Lanotte
Les héros n’ont pas d’histoire ou n’en font pas, c’est le cas du très discret monsieur Lanotte qui pourtant pourrait s’enorgueillir ou se vanter d’en avoir une, car il en a une. C’est selon la personnalité des hommes, au passé remarquable, de se mystifier plus ou moins. Lui, non, ce n’est pas dans ses habitudes, sans doute par respect de ses congénères qui n’ont pu ou su suivre la même ligne. Sait-il mieux que tout autre que les concours de circonstances font que le destin est propre à chacun et ne se duplique pas.
À l’occasion de mes nombreux allers et retours au jardin sis à la côte de Carignan, fréquemment j’apercevais monsieur Lanotte besognant la terre qui jouxte l’arrière de sa maison. Une bien coquette maisonnette, à l’écart, face à la ferme Walein, dont un soleil généreux d’été éclaboussait la façade de petites mosaïques subtilisées aux arbrisseaux d’ombrage. Une vigne courait sous le toit d’un angle à l’autre. Un petit coin de paradis qui aurait pu lui être tragique s’il n’avait pas eu la présence d’esprit ou le sens de la répartie avec l’aplomb nécessaire pour convaincre même les plus incrédules : les suspicieux ( il y en avait pendant la guerre) voire des collaborateurs qui ne se gênaient pas pour se donner de l’importance.
Monsieur Lanotte était toujours aussi étonné de voir ce petit bonhomme, que j’étais, poussant une énorme et lourde brouette, vide à la montée et pleine à la descente. Cela aurait pu être le contraire si nous avions habité plus haut que le jardin, j’en remerciais le sort qui m’a épargné cette épreuve.
- Alors gamin, toujours aussi vaillant ?
- Oui, m’sieur, faut ben ! Rien ne se fait tout seul d’après mon père et puis j’apprends à jardiner.
J’éprouvais une sorte de fierté à savoir qu’il me portait une attention particulière et qu’à chaque passage il ne manquait de m’adresser une petite phrase bien intentionnée.
Ma récompense suprême, occasionnelle, était, certes en fin de journée, d’être invité par mon papa à se désaltérer au café Bel Air, chez Damoiseau. On entrait directement dans la grande salle meublée de tables en bois de solide facture, bancs et chaises complétaient le tout. La patronne, bien que de forte corpulence, chaloupait harmonieusement entre les tables et venait prendre commande. Elle connaissait tout le monde et se plaisait à converser, un peu trop à mon goût. Je me languissais à déguster enfin une limonade fraîche teintée de bière. Néanmoins on se pliait à la règle de civilité. Cela me rappelait les mêmes moments au Café bleu avec grand-père. Là aussi l’effort était important tant la côte des Pivenelles et celle la prolongeant dans les champs, transformés par nécessité en jardins, étaient toutes deux d’une raideur à vous couper les jarrets.
- Alors mon fi ! Qu’est-ce qu’il te veut le Louis ? Allusion à Lanotte, c’est-y qu’il te raconterait sa guerre ? Pas bavard en tout cas aveu nous.
- Non pas vraiment m’dame ! Un peu de la pluie et du beau temps. Je l’aime bien car il est toujours gentil avec moi.
Un instant attentifs aux propos échangés, les clients d’un coup se mirent à bourdonner emplissant la salle d’un brouhaha incompréhensible. Et chacun se mit à raconter ce qu’il savait sur le passé de résistant de Lanotte, comme sur ses combats au sein du 136° RIF à Inor, de son évasion courageuse en Moselle pour rejoindre Lyon avec un compagnon d’infortune. Il lui faudra attendre novembre pour revenir à Mouzon à ses risques et périls. Peu de monde à l’époque, une vingtaine de personnes tout au plus occupaient la ville. Ma famille était rentrée en juin 1940 grâce au statut de réfugié russe de grand-père. Mais là n’est pas l’histoire. Lanotte sans être inquiété par la très importante troupe d’occupation se fit embaucher au rétablissement des lignes électriques à haute tension. Son secteur était vaste : Mouzon, Vaux, Yoncq, La Besace, Beaumont et même Létanne. Trois réparateurs en tout, mal surveillés par un gardien résigné. Lanotte ramassait et regroupait tout ce qu’il trouvait comme armes, munitions, grenades à manche, mèches lentes et explosifs. Et puis il les ramenait discrètement à sa maison, en petits lots, en pièces détachées. Un vrai stock, mais insuffisant à son goût. Il s’était joint à un groupe de prisonniers, anciens du 136 ème, ayant pour mission de donner une sépulture décente à tous les cadavres abandonnés dans les bois. Là aussi la récolte d’armes fut abondante. Ces compagnons le traitaient de fou qui allait les condamner tous à être fusillés.
