Alcide
J'ai un nouveau Papa, rentré tout juste d'Allemagne. Il a une bonne tête et un corps d'athlète, quoique amaigri. Son visage est avenant et respire l'honnêteté. D'emblée, il me plait et je crois à la réciprocité. Je ferai tout pour qu'il en soit ainsi.
L'absence du père géniteur n'a pas, franchement, engendré une quelconque psychose ou provoqué un manque affectif, car je n'ai gardé aucun souvenir vivant de lui. Je crois que grand-père a tout fait, sans doute, pour combler le vide et suppléer à la survie de la petite famille avec mérite. Et puis, je n'étais pas le seul enfant sans père en cette période douloureuse de notre histoire. Bien d'autres n'avaient pas la chance d'une présence d'un vieil homme, alors je m'estimais être favorisé.
Alcide, c'est le prénom de mon nouveau père, que j'appellerai tout au long de sa vie : Papa. Libéré d’Allemagne en avril 1945, il reprit un emploi chez Sommer et se maria en 1946 avec ma mère, employée dans le même établissement. C'est alors que nous quittâmes à regret le domicile des grands-parents pour vivre comme tout un chacun une vie de famille classique. Mais avant cela nous goûtâmes pendant quelques mois sa présence parmi nous et fêtâmes un premier Noël fabuleux.
Papa, n'était pas un fainéant, mais tout son contraire. Après ses heures d'usine, le plus souvent du matin, de 5 heures à 14 heures en journée continue, il s'organisait pour effectuer des travaux d'entretien du domicile, de l'élevage de la basse-cour et des lapins. Il s'employait à la culture d'un grand potager avec tout que cela comporte comme obligations. En tant qu’ aîné des gars (nous n'étions que deux), je fus son plus fidèle associé. Des liens forts se sont noués dans les épreuves et le partage des tâches que j'effectuais spontanément sans qu'elles fussent exprimées ou demandées. J'avais été à la bonne école de grand-père que je n'oubliais pas dans l'aide à lui accorder.
Combien d'instants privilégiés avons-nous appréciés dans une sorte de connivence à peine dévoilée, unis dans la juste récompense de l'effort commun. Malgré une conjoncture économique aléatoire, nous n'avons manqué de rien à table. Quand la viande faisait défaut, nous avions le poisson de la Meuse. La pêche était, avant le loisir, une nécessité. Quand elle était abondante, il distribuait généreusement l'excédent aux veuves du quartier.
Ma propension à la docilité avait certainement facilité l'équilibre de nos relations en évitant l'inconvénient des comportements conflictuels. J'avais tout de même gardé un temps de loisirs nécessaire à mon épanouissement naturel de gamin, conscient de la limite à ne pas dépasser afin d'assurer les obligations. Ces longues heures de labeur engendraient une plénitude et aspiraient à l'indispensable besoin de repos compensateur. Il n'y avait pas de place à l’échange de propos stériles que meublent les moments creux des oisifs, grands donneurs de leçons avec la sueur des autres. Chacun savourait le travail accompli sans pour autant l'exprimer à autrui. Cela se lisait simplement sur l'expression d'un visage détendu et serein. C'était l'esprit d'une époque, certes difficile, mais au combien productrice d'échanges et de générosité entre les hommes.
Il m'avait appris aussi une langue merveilleuse, ô combien différente de celle de grand-père. Un patois qui m'insérait plus facilement auprès de mes nouveaux camarades du quartier. Il trouvait logique de respecter la terre de nos anciens en lui attribuant les termes que ces derniers ont toujours employés. Et comme ce pays et ses paysages ont été leurs depuis des générations, tout avait une explication. Alcide ne se privait pas de les conter en termes choisis qui seyaient bien au milieu naturel présent. C'était seulement là qu'il était loquace et ses yeux brillaient d'une flamme ardente. Embrasser l'horizon d'un regard panoramique suffisait à son bonheur. Épier un oiseau occupé à construire son nid ou à nourrir sa nichée attendrissait son âme. Jeter un œil sur la pousse des plantes du potager lui procurait une sensation de créateur émérite. Goûter à la délicate saveur d'un fruit mûre, lui donnait une réjouissance de gastronome. C'était un philosophe de bon cru, en somme, formé à la nature, respectueux du bon déroulement des cycles quasi perpétuels qu’il ne fallait pas contrarier par des actes d'apprenti sorcier. Sa douce sérénité assurait une quiétude de sage avant l'âge. Il profitait des saisons avec autant de reconnaissance que de bienfaits. Selon lui, elles étaient toutes généreuses et avaient leur utilité, le méconnaître c'était se priver de l'essentiel.
Il m’initia à l’observation en lui donnant un sens quasi poétique comme : Gratter la gangue de ses chaussures, la considérer non pas comme une souillure, mais avec respect comme le pétrissage de millions de pas accomplis par des générations d'hommes, de bêtes de somme et autres, non domestiqués, à l’empreinte plus au moins profonde selon le poids des aléas. Sang et suées ont contribué à la façonner et à la nourrir. Pas mêlés, fusionnés, piétinements répétés sans ordonnancement ni tactique compliquée. Pas qui s'ajoutent, forment croûte ou bien cratères, lessivés, ripés ou effacés. Blessures profondes dans lesquelles croupit l’eau qui abreuve les assoiffés et quand elle se tarit, dessine les rides du dénouement d’une peau tannée. Et puis une autre perception qui s’adresse encore à la terre qu’il aimait tant : Alternance de labeur et de repos, respiration d'une saison, éclosion végétale, sécheresse et vieillissement, érosion pluviale, hiver glacial, tout s’acharne à la vie, à la mort et au regain convalescent qui se débat et vainc enfin. Terre qui donne l’existence et la reprend, terre de gisants qui ouvre son antre aux expirants. Je demeurais abasourdi, interdit même, mais ô combien enrichit.
Chaque samedi, ma mère apportait un cabas de victuailles à ses parents qui peinaient durement avec un seul salaire. Les forces de mes grands-parents déclinaient pour mener à bien deux journées de travail dans la même, seule condition à l'époque pour survivre décemment. C'est alors qu'il me fallait, après mes heures d'écolier, de plus en plus fréquemment, aider ce pauvre couple vieillissant aux différents travaux du potager et au nettoyage de la basse-cour, sans oublier le bois à couper et à transporter à la cuisine en fonction des besoins. C'était de bonnes journées bien remplies et jamais je n'ai eu un moment de révolte ou de défection. En conséquence, j'étais de moins en moins présent auprès de mon papa et de plus en plus absorbé par les tâches dévolues à mes aïeuls.
J'avais acquis l'essentiel auprès de mon nouveau père pour qu'enfin, mais sous la dépendance du grand-père, je puisse œuvrer en toute liberté. Seules les orientations m'ont été ordonnées ce qui laissait à mon aïeul le temps de s'épanouir à des labeurs moins éprouvants physiquement. Il se montrait un doux compagnon, reconnaissant, sans cesse à mes côtés comme pour mieux m'encourager aux plus durs moments de la pénibilité des travaux. Son sourire suffisait à ma peine.