Cinéma Bourg
Aux abords du canal, face aux ruines des brasseries Henry, s'érige un bâtiment de pierres sèches au toit de tôles, sans recherche architecturale, un rectangle typique. Sans doute une ancienne grange attestée, côté rue, par une béante ouverture occultée à dessein. Á l’aile est, on y avait greffé une cabine surélevée avec une échelle de fer pour tout accès. En dessous, l'unique ouverture servait d'entrée. La rue Fleur de lys l'alimentait en public lors des deux séances le dimanche. On accédait dans cette rue soit par une rampe dégringolant du pont du canal, soit par les deux voies parallèles encadrant la mairie ou encore par la voie longeant les écoles préfabriquées et le lavoir. Voilà dans sa grande simplicité, le cinéma Bourg, un cinéma privé qui suppléait à la disparition du vieux cinéma Sommer datant d’avant la guerre, détruit par un bombardement en mai 1940 et à la salle des fêtes où l’on projetait des films occasionnellement.
Le gérant, monsieur Roger Bourg, avait été l’opérateur de son cousin, propriétaire du cinéma VOX à Carignan. C’est ce dernier, qui dès 1946, dans la salle des fêtes de Mouzon, a lancé l’affaire avec un 16 m/m. Roger, une fois initié, reprit les rennes en s’installant dans ce bâtiment près du canal. Pour des raisons pratiques, il repassait les films parus la semaine précédente chez son cousin de Carignan. C’est ainsi que tourna son entreprise en toute modestie avec une réelle efficacité jusqu’en 1959, date de la fermeture définitive, faute de clients. Les Bourg géraient l'affaire en famille en y associant deux personnes en qualité d'ouvreuse et de projectionniste.
Madame tenait la caisse. Monsieur supervisait le personnel et assurait le maintien de l'ordre. Un tourne-disque calmait l'impatience des spectateurs en diffusant inlassablement les mêmes rengaines de l'époque : "Si tu reviens !", "Je suis seule ce soir", " La guinguette a fermé ses volets", "La java bleue"," Paquita"," J'attendrai", " Ou sont-ils, tous mes copains?", " Tu te souviendras de moi" et "le costume gris" etc....
Madame Demoulin était employée en qualité d'ouvreuse, tandis que monsieur Demangeot s'activait dans la salle de projection. Il interdisait formellement l'accès à toute personne étrangère au service, mais dérogeait à la règle quand il exprimait quelque sympathie à l'intention de jeunes curieux intéressés par la technique de la projection. Il leur recommandait de ne toucher à rien, protégeant son matériel de tous gestes malencontreux. Les mains dans le dos nous écoutions alors ses explications sur les différentes phases du montage d'une bobine de films sur le gros appareil protégé par une cuirasse métallique. La cabine était une pièce sans isolation. Relativement froide lors de l’installation de la bobine débitrice, elle se transformait en four au cours de la projection, grâce à sa source lumineuse électrique de forte puissance. À travers un hublot, nous pouvions, à tour de rôle, voir la qualité du réglage de la lentille sur le grand écran de la salle. Un haut-parleur, témoin, permettait d'affiner également le son. En fin de projection d'une des bobines enrouleuses, d'une capacité de 300 mètres de pellicule en celluloïd, Demangeot nous permettait de la rembobiner car c'est ainsi qu'elle devait-être rendue à la société de diffusion avec les remarques écrites selon les anomalies constatées. Un panneau de bois affichait de nombreux interrupteurs destinés à l'action des lampes de la salle obscure. Chaque séance comprenait un court métrage, des actualités de la semaine passées avec des réclames et enfin le grand film coupé d’un entracte. Deux bonnes heures de détente pour le prix de cent francs.
La salle rudimentaire se meublait de fauteuils de fer et de bois solidairement fixés les uns aux autres. Pas de plan incliné, on devait se tordre le cou quand un plus grand s'installait devant vous ce qui faisait râler celui qui occupait le siège derrière soi. La séance de l'après-midi était réservée aux plus petits alors que la séance du soir mobilisait les adolescents et les adultes. Celui qui n'avait rien à cacher ou à se reprocher s'installait librement dans la salle, les derniers rangs étant réservés à ceux qui avaient à masquer des écarts de conduite pendant la projection. D'ailleurs cela s'entendait par le jeu musical des fauteuils que l’on maltraitait lors des contorsions préalables aux actes répréhensibles, à l’instant de l'extinction des feux. Un chuchotis général souscrivait à l'impertinence. À l'entracte, ces jeunes réprouvés, tellement épris, s'oubliaient dans une position compromettante. Ils étaient alors le point de mire de l'ensemble du public qui, par jeu, s'était spontanément retourné dès l'apparition de la lumière. Un rire général indisposait ceux qui s'étaient aventurés involontairement sous les feux de la rampe.
Une publicité réalisée sous la forme d'une affiche collée sur un chevalet, était installée par les soins des Bourg, à proximité du café du Centre. Cette réclame était visible de tous les personnels de l’usine de la Galva qui empruntaient les marronniers et immanquablement par l'ensemble des personnels de chez Sommer dont la sortie débouchait sur la Place. De toute façon, il n'y avait pas le choix, et chacun, fidèlement, gobait sa dose d'images et de sons pour la semaine quelle qu’en fut la qualité du film projeté en noir et blanc.
Le lundi matin les commentaires de la séance étaient échangés avec plus ou moins d'animation dans le regard ou dans les gestes. Les ados, sevrés, consacraient toute la semaine à dénicher une compagne et à la convaincre de s'installer le dimanche suivant aux derniers rangs, dès que les lumières seraient éteintes. Quel cinéma fallait-il faire pour rester discrets!
à gauche la maison du vétérinaire, puis le cinéma Bourg vu du canal.