Á l'envi
J'observais ma voisine, les yeux vaguement rivés sur l'horizon, dans une attitude équivoque de fausse contemplation. Debout, jambes légèrement écartées, elle esquissait un geste presque imperceptible en relevant futilement le bas de son jupon. Elle libérait un ru à peine audible, trahi seulement par les éclaboussures qui lui trempaient les chaussures. Elle reprit sa marche interrompue, satisfaite du bien-être ainsi procuré. À ma vue, elle m'adressait un sourire complice qui attestait une toute naturelle aisance devant une nécessité, somme toute ordinaire.
Les garçons étaient bien sans façons. Quand le besoin pressait, ils se soulageaient sans aucune gène au pied d'un mur, d'un buisson ou d'un arbre, en jetant, au préalable, un œil à l’ environnement car la pudeur commande de ne pas montrer sa berluquette à n'importe quel inconnu qui en aurait fait le reproche. Bien souvent, il suffit d'un bon pisseux pour que l'envie se communique aux autres. Dans ce cas, alignés sur un rang, les jets, fleurant le chaud, se transforment en flaques, éclaboussant au passage les pieds des voisins. Dans cette attitude, nous usions de commentaires empruntés aux grands pour mettre un terme à la dernière goutte, chacun le sien que l'on trouvait le plus amusant et que l'on réitérait à chaque usage. En quelque sorte la marque de notre personnalité... quoi !
Par temps de neige, nous recherchions une congère pour lui styliser nos initiales en traits jaunâtres et profonds, c'était sans bavure car nous avions acquis de la dextérité et su maîtriser l'outil.
Le nec plus ultra fut, évidemment, la conjonction des pisseux alignés sur un pont qui d'une propulsion en harmonie inondèrent l'onde qui pétillait ferme sous la pression. Il fallait faire vite pour éviter les témoins du haut comme du bas. Ce sont des faits que l'on ne renouvelle pas à l'envie, car recréer tous les paramètres étaient aléatoires et demandaient du temps.
Ce geste bien naturel procurait parfois des scènes relativement cocasses. C'est souvent le soir, avant d'aller se coucher que l'homme se libère pour la nuit, cherchant un coin masqué des vues des voisins. On embrasse du regard le panorama encore perceptible, une dernière contemplation qui vous émeut l'âme et qui vous gagne en sérénité, un court instant de bonheur furtif. Quand une voix ricanante vous recommande de ne pas trop arroser la plate-bande ! Voix tombée d'une fenêtre que l'on avait négligée et qui brisait la félicité du moment et vous mouillait le pantalon par l'effet de surprise ou de la remise en ordre précipitée.
Les filles, plus modérées que ma brave voisine, car vêtues plus court, usent d'astuces pour ne point être découvertes dans cette position dégradante. Elles sont généralement accompagnées d'une copine dont le rôle se borne à monter la garde et à interdire toute approche pendant que la plus pressée se penche sur son problème. À tour de rôle, elles assurent leurs besoins dans un mouvement de pistons en opposition sur un vilebrequin, l'une dans la position haute, l'autre dans la position basse et réciproquement. C'est au moment le plus inattendu qu'un chien vient à passer, intrigué par la scène, approche, la truffe active, sans plus attendre s'adjoint lui aussi à l'envie générale avant de reprendre son chemin, indifférent aux sarcasmes qui lui sont proférés, traité, c'est un comble, de petit dégoûtant...