotant l'encolure. L'aide forgeron calait la patte de l'animal dans son ample tablier de cuir en fléchissant sur ses genoux de manière à être dans une position de travail confortable. Le maître d'art présentait ensuite le fer encore brûlant sur la corne du sabot nu qui s'embrasait d'un coup en dégageant une épaisse et irrespirable fumée. Autour de l'empreinte réalisée, il taillait l'excédent de corne à l'aide d'une lame affûtée et d'un marteau, c'était impressionnant. Après avoir préalablement jeté le fer dans un seau d'eau pour qu'il refroidît, il le positionnait à nouveau et le fixait avec des clous légèrement en biais de façon à rabattre la pointe dépassant de la corne. Le fer en refroidissant noircissait. A coup de râpe, le forgeron terminait l’œuvre et d'une tape amicale, félicitait l'animal de sa coopération. Vite fait, bien fait, les quatre pattes furent ferrées en un tour de main. Le cheval, enfin libéré de son attache, esquissait quelques pas sur le sol pavé en le heurtant violemment comme pour mieux en tester la résistance. Les battues étaient nettes et sonores, c'était la preuve d'un travail bien fait. Les hommes se congratulèrent avec force voix imitant les sportifs après une compétition gagnée en équipe.
Les chevaux les plus craintifs ou indociles étaient immobilisés dans une sorte de potence ; ensemble de quatre piliers de bois dressés verticalement et consolidés par des armatures en fer. Dans ce solide enclos, le cheval était barré, devant et derrière, afin qu'il ne bougeât point. Des suspentes en cuir étaient prévues pour replier la patte sélectionnée pour la besogne. Cet instrument de torture trônait devant l'atelier solidement ancré au sol pavé.
Cette forge fut une occasion de constater les relations qu'entretenaient mutuellement les artisans et les fermiers vis-à-vis des équidés auxquels ils apportaient une attention particulière aux cours de différents soins. C'était dans une symbiose totale, sans brusquerie ni brutalité, que le forgeron exerçait son art aidé par son employé et du fermier. J'aimais errer dans ces lieux désormais autorisés, à la condition de ne gêner personne et de se tenir éloigné d'un quelconque danger.
Ces fermiers attachés à l'animal savaient le démontrer chaque année en organisant des concours les plus prisés et primés du département. Grâce à leur passion, ils obtenaient très souvent des premiers prix dans les catégories : pouliches de 2 ans ou de 3 ans, juments suitées ou non. Les noms donnés à cette gent prouvaient le degré de relation entre eux et la jument : Rêveuse de monsieur Walein, Mignone de monsieur François ou bien Véronique de monsieur Fortier de la Sartelle.
La forge avait la particularité d'être une ancienne tour surmontée, au faîte de son toit conique, d'une girouette. Un bâtiment la jouxtait qui servait d'atelier et de logement au premier étage. Près de la grande porte, accotés verticalement contre le mur, une série de roues de chariot, de toutes tailles, attendaient une restauration. L’immeuble-atelier avoisinait la caserne de la gendarmerie emprisonnée par un mur imposant, une grille de fer clôturait le tout. La cour intérieure n'était pas engageante : de vieux bâtiments vétustes servaient aux logements des familles des militaires et, au rez-de-chaussée à droite, de bureaux. Le soleil ignorait cet ensemble de ses bienfaits, c'était d'une tristesse sans nom, suintant d'une humidité permanente qui verdissait les murs. Dans ce décor sinistre, la forge que l'on appelait le colombier, avait une allure plus saine dans son carré de lumière qu'aucune ombre ne venait assombrir. Un petit îlot baigné de sérénité dont des bruits métalliques, presque cristallins, l'émanation forte d'odeurs de charbon de bois et de cornes brûlées lui donnaient une âme.
Les impressions ressenties par Marie-Thérèse, proche voisine de la forge, alors âgée de 7 à 10 ans, sont empreintes d'une même émotion. « C'était à la fois un lieu effrayant et fascinant où il faisait sombre à cause de la fumée qui noircissait les murs. Par moments des flammes s'élevaient attisées par un énorme soufflet actionné par une chaîne. Si on y ajoute le bruit du fer martelé par l'homme au tablier de cuir, il est vrai que cela tenait de l'antre de vulcain pour nos yeux d'enfants ». Et d'ajouter une note sur les chevaux, indissociables de la forge : « A cette époque, ils étaient encore nombreux. Non pas des chevaux de selle ( l'équitation populaire était peu répandue dans ces années d'après-guerre ) mais des gros, grands et forts chevaux ardennais qui travaillaient dans les champs ou tiraient de lourds chariots. Leurs propriétaires les amenaient pour les rechausser de neuf, autrement dit pour leur remettre des fers. » Puis, elle décrit le travail du maréchal-ferrant façonnant les fers à la mesure du sabot et exprime ses craintes pour l'animal qui pourtant ne bronchait point à l'instant où le maître d'ouvrage lui enfonçait les pointes. Enfin, Marie-Thérèse conclut sur la disparition de la profession, car devenue obsolète par la raréfaction des travaux demandés à la maréchalerie à cause de la motorisation agricole. « Monsieur Pingard, le maître des lieux, poursuivit néanmoins son activité jusqu'à l'âge de la retraite. »