Le moulin de la Hamelle
Aller de la cité polonaise à l'extrémité du faubourg était déjà un exploit pour mes petites jambes. Hélas! le parcours ne s'arrêtait pas là. Nous empruntions, ma mère, ma sœur et moi, la voie romaine longeant le cimetière du faubourg auprès duquel, en passant, je cueillis quelques fleurs en perles aux couleurs mauves et violettes qui fleurissaient sur le dépôt réservé aux déchets de ce lieu de repos éternel. Je dus courir pour combler le retard sur les femmes indifférentes à mes quêtes folâtres.
Il faisait chaud et les oiseaux piaillaient leur bonheur dans le hallier. Je m'octroyais un arrêt pour me gaver de mûres. Je regrettais d'avoir mis les perles dans le couvercle de la marmite à lait pour amasser mon nouveau butin, tant pis!.. Une fois encore, il me fallait faire un effort par cette chaleur pour rattraper à nouveau les femmes. J'étais en nage, car la canicule empirait. Les rares arbres du chemin empierré dispensaient parcimonieusement leurs ombres, car le soleil au zénith les rognaient en les réduisant à une portion congrue. À peine une tache plus sombre dans les teintes écrasées de lumière. Mes pieds livraient aussi de leur feu et j'avais une envie folle d'ôter mes galoches à semelles de bois. Les cailloux de la voie me confortaient dans la décision de les garder aux pieds.
Sur la gauche un petit monument peint en blanc retint à peine mon attention car les femmes s’éloignaient. Je me promis au retour d’assouvir plus amplement ma curiosité.
Plus loin nous dûmes nous ranger sur le côté pour laisser passer un tombereau tracté à vide qui grinçait de tout son saoul. Les ornières imposaient aux roues de tordre leur essieu assujetti au plateau gémissant de tous ses bois sous l'effort. L'opulent cheval, de quelques mouvements de tête faisait bruire les cuirs et ferrures pour chasser l'essaim de mouches agressives. L’équidé et son maître ne daignèrent pas nous jeter un regard, peut-être l'avaient-ils trop fait avant de nous atteindre. Va savoir ce qui se passe dans la tête d'autrui! En passant, l'ensemble dégageait de subtils effluves, mélange d'odeur d’équidé, de paille, de bois et de cuir graissé, et de l’homme au mégot éteint. Peu à peu tout se dissipa pour laisser à la nature sa propre exhalaison.
Nous traversions la campagne lumineuse gorgée de soleil, la chaleur était insupportable, j'aurais aimé goûter au doux friselis de la brise dans les frondaisons demeurées muettes dans cette torpeur. Plus loin au bout du chemin, un bouquet d'arbres se dessinait dans l'ondoiement de l'air surchauffé. Derrière, c'était enfin le moulin qui se dévoilait en havre salvateur. L'espoir d'un repos à l'ombre des grands arbres abritant les bâtiments me réconfortait. Ma fatigue accumulée s'était d'un coup évanouie, j'allongeai le pas et dépassai les deux bavardes qui tout au long du trajet n'avaient cessé de deviser à propos de tout et de rien. Des femmes quoi!...
J'étais sous le charme des lieux. Un bâtiment cossu affublé d'une roue à aubes m'attira. Je vis avec délectation un spectacle d'une singulière et insolite beauté qui longtemps a occupé mes rêves d'enfant. Un endroit idyllique, plein de fraîcheur occasionnée par la retenue d'eau qui distribuait bruyamment son débit à la roue forcée à se mouvoir. Je restais rivé à l'attraction toute nouvelle et j’aurais voulu ne jamais quitter cet éden. L'intérieur était impressionnant à cause du bruit et de l'énorme mécanisme de bois qui entraînait une pierre en rotation sur une autre qui restait fixe sur laquelle le céréale était broyé plus au moins finement. La poussière du concassage dansait dans le rayon solaire filtré à travers les planches disjointes. Une scène inoubliable et pleine de poésie bucolique.
Ma mère, après avoir présenté ma sœur à l’hôtesse, la désignait comme étant sa remplaçante aux prochaines transactions. Elle percevait quelque fourniture en échange d'une somme d'argent assez rondelette, selon ses dires en aparté. Il fallait bien nourrir sa famille en ces temps de disette qu'imposait la fin de la guerre où le ravitaillement faisait défaut. Bien des nantis ont su en tirer parti en payant au prix fort le rare produit que les plus humbles n'avaient pas les moyens de se procurer. Si ma mère avait entrepris un tel trajet c'était dans l'intention d'en revenir avec un peu de beurre et des œufs qui amélioraient considérablement l'ordinaire. Il était aussi question de farine. Ma mère avait apporté un sac de grains préalablement glanés et soutirés des gerbes en attente d'être engrangées au cours de plusieurs sorties de nuit; comme elle le faisait du temps de l’occupant en prenant des risques inconsidérés! À cette époque, grand-père à l’aide d’un fléau battait le tout enveloppé dans un drap et à l’aide d’un van en osier séparait à la force du vent le grain de sa poussière.
Elle se saisit de ma gamelle à lait, en jetait à terre mon trésor de perles, et y installa ses provisions. Elle répartit les œufs soigneusement enveloppés de papier journal dans le panier à salade. Sur son injonction, nous reprîmes la voie du retour. Ce fut pénible pour ma sœur et moi, nous accusions une réelle fatigue et nous avions considérablement réduit l'allure. Ma mère pestait et nous traitait de mauviettes. Je négligeais le petit monument tant le charme était rompu par l’état d’affaiblissement. Au passage du cimetière, je m'abstins de cueillir les perles des couronnes abandonnées, là aussi, le cœur n'y était plus.
Au domicile, enfin retrouvé, j'étais peu enclin à effectuer les corvées qui m'étaient dévolues habituellement. Je me fis copieusement sermonner par grand-père qui dirigeait tout et commandait à tous. Qu'importe, j'avais encore en moi cette vision d'un magnifique voyage à travers une campagne ensoleillée et généreuse en sensations qui avait nourri mes sens à profusion. Ce moulin à eau hante encore mes souvenirs.