Compatibilité
Étroitement associés au quotidien de la famille, les enfants se devaient d'apporter leur concours aux tâches dévolues aux adultes, ce qui les soulageait d'autant. C'était seulement après avoir assuré leurs corvées qui leur était permis de s'adonner aux jeux. Aller au jardin était préjudiciable, il consommait trop de temps au détriment des heures restant aux loisirs. Pour tromper l'ennui d'une présence trop longue, on inventait des jeux solitaires à même la parcelle du potager tout en travaillant car la soif ludique des enfants est fondamentale.
On m’avait attribué les petites corvées indispensables à la participation physique du foyer : petits bois pour l'allumage de la cuisinière, bûchettes pour réveiller une braise peu ardente. Tout cela se réalisait dans une vieille maison désaffectée prêtée pour la circonstance par les époux Maillet. La pièce délabrée du rez-de-chaussée suffisait à stocker le bois coupé et le foin des lapins. Un grillage, entoilé d'ouvrage arachnéen, avait remplacé les carreaux manquants. Le premier étage était inaccessible, car effondré en partie, son escalier avait depuis longtemps servi au feu et l'on avait obstrué l'entrée interdisant toute tentative de pénétration. Les cabanes à lapins la barricadaient davantage.
J'y passais chaque jour le temps nécessaire à l'accomplissement de ma besogne, sans plus, elle n'était pas engageante. Cette pièce aux odeurs fortes était un mélange d'humidité et de relent des couches de nos rongeurs domestiques associées à l'essence des copeaux de bois et de la sciure qui pourrissaient sur le sol battu. Des toiles d'araignée vêtaient tous les coins et tapissaient les poutres. Une faible luminosité filtrait parcimonieusement à travers l'unique baie ouverte sur une rue éternellement sombre qui conduisait à la ferme Jaisson par la droite ou chez Lécuyer, notaire de son état, par la gauche.
L’autre autre corvée, du soir, était d'aller chercher le lait et à des jours convenus le beurre et la crème fraîche. Été comme hiver, Madame Jaisson ouvrait, à heures fixes, la porte d'un petit local dans lequel elle stockait sa production quotidienne destinée à la vente aux particuliers. Une table barrait le passage et chacun de nous faisait la queue sur un trottoir malodorant et bouseux pour attendre son tour d'être servi. La fermière disposait de plusieurs mesures en aluminium d'une propreté absolue, qu'elle plongeait dans des bidons à lait. D'un geste précis elle versait le volume contenu à la demande du client dans la marmite qu'il tendait. Le lait encore chaud de la traite récente était appétissant et goulûment j'en buvais une rasade ou deux avant d'atteindre le domicile tout proche.
Quand ce lait était bouilli, je plongeais un doigt pour cueillir la crème épaisse et jaune obtenue par le refroidissement. Ma mère autorisait ce larcin, sauf quand elle la réservait pour couvrir une pâtisserie de sa composition. Elle me recommandait, les jours de la perception de la crème fraîche et du fromage blanc de ne pas les souiller, préférant distribuer elle-même une cuillerée à chacune des bouches béantes, à l’image des oisillons au nid. Le commissionnaire bénéficiait, à titre de récompense, d'une cuillerée supplémentaire, ce qui n'empêchait nullement mon frère et ma sœur d'en profiter aussi après d’âpres discussions usant la patience de la mère qui finissait par céder.
Le ramassage des champignons et des escargots, la récolte des pissenlits dans les pâtures, le glanage après la coupe des céréales dont les éteules meurtrissaient les mollets, la coupe de bois, la cueillette des fruits sauvages et ceux du verger, tout cela prenait un temps précieux pris sur notre détente. Il nous arrivait toutefois de nous rencontrer entre gosses dans le même contexte et d'en profiter un peu.
Le repas de soir englouti, nous écoutions religieusement les émissions diffusées à la radio Luxembourg ou Sottens, émission suisse en langue française. À l'issue, nous bénéficions d'une trêve plus au moins longue selon les saisons. L'été cela se prolongeait sur le trottoir, les parents devisaient sur leur chaise avec les voisins et les vieilles, toujours frileuses, vêtues en toutes saisons de leur inséparable barbette en laine enveloppant leurs épaules. Nous les écoutions un temps puis lassé de leurs histoires rabâchées, nous nous esquivions vers les horizons déjà occupés par d'autres mioches en mal de jeux. Nous chassions le hanneton ou cueillions l'odorante fleur d'acacia au bord de l'eau que nous mâchonnions pour en extraire le nectar miellé.
