La fête à Carignan
Pour la première fois, j'étais invité à me rendre à la fête à Carignan. Au cours d'un après-midi ensoleillé de juin, les petits du quartier avaient suivi les filles plus âgées. Ma sœur en faisait partie, elle avait reçu l'aval des parents pour s'y rendre, à la condition de prendre soin de son petit frère. Était-ce aussi un prétexte à la surveillance implicite, sachant que la vérité sort de la bouche des enfants? Les moyens de transport étaient encore inexistants.
Toute la bande occupait la largeur de la route et parcourut à pied les huit bons kilomètres qui séparaient les deux chefs lieu de canton. Chants et plaisanteries donnaient l'impression que le chemin serait plus court. À peine avions-nous franchi le petit pont provisoire rebâti sur la Chiers, qu'un spectacle de désolation s'offrit à nous. Carignan avait été entièrement détruit en mai 1940 par de violents duels d'artilleries échangés par les belligérants. Ils subsistaient, des immeubles anciens, mutilés, des monceaux de pierres dans l’attente d'une nouvelle utilisation. De part et d'autre de la route principale, Sedan-Longuyon, s'érigeaient quelques baraquements provisoires destinés à reloger les sinistrés dans des conditions moins précaires.
Des manèges et des stands forains avaient pris possession de l'ancienne place non loin de la gare. Les boites à musique diffusaient en cacophonie leurs morceaux favoris, se mêlant aux cris d'appel des camelots et aux rires du public. Cette atmosphère particulière avait le mérite de faire oublier les années de privation. Un orchestre de circonstance attira rapidement les jeunes gens vers une piste de danse mauvaise et improvisée. Les heures s'écoulèrent sans que nous en soyons conscients, tant de plaisirs sollicitaient à l'envie tous nos sens. Nous étions tout simplement heureux, même sans argent à dépenser, car ce monde d'incohérences avait la magie d'effacer les jours sombres vécus et d'engendrer l’oubli.
Tout a une fin, la nuit allait tomber rapidement. Il fallait s'arracher à regrets de ce petit paradis. Le chemin du retour s'annonçait fastidieux et baigné d'incertitudes, le froid peu à peu estompait la tiédeur parfumée de l'air. Des jeunes gens s’empressèrent de raccompagner les filles. Elles étaient contentes d'être leur centre d'intérêt, mais aussi rassurées d'affronter l'obscurité avec plus d'assurance, protégées par les prétendants qui cependant ne manquèrent pas d'aggraver, volontairement, leur sentiment d'effroi. Les chevaliers servants, par jeux, inventaient des histoires terribles qui effrayaient aussi les petits. Chaque arbre, chaque buisson avaient revêtu des formes fantastiques. Un cri lâché par l'un des ados en déclencha d’autres et provoqua une panique à la limite de la crise de nerfs. Des pleurs s'en suivirent pour les plus sensibles, vite câlinées par les provocateurs du désordre qui voulurent se faire pardonner de leurs excès. Ils profitèrent aussi de la situation pour les étreindre maladroitement. Agglutinés les uns aux autres, compressés au milieu de la chaussée par la crainte d'être saisi par un quelconque génie malfaisant surgissant des fossés, nous progressions par à coup, tel un troupeau malmené par une meute de chiens enragés. À hauteur de la crête qui domine les « Horgnes », une voix masculine lâcha une phrase terrible : « Le bois du pendu !». Ce fut l’affolement général ; Les filles se mirent à courir en tous sens en poussant des cris effrayants. Le calme revint enfin après l’intervention énergique des plus âgés qui ameutèrent la troupe sur la voie descendant vers Mouzon. La ville apparaissait enfin malgré une pénombre bien prononcée, cela rassurait. La route fut néanmoins longue et éprouvante.
La Porte de bourgogne afin atteinte, la cohorte se sépara en petites unités. Pour la nôtre, nous fîmes le choix d'emprunter le halage, il présentait moins d'obstacles et nous pouvions observer plus loin grâce à la générosité d'une lune qui soudain daigna nous inonder d'une clarté salvatrice. Par économie, la ville n'avait pas encore dispensé la lumière de ses falots. Il fallait faire avec.
Ma sœur et moi, nous frissonnions encore en franchissant le seuil de la maison, goûtant avec volupté la quiétude d'un foyer retrouvé. Libérés d'un poids énorme, nous exprimâmes notre jubilation en refermant vivement la porte à la gent fantasmagorique. Puis d’autres fantômes peuplaient le foyer privé d’éclairage, nous n’avions pas le courage d’allumer la lampe à pétrole. À tâtons nous rejoignîmes nos chambres respectives en cognant contre les murs et poussant des cris d’effroi tant bien que mal étouffés pour éviter de réveiller la maisonnée. Douillettement installé dans le lit qui peu à peu rendait la chaleur empruntée au corps, je goûtais enfin à une paix salutaire. Que d'images peuplèrent ma nuit ! Que de sensations amassées en un temps si court ai-je éprouvées! Longtemps encore, les musiques de manèges s’associèrent aux flonflons du bal et aux cris déchirants des filles allègres ou terrorisées.