La pêche
Les innombrables cours d'eaux de Mouzon ont permis, à plusieurs générations de pêcheurs à la ligne, d'effectuer des pêches miraculeuses. La Meuse, la vieille Meuse et les différents canaux, tous poissonneux, ont fourni de quoi compenser pour les habitants le manque de protéines par défaut de viande. Tout se mangeait, les brèmes et les barbeaux pleins d'arêtes. Les cordons bleus s'ingéniaient à créer des sauces qui dissipaient la fadeur de certaines chairs. Chaque famille ou presque avait son pêcheur, petit ou grand, efficace ou bredouilleux. Les jeunes considéraient la pêche comme une distraction avant d'en comprendre la nécessité, parfois dissimulée par des propos anodins mais impératifs de la part d'un parent qui l'invitait à s'y rendre :
« Va donc à la pêche au lieu de rêvasser! »
En fonction du lieu de l’habitat, nous options souvent pour la proximité. Ce qui permettait d'entretenir un coup par un amorçage sérieux la veille et de tendre les lignes le lendemain dès la pointe du jour, relayé ensuite par un autre membre de la famille rendu disponible, de quoi faire le plein d'un rondeau. Cela nécessitait toute une organisation et un attirail à faire pâlir un professionnel, chaque saison apportait une modification et un changement de matériel ainsi qu'une connaissance du milieu aquatique. Les apprentis ne possédaient qu'une seule gaule. Ils parcouraient les rives en trempant la ligne au hasard et en chourinant l'onde, ce n'était pas très fructueux, mais cela avait le mérite d'exister et d'en tirer parfois un maigre profit. D'autres, déjà chevronnés, fouillaient les trous avec plus de chance de se faire une friture de gardons, ce qui créait un malaise parmi les novices qui peu à peu se rapprochaient du coin béni et prenaient la place dès le départ du chanceux. Mais ce dernier avait épuisé la ressource pour un temps ce que ne comprenait pas le remplaçant qui s'acharnait à jeter sa ligne en vain.
Cette pêche de nécessiteux était avant tout un plaisir. Se lever à l'heure où l'on chante matines ne donnait pas l'impression d'une corvée. À cette heure, on goûtait pleinement ce que la nature, encore vierge de toutes souillures, nous offrait : l’air frais, parfois glacial, l'évanescence de la nuit, la naissance d'une aube éphémère vite suivie d'une lueur surnaturelle qui efface les ombres obséquieuses aux formes cauchemardesques. Les pas foulent l'herbe gorgée de rosée, d'aucuns n'y ont laissé de traces. La satisfaction d'être le premier découvreur vous émeut. Les fils de la vierge l'attestent en se collant au visage. Là est la rive, indécise, noyée d'une tulle de brume transportée par le courant sans se déchirer. Des bruits singuliers divulguent la vie d'une faune active, se mêlent aux clapotis de l'eau et au friselis des roseaux. Déjà la gent ailée emplit l'atmosphère de cris, d'appels et d'avertissements, dévoile au passage votre emplacement à d'autres pêcheurs qui silencieusement vous saluent d'un signe. Ces moments sont uniques et vous appartiennent, ils vous confèrent une indicible impression de bonheur et laissent présager une journée fructueuse.
La fin de la pêche était plus laborieuse, fini la rêverie au bord de l'eau. Il fallait se remuer pour le nettoyage du matériel qui sentait le poisson et qui était imprégné de sa bave et autres substances visqueuses émanant de son corps. Les poissons étaient à nettoyer immédiatement et à préparer aux plus vite car nous n'avions pas les moyens matériels pour sa conservation. L'excédent était distribué aux veuves les plus proches. Le chat réclamait sa part, son dû de fidélité, il venait à notre rencontre se peignant à nos bottes boueuses, miaulant son infortune. Il avait droit aux intestins, aux têtes et aux reliefs du repas.
Mes débuts de pêcheux ont été privilégiés, le fait de résider au bord de l'eau nous donnait des droits. Nous avions à demeure le coup préparé avec soin et entretenu de même par mon père qui s'y connaissait en matière de pêche. Il avait fabriqué une sorte de construction en gradin qui présentait l'avantage de se préserver des eaux montantes et d'être ainsi toujours au sec. En amont une canalisation vomissait ses eaux usées dont le poisson était friand et restait comme fiché à l'endroit, attirant d'autres spécimens, mais aussi des couleuvres d'eau de deux mètres de long. Je fus comme médusé la première fois de voir cette petite tête suivie d'un sillon ondulant. Par transparence on voyait son corps gracieux s'employer à se propulser pour se maintenir en surface. Puis, l'habitude aidant, je n'y pris plus garde, sauf à retirer doucement les lignes pour qu'elles ne se prennent pas dedans.