Près de chez Geoffroy, des blocs de pierre imposants, entremêlés, avaient été déposés là après la destruction du pont de Meuse en 1940. Les pierres plus petites et faciles à transporter, ont été amenées par barges à l'écluse de Mouzon et ont servi, après concassage, à la réfection du chemin de halage. Cet enchevêtrement désordonné était notre citadelle inexpugnable, nous la défendions contre toutes agressions extérieures avec opiniâtreté. C'était aussi notre refuge pour conspirer ou échafauder quelques projets ou tendre patiemment des embuscades à quelques novices de passage. Il y en avait de moins en moins, car avertis ou surpris, ils changeaient de voie ou venaient en nombre.
Dans ce petit éden, rayonnait un tailleur de pierre, qui s'employait à la restauration de l'immeuble en se servant dans les blocs qu'il prenait soin de scier afin de les réduire à la taille appropriée. À l'aide d'un ciseau il leur donnait quelque chanfrein d'ornement, puis bouchardait la face trop lisse, celle à présenter. Nous étions subjugués par la faculté qu'il avait de transformer la pierre avec autant de patience et d'assurance. Indifférent à notre curiosité, il ne daignait guère s'intéresser à nous et vite nous nous lassions de sa tâche de bagnard pour aller jouer aux billes sur le chemin. Se faire roquer ses chiques, ses biscayens ou ses tocs ou bien roquer ceux des autres qui viendraient grossir nos poches ce qui engendrait des propos acerbes de la part des mauvais joueurs.
Les soirs, une faible lampe, chapeautée d'un abat-jour opaque, diffusait une lumière jaune qui éclairait à peine le carrefour du pont et de la demi-lune. Des papillons décrivaient des orbes inlassablement et s'y brûlaient les ailes par lassitude. Pas très loin, les anciens remparts couraient derrière la ferme Jaisson, leurs murs percés de portes s'ouvraient sur des jardins en pente, surplombant le fleuve. L’exposition plein sud et l’apport d’alluvions faisaient qu’ils étaient très convoités. Nous y passions des moments inoubliables emportés par la propension à la créativité débordante. Nous allions à la lampe électrique chasser les lombrics que nous donnions aux pêcheurs de brèmes ou en usions pour notre propre pêche bien moins fructueuse.
Dans ce périmètre rétréci les étudiants « internes », nous rejoignaient, contents d'être en vacances avec nous. Le fils du cordonnier, le fils du notaire, le fils du directeur d'usine, etc, se mêlaient à nos divertissements dans la limite des horaires imposés par leurs parents. Enrichis d'un savoir nouveau qu'ils nous apportaient, nos divertissements variaient et se diversifiaient. Ils évitaient judicieusement de prendre une certaine ascendance afin de ne pas compromettre l'ordre établi. Et quand nous jugions que cet endroit devenait trop exigu, nous nous aventurions courageusement vers la cour à Gérardin réservée à ceux du centre ville qui voulaient bien la partager avec les nouveaux venus, connus par le côtoiement inévitable du caté et de l'école. Et puis, à nouveau, lassés de ce lieu trop limité, en nombre suffisant, d'un commun accord, nous nous aventurions vers le Haut de la ville, près de la Porte de Bourgogne afin de provoquer les résidents en culotte courte. Plus tard, la cohorte se sentait plus audacieuse, élargissait son rayon d'action aux bois de Mouzon ou à la Truche qui culmine la ville à son nord et rejoint Amblimont par un chemin forestier. Une escapade en pays inconnu qui demandait plus de temps, mais nous avions grandi avec un grain de liberté en plus et l'octroi supplémentaire d'une part de travail proportionnelle à notre développement physique. Tout le monde y gagnait, parents et enfants.
Vue de Mouzon depuis le monorail de l'usine Sommer.
On remarque à droite la destructions des habitations voisines du pont du canal
après les bombardements de mai 1940.