Un ancien combattant, qui en savait un peu plus, lança à la cantonade :
- Ouais ! Le Louis n’a pas fait que ça ! Il a été l’un des premiers maillons d’une chaîne d’évasion de prisonniers de guerre évadés, de Français, d’Amerloques et d’Angliches. Un jour, il avait chez lui un Ricain et un Marocain tout noir, quant à la porte se présentent des Boches. Le Ricain par réflexe s’en est aller prestement par derrière la maison, le noir lui est resté les bras croisés à table avec Lanotte. Après une brève discussion avec les occupants, le Louis ne se démonte pas et reste le plus naturel possible, les convainc qu’ils perdent leur temps, les raccompagne sur le seuil. « La trouille de ma vie avec ce nègre qui ne ressemblait pas à mon fils, je lui demande pourquoi t’es pas parti avec l’Américain. Tu sais ce qu’il m’a répondu ?- Suis chez moi ici ! ». Moi à sa place je me serais rangé et bien le Louis non ! conclut l’ancien combattant.
Le panaché fini, il nous bien fallut quitter à regrets l’atmosphère du café et reprendre le chemin du domicile. En passant devant Lanotte, nous lui rendâmes son salut. Je le regardai cette fois avec plus d’intérêt.
Une question me taraudait l’esprit et j’osai la poser à mon père :
- Toi aussi tu as été prisonnier comme Lanotte et tu t’es évadé ?
- Non, j’ai eu plus de chance qu’eux, enfin ceux du 136. Pour moi la guerre n’a duré que quelques jours, voire quelques heures, bien longues puisque cela a été sans repos possible. J’étais en position face à Sedan. Quand les boches sont arrivés sur la rive en face, ça été l’enfer pour nous. Des vagues d’avions en continu qui nous lâchaient des bombes de forte puissance. On est restés dans nos trous sans pouvoir bouger. Hébétés, abrutis par le vacarme et le souffle des explosions, à respirer comme des phoques à cause de l’âcreté des fumées. Au cours d’une accalmie un gradé m’a tiré de là et m’a jeté dans une camionnette avec d’autres hommes tout aussi sales et ahuris que moi. Ils grimaçaient en se tordant de douleurs. Certains s’adressaient à moi et je ne les entendais pas, j’avais les oreilles qui me faisaient mal et sifflaient comme le gueulard de l’usine. On a pris un train pour une direction inconnue. Puis un autre, avec des croix rouges. Après un long périple, je me suis retrouvé à l’hôpital de Toulouse et j’ai été démobilisé. Quand l’usine Sommer a été autorisée à employer quelques ouvriers, j’étais de ceux-là. En 1943, on m’embarquait pour l’Allemagne au service du travail obligatoire. J’œuvrais à la fabrication des locomotives à vapeur. J’ai été libéré en mai 1945, quand les alliés sont arrivés dans notre secteur.
- Alors t’as connu Lanotte et tu savais ce qu’il faisait ?
- Pas vraiment, tu sais, il fallait rester discret pour ne pas se faire arrêter. Moi j’avais un boulot et on me foutait la paix, lui non, il travaillait comme requis. Le commandement allemand avait une organisation simplifiée, mais aussi efficace. Les requis étaient convoqués à toutes sortes de travaux selon une liste alphabétique. Je me souviens de lui en 1943 quand il était requis à la surveillance des écluses, puis plus tard à la gare de Mouzon. On dit qu’il a saboté une locomotive avec le dénommé Launois. Tu sais, Lanotte en voulait aux boches, il faut savoir qu’il a perdu son père et un frère en 14.