Les rats aussi étaient de la partie. Surpris de notre présence, ils plongeaient furtivement dans l'onde et disparaissaient de notre vue, parfois ils pointaient une tête au milieu du fleuve et nous observaient avant de disparaître à nouveau. Les punaises d'eau arpentaient laborieusement la surface, leurs pattes dessinaient de fragiles cercles concentriques qui se résorbaient dans le courant. Comment voulez-vous être concentré avec pareil spectacle ? Il y avait constamment de quoi vous distraire; tel le martin- pêcheur plongeant d'une branche dans l’onde, aussi rapide qu’un éclair de couleurs. Les moineaux qui picoraient les miettes de votre pain à appât, le chat qui venait aux nouvelles en s'enroulant dans vos jambes, les gens qui passaient sur le pont en aval et qui vous lançaient l'éternelle et stupide question : « Alors ça mord ? » ou bien, plus stupide encore : « Alors on pêche ? » et puis les mouches et puis les moustiques etc. etc...
Tout cela demandait un peu de préparation qui se réalisait la veille. À part la mixture pour l'amorçage qu’accommodait papa. Il mélangeait, dans un seau émaillé, du grain cuit à point, des pommes de terre, du son et de la terre glaise avec quelques lombrics vivaces. À ce propos nous allions les chercher, à la lampe électrique, l'été, un soir de pluie. Les longs vers s'allongeaient au maximum hors de leur trou tout en restant ancrés par la queue à l'intérieur. Sans bruit, tels des sioux, nous effleurions le sol de nos pas pour éviter la vibration fatale qui aurait eu pour conséquence de les faire disparaître dans leur niche. Nous disputions au coq nos vers rouges-briques sur le tas de fumier ; Celui-ci furieux tournait autour de nous en exprimant des mécontentements sonores. Le fin du fin comme appât étaient certes la bête de bois et l'asticot. Pour ce dernier, il suffisait d'aller le cueillir dans la fosse à tripailles et déchets de l'abattoir. Mon père était le seul à aller chercher la bête de bois au moyen d'un récipient perforé emmanché d'une perche démesurée. Il draguait les fonds de vase pour l’extraire de son milieu aquatique. Le mois de mai était le plus infructueux, les nuées d'éphémères ou de fourmis volantes pullulaient à couvrir la surface et les gueules avides pointaient pour avaler goulûment l'appât. « Quelle guigne! »
L'hiver nous abandonnions la pêche postée pour celle plus sportive comme la quête du brochet et de la perche. Parcourir les rives, nous réchauffait quelque peu et supposait beaucoup d'attention pour repérer les lieux de gîte ou de chasse de ces carnassiers qui se complaisaient dans les coins les plus inaccessibles. Aucune préparation, sinon se munir de quelques annélides bien frais, c'était indispensable pour capturer la perche goulue. Une seule ligne que l’ on assujettit d’une balle de fusil percée en son milieu dans lequel on glisse le fil que l’on retient à l'aide d'un plomb serti à environ 20 cm de l'hameçon. On plonge la balle à la verticale du trou d'eau choisi et à la force du poignet, on relève et on abaisse la dandine constamment. La curiosité du chasseur attiré par l'objet en mouvement fait qu'il repére le ver fuyant vers la surface en s'y accrochant à ses dépens.
La prise d'un brochet requiert une autre technique qui réclame plus de moyens et de connaissances et surtout de patience qui faisait défaut aux jeunes. On laissait cela aux vieux briscards férus de pratiques compliquées. Une prise imposante était toujours un spectacle à ne pas manquer, la modestie en prenait un coup, l'envie se métamorphosait en jalousie, et l'échange de propos acerbes virait en prise de becs. Les compétiteurs du moment profitaient de cette occasion pour exprimer leur venin sous la forme de quolibets anodins plus ou moins bien acceptés selon le degré des relations ou des polémiques endémiques accumulées depuis des lustres. Il y avait, les imbattables tels que Gabriel Lecerf et Pierre Chapat qui capturèrent à la ligne respectivement 42 et 31 brochets en un mois. Monsieur Lecerf, malgré la prise d'un carnassier de plus d'un mètre dix pour un poids de 24 livres, ne détenait pas le record de Paul Louis qui en 1913 tira de l'eau un monstre de 32 livres. Les records étaient cependant rares. Dans un tout autre domaine, ce fut le cas d'une truie appartenant à monsieur Damoiseaux, plus connu sous le nom de Désiré, qui mit bas 14 petits porcelets. Avait-elle autant de mamelles pour la tétée ?
