Le fond de culotte
Faire la cuisine, la vaisselle, la lessive, se laver ou se chauffer réclament un nombre important de stères de bois à prévoir. Ce matériau stocké depuis un an ou deux pour un séchage est la règle. Un bois fraîchement coupé brûle difficilement et encrasse rapidement les conduits de fumée qui occasionnent des incendies.
La ville organisait, chaque année, des affouages dans les bois communaux. Étant donné que les prétendants affouagistes étaient nombreux, les lots ou parts qui leur étaient attribués par tirage au sort se réduisaient à la portion congrue. Bien peu de solliciteurs en tiraient un volume suffisant pour l'année. L'achat de bois et de charbon nécessitait une bourse bien garnie et, au temps du rationnement, on n'échappait pas aux transactions illicites. Seuls les nécessiteux pouvaient prétendre à une distribution parcimonieuse de bons délivrés par la mairie.
Les coupes se réalisaient dans les bois jouxtant la limite du département de la Meuse. Là-haut sur la colline à l’est, limitées au sud par le fleuve, près du barrage de l'Alma. D'un accès plus ou moins aisé selon la déclivité ou l'épaisseur des taillis. La période hivernale était le moment le plus favorable pour l'abattage des arbres, quand la sève s'est peu à peu vidée de la plante ligneuse.
La famille au complet montait à la coupe, chacun selon sa force avait de l'ouvrage. Une scie passe-partout manœuvrée par les deux hommes coupait le tronc choisi, au ras du sol, enfin presque…. Quand les morceaux étaient imposants, un débitage s'en suivait, exécuté avec le même outil après l'ébranchage et l'élagage généralement fait à la serpe ou à la hache. Un travail de titans, les hommes stéraient le tout, y compris les minces rondins que l'on appelle la charbonnette. Les femmes et les enfants nettoyaient le terrain ou débroussaillaient autour des prochaines réserves. Puis ils empilaient les branches du houppier en un tas à brûler. Un feu d'enfer dégageait une fumée bleue, odorante, il nous réchauffait davantage que l'effort fourni. Les mains et les pieds gourds avaient la priorité, venaient ensuite le dos et le ventre. On pleurait et on suffoquait quand le vent ramenait la fumée vers soi.
La grand-mère, préposée aussi à la cuisine, cuisait dans la braise les patates apportées pour la circonstance et sur une pierre plate surchauffée faisait fondre des morceaux de lard que nous nous empressions de coucher entre deux tranches de pain. Nous les dégustions bien chaudes avec une rondelle d'oignon. Un vrai régal, une juste récompense de l'effort consommé.
Assis à même un tronc couché, les deux coudes sur les genoux, le couteau tranchant dans le lard, la joue encore gonflée de la dernière bouchée, l’œil rivé sur le brasier, mon père comme se parlant à lui-même, tenait à peu près ce langage :
« L’avantage du bois c’est qu’il chauffe à toutes les étapes. Il chauffe quand tu le coupes, il chauffe ensuite quand tu le transportes et quand tu le stères, il chauffe encore quand tu le fends et enfin quand il flambe. »
Pendant ce temps, on goûtait à la sérénité des lieux. Le « han » du bûcheron en cognant, s'accordait avec les frappes sèches des haches sur le tronc. Le crissement plaintif de la scie précédait le fracas de l'arbre touchant le sol. Un coup de gueule annonçait aux voisins l’imminence de la chute. Le crépitement de la flamme et les interpellations goguenardes des hommes d'une coupe à l'autre, les rires des femmes et des enfants emplissaient l’aire d’abattage. Et si le sylphe dérangé s'en est allé, bien vite il reprenait rapidement possession des abattis au départ des besogneux.
Après plusieurs dimanches de semblables ardeurs, la coupe était enfin prête à la vérification d'usage par le garde champêtre ou par un préposé de la mairie qui nous délivrait l'autorisation de débarder après avoir évalué le prix total du volume assemblé.
Comme souvent cela ne suffisait pas, le père avait la possibilité de couper chez un grand-oncle, propriétaire d'un bois. En lui faisant le travail, il obtenait, en guise de salaire, une part des coupes stérées. Ce boqueteau se situait à droite de la route de Beaumont, aux premières lisières dans une sorte de double dépression de terrain qui rendait l'accès et le travail pénibles. On l'appelait le « Fond de culotte ». Le grand-oncle l'avait baptisé de cette manière après y avoir déchiré ses fonds tant la déclivité obligeait pour la descendre à freiner à l'aide de son séant. Connaissant sa propension à la plaisanterie, j'ai préféré retenir une version plus plausible, qui est le fruit de l'observation. La configuration du terrain, effectivement, ressemblait à une paire de fesses dont les taillis dressés leur servaient de poils drus. Le grand-oncle, le Gustave Fontaine, n'avait pas son pareil pour exprimer un vœu, il y mettait les formes tout en n'admettant pas la moindre réplique, ne serait-ce qu'interrogative :
« Dis, l'Alcide ! va t'a cherchyi eun boûl, ma balai éton foutu ! » Il n'était pas question le soir de revenir sans les branches de bouleau pour refaire le balai, c'eût été inconvenant.
Pour ne rien dépenser, une charrette à bras fut réquisitionnée chez un voisin complaisant, elle assurait le transport. Commençaient alors les incessants allers et retours; Le père dans les brancards tirait à l'aide d'une bricole passée sur l'épaule gauche et ceinte à la poitrine, les gosses et les femmes, à l’arrière, poussant ou agissant sur les roues à rayons pour sortir l'engin de l'ornière.
Nous avions la chance de posséder une maison dont l'un des murs était aveugle, contre lequel nous déposions le bois dans l'attente du scieur. L'arrêté municipal ne nous autorisait qu'un court délai de stockage. Après le sciage, mon père emplissait un sac à blé de bûches et sur son dos montait les deux étages pour les ranger dans le vaste grenier aéré. J'étais trop jeune pour le soulager et je souffrais de le voir ainsi s'épuiser. À la maison du bord de l'eau, cette corvée n'avait pas sa raison d'être, car nous possédions un jardin dans un enclos, nous pouvions donc stérer le bois hors de la vue des riverains. On gagnait le prix du scieur en prélevant et en coupant au fur et à mesure de nos besoins. Toutes ces épreuves se répétaient chez le grand-père vieillissant et chez les voisines, veuves désargentées. La coutume de l'entraide sans contre partie était de règle. Plus tard, Monsieur Maillet, le boucher, nous loua une maison désaffectée, presque une ruine, nous en fîmes un local à bois et un lieu d'élevage de lapins.
Ce travail de forçat permettait de mesurer le degré de précarité de la condition ouvrière. Les gens courageux, qui après leur temps d'usine souvent augmenté par des heures supplémentaires sous payées mais indispensables à la survie, le samedi compris, devaient accomplir, pour s'en sortir, une somme de petits boulots éprouvants physiquement. Tout cela apportait un confort moral appréciable et donnait de la noblesse à l'homme. Les aides sociales inexistantes, les chargés de famille évitaient de pratiquer la mendicité dégradante en s'engageant pleinement dans le processus de la production volontaire. C’était une leçon de courage reçue en héritage et difficilement transmissible car tout ce contexte s'est heureusement bonifié pour le bien de tous.