J’ai appris plus tard que cela a failli mal tourner pour lui. À la Cassine, il a découvert un stock de munitions et trop loin sans doute pour le récupérer, il l’a signalé au chef de la résistance. À la suite de ça, huit hommes sont venus l’arrêter et l’ont emmené à la prison de Charleville, enchaînés deux à deux dans une voiture. Après de longs interrogatoires au sujet de la Cassine où il soutenait ne pas être allé. Faute de preuve on le relâcha. Lanotte garda un goût amer de ce séjour, la faim, le froid, les privations de sortie pour l’exercice d’oxygénation et de dérouillage de muscles furent une rude épreuve. Dès le retour il reprît sa place au sein de l’organisation sous les ordres du colonel Bordereaux, cet autre Mouzonnais qui n’acceptait pas l’envahisseur. Madame Lanotte l’avait remplacé pendant son absence, faut le faire, des vrais patriotes dans cette famille-là.
La pénurie de denrée alimentaire fît que les Lanotte avec l’aide d’un ami purent acheter illicitement des bêtes sur pied et développer un commerce de viandes à la barbe de l’occupant. Cela servit à nourrir aussi les camarades de combat clandestins. Il reçut un ordre de Londres pour organiser un plateau de parachutage proche de Mouzon. Le lieu dit : True du Moulin fut retenu. Toutes les nuits à deux et à tour de rôle, il fallait s’y rendre dans le cas d’un passage d’avions pour baliser le terrain à l’aide de lumières. Un jour deux hommes, soit disant résistants, se présentèrent à lui à son domicile en lui demandant de les conduire au maquis meusien. Comme Lanotte savait qu’il n’existait aucun moyen de liaison, seuls lui et quelques hommes de grande confiance connaissaient l’existence du maquis cité. Il les mit vivement à la porte en leur signifiant ne rien comprendre à cette histoire et qu’il n’avait pas de sympathie pour les hors-la-loi. Sa méfiance fut confortée en les voyant monter dans des camions chargés d’Allemands. Notre héros l’avait échappé belle. Comme cette autre fois où il fut requis par la soldatesque pour se rendre aux fermes de Mouzon avec un homonyme et Arthur Laurent, un fermier. L’ordre leur avait été donné de rejoindre un endroit près de la route nationale pour effectuer des travaux. Les trois hommes tombèrent sur un groupe de résistants qui tendait une embuscade à un convoi transportant des civils vers l’Allemagne. Quand soudain nos trois requis furent pris sous le feux des Allemands attaquant le groupe qui leur répliqua. Ils s’enfuirent rapidement vers les fermes où des Boches les attendaient et les interrogèrent, les prenant pour des terroristes. Ils durent leur salut à la présentation de la convocation qui régularisait leur situation. Vers minuit, un ronronnement d’avion avertit Lanotte d’un éventuel largage. Laissant ses amis aux fermes, il courut précipitamment vers le True de Moulin et arriva dans le même temps que les avions qui volaient trop haut pour distinguer la faible lumière de sa lampe de poche. Trois appareils poursuivirent leur route en direction de Verdun et les trois autres s’en retournèrent vers Sedan en larguant leur charge sur la Brasserie Ardennaise fortement éclairée.
Les fermes, plus haut : les bois de Mouzon, au-delà : le département de la Meuse
Le débarquement des alliés et le retrait progressif des troupes allemandes permirent à Lanotte de rentrer totalement dans la clandestinité et d’entreprendre la lutte avec les 36 hommes recrutés. Beaucoup d’entre eux furent armés par ses soins. Le 1er jour, la section attaqua des Allemands et le lendemain se furent des miliciens, habillés en boches mais sans bottes, qui furent fait prisonniers. Lors des combats, le chef de section Lanotte apprécia la combativité de quatre adjudants d’active. Parmi les prisonniers allemands, un Alsacien et un Lorrain coopérant, lui servirent d’interprètes. En général les captifs étaient plutôt satisfaits de leur nouvelle condition, sauf les miliciens qui connaissaient le sort que l’on réservait aux traîtres.
Au fur et à mesure que les Américains libéraient le territoire, les troupes allemandes qui combattaient encore avec pugnacité occupaient les bois et boqueteaux. L’armée de l’ombre, mal vêtue, mal armée, mal approvisionnée, s’engageaient hardiment à jouer les troubles fête et nuisaient à leurs desseins. La section Lanotte se déplaçait sans cesse la nuit. Harassée et poursuivie, elle décida, dans le bois Michel, de souffler un peu et de dormir dans l’unique maison forestière. Prisonniers et gardiens s’allongèrent sur le sol, veillés par deux sentinelles en faction. Un feu à l’âtre leur fit le plus grand bien. Des avions inconnus rasèrent le toit et lâchèrent des fusées éclairantes et des bombes explosives. Un combat aérien s’en suivirent.