Mes parents, pourtant pas très riches, s'offrirent le luxe d'acquérir une barque pour assouvir leur passion commune. Un vrai petit bateau en tôle protégée en sa partie immergée d'une épaisse couche de goudron, la partie aérienne peinte d'un antirouille rouge-brique. Il avait été réalisé par les soins de Théo, le beau-frère de papa, qui, pour des raisons de santé, préférait s'en débarrasser à un prix modique en le réservant de préférence à la famille. Mon frère et moi étions associés à son entretien qui réclamait des soins intensifs relativement pénibles. En échange de quoi, nous en bénéficions, en guise de salaire, pour découvrir les méandres de la vieille Meuse et rêver à des horizons idylliques. Nous embarquions de temps à autre des copains turbulents qui prenaient des risques irréfléchis rendant la promenade impropre à la quiétude. On eut préféré de jeunes jouvencelles. Elles se méfiaient du piège tendu et rejetaient à contre cœur notre offre alléchante, pourtant gratis.
Ma mère, grande pêcheuse devant l’éternel, était mordue par le virus de la pêche. À ses moments libres, elle parcourait les berges de Meuse avec une conscience digne d'un professionnel et une avidité de rapace. Elle n'en revenait jamais bredouille. Elle revint pourtant un jour, en piteux état, trempée de la tête aux pieds, contente tout de même d'avoir sauvé son attirail et le produit de sa pêche. Voulant préserver sa ligne prise dans les herbes aquatiques, qu'un facétieux goujon avait enroulé, elle se pencha si bien qu'elle chût à l'eau sans avoir pris, au préalable, des leçons de natation. Elle s'en tira en ayant le réflexe de saisir les branches d'un saule qui l'aida à regagner la berge à la pente abrupte. La gent aquatique dut son salut à ce modeste goujon sauveur qui eut le tort d'être leurré.
Mon père, toujours inquiet depuis la dernière mésaventure de son épouse, la laissait partir à contre cœur, notamment quand elle préférait prendre l’embarcation pour rejoindre le coup près de l'îlot. C'est avec une certaine habileté qu'elle emmenait sa barque à l'emplacement, aisance remarquée et jalousée de pêcheux moins experts, mais néanmoins fair-play, car la courtoisie était de bon ton envers les femmes. D'ailleurs elle n'aurait jamais admis la moindre entorse à la règle de la part de l'insolant et elle aurait su la lui rappeler en quelques phrases désobligeantes. L'auteur de l'acte n'avait plus qu'à ravaler sa superbe, et ne point se vanter d'avoir été remis à sa place de cette sorte.
La bête noire ne sortait pas de l'onde, mais plutôt des buissons environnants, elle était là, tapie, immobile, attentive à nos faits et gestes ou à la prise du moment. Alors dans notre tête défilaient les règlements d'usage : Le genre de poisson autorisé, la longueur autorisée, les lieux de pêche autorisés etc, etc.... Quand l'incertitude nous envahissait, d'un air badin ou détaché, négligeant l'objet de notre tourment, sifflotant notre feinte indifférence, nous repliions les gaules, abandonnions les quelques produits douteux et prenions le large avant l'éventuelle interpellation. Cette bête noire, jouissive, le garde-pêche, en la personne de Pierre Chapat, prenait plaisir à nous embarrasser, par jeu peut-être? Il ne nous a jamais apostrophé, cela était dû sans doute à la passion commune car c'était un fin pêcheur et il ne disposait pas trop de temps à des peccadilles. Cela n'excluait nullement de faire son métier de garde avec sérieux, sa haute stature suffisait à en imposer. Nous le préférions à Camille Tavernier qui était plus rigoriste. Le garde fédéral était le plus à craindre, car moins connu, il était originaire d'une autre commune et sévissait sans le moindre état d'âme. Même sans être amendables, nous le fuyions comme la peste. Ces gens-là finissaient par vous gâter votre sérénité.
Nous avions notre Société de pêche, baptisée : « Les Intrépides », présidée par monsieur Fédricq ; Muté en janvier 1948, il fut remplacé par Camille Herman. Gustave Fontaine président, le plus ancien, reçut le titre de Vice-Président. Le coiffeur Rogelet assurait la vente des cartes annuelles, puis un autre coiffeur, monsieur Louis et madame veuve Barthélemy du café de la gare, furent investis de cette prérogative. Les articles et accessoires de pêche trônaient dans une minuscule boutique en face du parvis de l'Abbatiale, rescapée du bombardement de mai 1940. Cette société, très active, organisait chaque année un concours de pêche international ou régional qui attirait une foule de concurrents qui saturaient les berges de l' entre deux ponts du canal de l'est et parfois au-delà. Les jeunes y avaient leur place et ne déméritaient pas; ce fut le cas en 1948 où Serge Arnoult et Michel Gérard, fiers de leur prix, narguèrent les adultes moins chanceux ou moins bien postés.
Rempoissonnement en Meuse à la Gravière. (Photo: Mouzon d'hier et d'aujourd'hui.)
Un coin de paradis pour pêcheurs. Le mur des remparts les protège du vent du Nord. Au bout des jardins : les emplacements réservés aux privilégiés.
Les pêcheurs rejoignent leur emplacement lors d'un concours sur le canal