Le chemin de fer et la gare
La gare côté voies. (Photo : Mouzon d'hier et d'aujourd'hui.)
La gare très excentrée du centre ville, l'était d'autant plus de la cité polonaise. Les petites jambes d'alors appréciaient le repos dans la salle d'attente trop souvent comblée par des voyageurs qui avaient aussi besoin de se reposer. Je trompais mon attente en détaillant les affiches qui nous invitaient au voyage dans des lieux idylliques et aussi à l'écoute des commères verbeuses qui n'arrêtaient pas de commenter des faits, déjà connus de tous, sous différentes versions. Comme cela durait, j'allais côté rue emplir mon être de la senteur des tilleuls alignés majestueusement le long de la route et qui l'ombraient. En face, les vestiges, de l’ancienne fabrique d’aéroplanes de Roger Sommer, nourrissaient mon imagination sur cette époque épique des premiers avionneurs.
Quand enfin le chef de gare, armé d'un drapeau rouge enroulé sous le bras, nous invite à gagner le quai avant que le train venant de Sedan entre en gare. Il s'était annoncé par la grâce d'un gros téléphone à manivelle. Une sonnerie continue confirmait la nouvelle. Un monstre noir pointant son museau camus, exhale un voile vaporeux dans un souffle haletant. Crissements plaintifs de freins et jeux complexes de roues et pistons unis dans l'effort, la lourde machine, dans un halo de blancheur, pousse son dernier cri. Elle s’arrête net devant les spectateurs circonspects qui avaient esquissé un léger recul. J'étais halluciné et il a fallu un coup de bras énergique de ma mère pour me sortir de ma torpeur afin de prendre place dans l'un des compartiments de 3ème classe. Là aussi, j'étais impressionné par la hauteur des marchepieds en saillie. La porte, toute béante, s'ouvrait sur l'extérieur, laissait voir les gens déjà installés sur des banquettes de bois en vis-à-vis. La porte fut violemment refermée sur nous, dans le temps de glisser notre maigre bagage dans des filets suspendus.
J'étais coincé entre deux vieilles dames, un énorme panier d’osier encombrait leurs genoux. Manifestement elles n'avaient pas fait beaucoup d'effort pour me laisser de la place. Je sentais contre mes cuisses les leur garnies de bourrelets potelés et chauds. Une forte odeur de sueur et de relents indéfinissables se dégageaient d'elles. J'étais mal à l'aise et n'osais bouger pour ne pas attirer les foudres. Un autre étrange fumet s'émanait du panier me laissant perplexe sur l'identité du contenu. J'allais de l'un à l'autre me perdant en conjectures. Les gestes des deux matrones augmentaient ma répulsion. Ces odeurs de la misère ou de la négligence, par son horrible présence, ne me rendaient pas indulgent, car le malheur n'excuse pas tout.
Un long et strident coup de sifflet à roulette me tire de mon investigation. Le chef de gare, coiffé d’une casquette blanche, enrubannée d'étoiles d'or, intime l’ordre du départ en rejouant du sifflet. La locomotive lui rend un semblable signal qui déchire l'air, elle tente péniblement de décoller ses roues de leur station figée. Les wagons-voitures, haletants, trépidants avec frénésie s’ébranlent dans un formidable vacarme de vitres et de ferrailles heurtées. Un violent choc nous tasse contre le dossier, j’y gagne en aisance. Tout ce petit monde est enfin bien calé pour un voyage insolite. Voilà que le paysage se met en mouvement, obscurci de temps à autre d'une épaisse et crasseuse fumée noire qui empeste l'atmosphère du compartiment et oblige, malgré la chaleur, à fermer la fenêtre à guillotine. Bringuebalés dans un mouvement d'ensemble, les voyageurs, attentifs à la délicate manœuvre, ont fait silence au moment du démarrage, tous yeux fixés sur les extérieurs. Ils reprirent avidement les sujets momentanément interrompus. Dans ce confinement, les haleines plus ou moins fétides eurent la prédominance sur les odeurs altérées mais néanmoins tolérables. J'aurais aimé que la fenêtre s'ouvrît chassant d'un coup cette pestilence. Je cherchais refuge dans l'échancrure de ma chemise en y logeant le bout de mon nez ; on tolère mieux sa propre exhalaison. Je gagnais en confort ce que je perdais en images, car cette posture m'empêchait d'admirer le défilement de la campagne. Au bout d’un temps, j’oubliais les effluves, attiré par le charme agreste et varié qui se déroulait en bande continue à travers l’étroite lucarne. Il me vint une idée très vite mise à exécution. Un mouchoir grand format fit l'affaire qui s'enroula autour du cou en couvrant l'appendice nasal, à cet âge on a le droit de jouer au bandit masqué évitant de cette manière la mine interrogative des voisins. De temps en temps, ma mère, d'un geste rapide, me dénudait le visage en tirant sur le coin de l'accessoire qui retrouvait illico sa position initiale. Au retour, le mouchoir me fut supprimé avant d'atteindre la gare de Verdun.