Cinq nuits avant la libération de Mouzon, Lanotte alla à son atelier récupérer armes et munitions, aidé de Jean Luneault. Soudain sur la Route Nationale un convoi s’arrêta surprenant les deux hommes. Luneault qui avait déjà une musette pleine de grenades furtivement s’engagea le long des buissons et disparut par derrière la maison. Lanotte, occupé à garnir des fusils dans un paillasson pour couche, poursuivit son œuvre et le jetta ensuite sur l’épaule, puis se dirigea vers les militaires qui débarquèrent. Il se mit à converser tout naturellement. Les Tudesques furent plus préoccupés à satisfaire un besoin naturel qu’ à chercher querelle à un quidam apparemment inoffensif. Et le convoi s’en alla vers son destin, tout comme le Louis vers le sien.
Les Allemands de plus en plus vindicatifs pressaient les résistants, mal lotis dans ce bois peu protecteur, vers la Meuse, sans ses ponts. Lanotte somma le jeune Hourlet de Villemontry de rejoindre sa commune et d’y trouver une barque. La traversée s’effectua comme suit : Les jeunes d’abord, puis les prisonniers et enfin les anciens plus aguerris pour affronter éventuellement l’ennemi qui les talonnait. Un mouchard (avion de reconnaissance) les survola sans aucune efficacité, grâce probablement à la nuit encore opaque. Il était temps, les poursuivants occupaient déjà la berge abandonnée.
À 5 km de Villemontry, les fuyards prirent un repos de trois heures bien mérité dans un petit bois.
Le lendemain, Lanotte décida d’une reconnaissance vers Mouzon. Une patrouille allemande les surprit et déchargea leurs mitraillettes sur eux, la réplique aux fusils était aléatoire, la fuite sans doute plus appropriée, il fallait choisir. C’est là que le jeune Bodson perdit la vie. Le bilan fut mitigé, un prisonnier et sans doute quelques allemands tués car les patriotes plus en nombre avaient été davantage mordants. Un renfort ennemi armé cette fois de mitrailleuses et de mortiers bouleversa la donne. Dans la dispersion le prisonnier, décidément très coopératif, transporta les munitions des maquisards.
La Libération de Mouzon par les Américains a été vécue par les habitants selon leurs propres visions et émotions. Mais celle des résistants n’a pas encore été évoquée. Lanotte s’est exprimé cette fois avec moins de retenue, cela allait de soi après tant d’aventures et d’incertitudes du lendemain, il pouvait bien être plus exubérant. Laissons-lui le soin de narrer cet évènement :
« Nous étions alors en position dans les bois de La Besace, ce sont des traces de chars dans une pâture qui ne ressemblaient en rien à celles des chars allemands qui me subjuguaient. La nuit venue j’envoyai Luneault et Waty à la rencontre des Américains. pour signaler notre emplacement. Deux heures après, nous étions invités à nous présenter à la ferme Thibeaudine à 5 km de là. J’y suis allé avec Waty. Près de Yoncq, nous avons surpris dans leur sommeil des équipages U.S. dans les fossés, sans même une sentinelle. Une jeep nous conduisit à la ferme auprès d’un capitaine qui a servi d’interprète au colonel commandant la colonne blindée. Je lui ai exposé la situation de la région. Nous avons été invités toute la section à participer à la libération de Mouzon et ses environs. Le colonel a souhaité que nous poursuivions la mission en Belgique. Jugeant en avoir assez fait et ne voulant exposer davantage la vie de mes hommes, notre action de guerre a pris fin ce jour-là, au grand regret du colonel US qui manifestement nous avait appréciés. »
En guise de conclusion l’histoire de notre héros ne serait pas complète si on n’y associait pas l'équipée de deux jeunes civils terrés dans les fossés. Ces derniers, à la vue de la colonne américaine, se précipitèrent sur la chaussée surprenant ainsi les militaires sur leurs gardes qui faillirent ouvrir le feu. Grâce aux réflexes de Lanotte, la tuerie fut évitée de justesse. Il eut été dommageable d’être abattus par les alliés la veille d’un si beau jour.
Le saule pleureur à droite marque le point de départ de la barque vers la rive opposée.
Pour en savoir plus : Louis Lanotte