Ce n'est pas très fructueux comme premiers souvenirs des voyages en chemin de fer, je n'en ai retenu qu'une vision assez floue et surtout des confusions d’odeurs confinées dans un compartiment.
Malgré l'inconvénient de la promiscuité, j'appréciais tout de même ces rares déplacements en chemin de fer. Les dessertes et les paysages ont beau être les mêmes, ils sont changeants selon les saisons et c'est là tout l'intérêt. Et puis c'était moins fatigant que la fameuse aventure d'un trajet réalisé à pied jusqu'à Sedan.
C'était au temps où les difficultés des transports étaient à son apogée. Ma mère avait pris le soin de s'encombrer d'une poussette pour ramener éventuellement des pommes de terre. À l'aller, malgré ma grande taille et mon âge avancé, j'en usais sans réserve. Au retour, la poussette comblée d'aise, m'ignorait et je dus faire la route à pied dans de mauvaises chaussures qui en avaient vu défiler des kilomètres. Un orage nous surprit en haut de la côte d’Amblimont où nous cherchâmes refuge dans le petit bois à proximité de l'arrêt de bus veuf de son autocar. Plus loin, dans la vallée, un cri déchirant m'invitait au voyage, un train de troupe venait de dépasser Autrecourt, celui-là ne nous était pas destiné.
Bien plus tard, j'eus le privilège de visiter un train blindé allemand. Une prise de guerre que des résistants-fer présentaient dans toutes les gares du département, celle de Mouzon avait été également retenue, à la grande joie des curieux de bambins qui ne le quittaient plus. Ce train se composait d’une locomotive à vapeur caparaçonnée d'une épaisse protection à l'épreuve des feux de l'infanterie, d’un wagon, tout aussi en cuirassé, servant de salle d'exposition et de projection d’un film intitulé la bataille du rail. Un canon antiaérien, assujetti à une plate-forme, agressait de ses tubes un ciel gris menaçant de ce mois de février 1951. Cette artillerie était impressionnante et nous ne cessions de l'investir pour la manœuvrer à l'aide de ses volants de pointage en direction et en hauteur. Parfois, un cheminot nous invitait à déguerpir tant nous faisions de raffut en imitant les tirs contre avion. Cela devait sans doute lui rappeler de bien mauvais souvenirs. L'essaim à peine égayé qu'il se reformait pour investir à nouveau le plateau. Ces assauts se sont répétés maintes fois, preuve que les cheminots ont quant même une patience à toute épreuve. Cependant, quand la grappe humaine était trop importante, dans l'attente d'une lassitude de quelques-uns, pour passer le temps : j'observais la masse imposante du wagon blindé bariolé lui aussi de couleurs en hachure qui le confondaient au paysage environnant, enfin presque, car les couleurs d’un février ardennais n’étaient guère en harmonie. Des canons de mitrailleuses pointaient à chacune des tourelles d'angle. Un véritable hérisson matelassé d’acier dont l'accès nous était interdit, faute de tickets payants. Apparemment il n'avait pas souffert des coups de l'ennemi; s'il était resté huit jours de plus, j'imagine que les garnements auraient eu raison de sa constitution.
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